Frankenstein rencontre le Loup-Garou

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Nous sommes en plein mois de janvier, ce qui signifie que c’est les soldes et que vous allez pouvoir obtenir des grosses pommes vertes de décoration ou des moufles à l’effigie de François Hollande à des prix dérisoires. Mais pour la Universal, les soldes c’était dans les années 40 qu’ils les pratiquaient, offrant par exemple deux monstres pour le prix d’un avec Frankenstein meets the Wolfman. Une affaire en or !

 

 

On ne peut pas toujours être au top de la popularité et ça, les monstres de la Universal ne le savent que trop bien. Leur quart d’heure de gloire était déjà passé dans les années 40, resté coincé dans la décennie précédente, forçant les décisionnaires du studio à trouver de nouvelles méthodes filmiques pour les mettre en avant. Car si leur éclat n’est plus aussi fort en 1943 qu’en 1933, les héros maléfiques restent intéressants sur le plan financier et rameutent toujours un nombre certain de spectateurs. Mais après tant de séquelles et de fausses suites, difficile d’innover à nouveau, la saga Frankenstein étant d’ailleurs à ce moment-là forte de quatre films ayant pour ainsi dire fait le tour de la question. Heureusement, le scénariste Curt Siodmak (The Wolfman, The Invisible Woman, The Ape), changé en réalisateur quelques années plus tard (Curucu, Beast of the Amazon, The Magnetic Monster, Bride of the Gorilla), a à l’époque l’envie de s’offrir une nouvelle cylindrée et désire donc vendre un script, blaguant à son producteur George Waggner (également réalisateur du Wolf Man) qu’un film nommé Frankenstein meets the Wolfman pourrait lui permettre de se payer sa nouvelle bagnole. Séduit par l’idée, Waggner décide de lui laisser le feu vert et lui téléphone peu de temps après leur entrevue, lui annonçant qu’il peut non seulement se mettre derrière sa machine à écrire mais également commander sa voiture. Frankenstein rencontre le Loup-Garou sera donc à la fois le cinquième opus de la saga du cadavérique colosse et le deuxième de l’agité poilu, dont la première aventure, sa seule en solo, fut un franc succès deux années auparavant. C’est bien évidemment à Lon Chaney Jr. que revient l’honneur d’incarner une nouvelle fois Larry Talbot, le pauvre hère jadis mordu par un homme-loup et depuis transformé en bête féroce à chaque pleine lune. Problème : le fils Chaney incarnait aussi la Créature de Frankenstein dans le dernier volet de la saga du savant fou, Le Spectre de Frankenstein. Si l’acteur semble prêt à passer du maquillage velu au vieux costume poussiéreux de l’immortel titan et donc incarner les deux monstres, les gars de la Universal sont nettement moins chauds, sachant fort bien que cela poserait de sérieux problèmes de planning si Lon Chaney Jr. ne cesse de passer sous les mains du maquilleur culte Jack Pierce, bien sûr de la partie. C’est donc le bon vieux Bela Lugosi qui est appelé pour le remplacer. Logique, d’une certaine manière, puisque notre ami Hongrois se retrouvait à la fin du Spectre de Frankenstein dans le corps du monstre, son fourbe personnage bossu, Ygor, se démerdant pour que son cerveau soit placé dans le crâne du monstre… Les bestioles étant donc jouées par deux comédiens différents, qui ont pour ainsi dire échangé leurs rôles, Frankenstein Meets the Wolfman peut débuter…

 

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Comme tout bon film gothique qui se respecte, ce tout premier mélange de monstres (on aura par la suite La Maison de Frankenstein et La Maison de Dracula) débute par une scène dévoilant la progression de deux pilleurs de tombes dans un vieux cimetière brumeux. Et c’est le caveau de la famille Talbot qu’ils décident d’alléger, leurs petits doigts leur ayant dit que le fils de la famille, Larry, aurait été enterré avec de belles bagouzes. Mais lorsqu’ils ouvrent le cercueil de pierre de notre malheureux antihéros, les rayons lunaires tombent sur l’épiderme du mort… Qui ne le reste pas plus de trente secondes, vous imaginez bien ! Après avoir tué les deux indélicats venus le sortir de sa torpeur, Talbot fait un court séjour dans un asile dont il s’échappe pour retrouver Maleva, la gitane qu’il croisa dans son premier métrage, mère du zigoto qui le mordit (zigoto incarné par… Bela Lugosi ! Belle valse d’acteurs !). Malheureusement, celle-ci ne peut rien pour lui, ni le tuer ni le guérir de la terrible malédiction pesant sur ses épaules. Mais la vioque a entendu dire qu’un docteur vivant au loin aurait percé les mystères de la vie et de la mort et pourrait donc faire quelque-chose pour Larry… Un certain Docteur Frankenstein. Sans attendre, nos deux protagonistes prennent alors la route, sans savoir qu’un médecin zélé suit Talbot, pour aller retrouver le fameux Baron. Mais bien évidemment, lorsqu’ils arrivent dans le fief du praticien, les locaux ne sont guère ravis de voir des gens louches prendre des nouvelles de la famille qui leur a fait tant de mal, et expliquent vilainement que Frankenstein est décédé et que c’est un grand bien pour leur région. Dépité, Talbot décide tout de même de traîner sa misère jusqu’aux ruines du château, espérant trouver des notes intéressantes dans le laboratoire, détruit par un incendie à la fin du Spectre de Frankenstein. Il trouve surtout la carcasse bloquée dans la glace de la Créature, qui lui apprend qu’il reste une Frankenstein en vie, Elsa (présentée comme la fille de Frankenstein, mais elle n’est pas celle du premier, Henry, mais de l’un de ses fils, Ludwig, elle est donc la petite-fille du tout premier). Peut-être que cette dernière pourra trouver le calepin renfermant les précieuses notes sur les études du savant…

 

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Scindé en deux, ce Frankenstein meets the Wolfman dont la première partie est clairement une suite directe au Loup-Garou de Waggner tandis que la seconde reprend les sales affaires des Frankenstein là où Le Spectre de Frankenstein les avait laissées. C’est au réalisateur Roy William Neill, à qui l’on doit plusieurs Sherlock Holmes avec Basil Rathbone, d’organiser cette rencontre au sommet. Et le moins qu’on puisse dire c’est que le gaillard a fait de l’excellent boulot, un fait percevable dès le départ puisque la première scène offre au spectateur un joli mouvement de caméra dans un cimetière tout ce qu’il y a de plus gothique. Avec la grâce d’un corbeau voyeur, Neill ballade son objectif entre les arbres, regardant de haut les sinistres pilleurs de tombes venus réveiller le mauvais bougre. Les clichés séduisants de ce type ne sont pas rares dans Frankenstein rencontre le Loup-Garou, et on repérera un filmage similaire pour une belle entrée dans une auberge. Comme souvent à l’époque de la Universal, le but premier des metteurs en scène semblait être la mise en valeur de fabuleux décors, le tout dans une économie de plans obligeant la caméra à danser aux côtés des protagonistes, qu’ils soient monstrueux ou non. Une aubaine pour le spectateur, qui a tout le loisir d’observer un décorum parfait : caverne de glace qu’arpente le loup-garou avant de s’y endormir, ruines du laboratoire des Frankenstein, le fameux cimetière cité plus tôt, le village de Vasania,… Irréprochable, comme souvent avec la Universal, quand bien même on peut sentir que les budgets ne sont plus vraiment les mêmes que ceux des années 30. Visuellement, il n’y a donc rien à redire, d’autant que c’est toujours un plaisir de croiser nos stars (Lugosi, Chaney Jr.) ou quelques habitués : l’indéboulonnable Lionel Atwill en maire, Dwight Frye dans un petit rôle, Patrick Knowles (déjà dans The Wolf Man, dans un autre rôle), la vétérane Maria Ouspenskaya en gitane ou encore la charmante Ilona Massey (Invisible Agent). Cette dernière, qui remplace Evelyn Ankers dans le rôle de Elsa Frankenstein, est d’ailleurs l’une des plus sympathiques « demoiselles en détresse » de la Universal, justement parce qu’elle ne semble pas si en détresse que cela. La voix grave tranchant avec son sourire de toutes circonstances, la dame donne la sensation d’avoir les affaires un peu plus en main que ses amies des films précédents et suivants, d’être aussi optimiste que distanciée vis-à-vis des évènements malgré le lourd poids du sang qui est le sien.

 

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Et Bela Lugosi, dans tout cela ? C’est malheureusement là que le bât blesse un peu, notre Hongrois préféré ne pouvant pas franchement montrer tout son talent dans ce rôle qu’il refusa dix ans plus tôt. Premièrement, il n’est pas assez massif physiquement pour tenir la comparaison avec Karloff, Chaney Jr. ou Glenn Strange qui sera son successeur. Il semble même un peu petit pour se retrouver dans la peau du géant vert. Deuxièmement, son comportement est pour ainsi dire revenu aux débuts du mythe : terminé le grand maniaque jouissant du cerveau du malin et perfide Ygor, place à un débile mental comme dans le premier film de James Whale, le genre qui ne fait plus que marcher en tendant les bras et en beuglant comme un bœuf. Plutôt frustrant lorsque l’on repense à l’énorme potentiel qu’aurait eu une suite digne de ce nom du Spectre de Frankenstein. Pour rappel, Ygor, suite à un échange de cervelles, s’était retrouvé dans l’imposante carcasse morte du monstre, disposant donc désormais d’un corps immortel et surpuissant en plus d’un intellect particulièrement poussé. Son but était d’ailleurs clair : devenir le maître du monde (rien que ça !). Il y avait donc un gros potentiel scénaristique à le faire rencontre Talbot, chacun des deux protagonistes étant le contraire de l’autre : Talbot est un homme bon et doux coincé dans la fourrure d’un animal assoiffé de sang et toujours volontaire pour aller croquer le cul de la chèvre de Monsieur Seguin tandis qu’Ygor est un être vile et manipulateur contrôlant désormais le corps d’un simple d’esprit qui ne voulait faire de mal à personne et se montrait violent par peur des autres. Un clash entre ces deux êtres que tout oppose, voir l’ancien bossu manipuler l’homme-loup avant de l’affronter aurait certainement pu donner naissance à un réel chef d’œuvre. Et on est passé à un poil de cul de l’avoir, d’ailleurs, puisque dans le scénario d’origine Ygor était toujours doté de la parole, son seul défaut étant sa cécité acquise malgré lui à la fin de sa dernière aventure. Mais peu convaincus par l’accent de Lugosi dans la bouche du gros monstre, les producteurs ordonnèrent les coupes de ses dialogues ou que l’on retire la bande-son lorsqu’il cause (on voit ainsi sa bouche se mouvoir sans qu’aucun son n’en sort). Bien dommage car cela crée bien évidemment quelques soucis majeurs : le monstre n’est plus qu’un accessoire et perd de son charme (ce n’est plus vraiment Ygor), que l’on n’entrevoit plus qu’au détour de quelques plans (le rictus maléfique qu’il fait lorsque l’électricité le recharge). Du coup, et sans trop de surprise, c’est sur le poilu que toute l’attention se porte, le vieux Talbot (Chaney Jr. est bien dans le rôle) traînant sa mine déconfite un peu partout. Au point que cela en devient amusant, comme lors de cette fête des villageois, où cela danse, chante et se moque de l’embonpoint de l’aubergiste tandis que Larry fait une tête de chien qui chie, dans son coin.

 

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Toujours dans les petites séquences amusantes, notons que les villageois semblent avoir désormais bien l’habitude de sortir les fourches et les torches pour aller refaire le portrait des monstres. On les comprend d’ailleurs : après avoir eu des emmerdes avec le père, puis avec les deux fils, voilà que la fille, un médecin, une gitane et un loup-garou menacent leur paisible bourgade. On n’est jamais tranquilles ! Le scénario a donc une certaine tendance à la répétition et n’est pas toujours très crédible, d’ailleurs. Le fait que Ygor ne soit plus doté de la parole est un problème puisque l’on peine à croire que Talbot reste dans les ruines du manoir des Frankenstein sans une vraie bonne raison (qu’Ygor aurait apportée à force de manigances), l’espoir de retrouver un carnet perdu disposant hypothétiquement d’une manière de guérir sa lycanthropie semblant bien mince. En prime, Frankenstein s’intéressait à la science et non au surnaturel et aux malédictions, cela ne colle donc qu’à moitié. Un peu forcé également ce retournement de situation voyant le docteur s’occupant de Talbot devenir, soudainement, un savant fou obsédé par les recherches des Frankenstein, au point qu’il décide de filer quelques chocs électriques au monstre et à Talbot (pas trop compris l’intérêt ici, mais bon). Là encore, ce fourbe d’Ygor aurait clairement pu amener ce joyeux bordel de manière bien plus fluide… De même, les personnalités semblent un peu moins poussées qu’à l’accoutumée, les buts des uns et des autres un peu simples, certains protagonistes n’étant que des accessoires (la vieille gitane) tandis que la morale semble désormais se résumer à un gros « Don’t try this at home, kids ! ». Un peu frustrant au regard des possibilités offertes par cette rencontre, qui ne déçoit qu’à moitié cependant, voire pas du tout si l’on sait faire le deuil du film qu’aurait pu être Frankenstein meets the Wolfman.

 

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Car il reste de beaux moments aptes à séduire tous les fanas de l’horreur old-school, des clichés à vous en faire fondre les globes oculaires. Tel celui de ces ruines lointaines soudainement illuminées par les appareils électriques des Frankenstein ou la découverte de la Créature dans la glace. Et puis il y a le fameux match final, bien évidemment pas chorégraphié comme une baston moderne, nous sommes en 1943 je le rappelle, mais bien sûr amusant. Voir le loup-garou sauter dans tous les sens tandis que le grand con verdâtre tente de lui balancer des machines à la gueule vaut son pesant de couilles de chauve-souris. D’autant que le tout se conclut sur un plan épique et finalement très moderne puisque l’on y voit les deux opposants foncer l’un vers l’autre alors que le laboratoire explose de toutes parts suite à la pression d’une inondation emportant tout sur son passage. Difficile de mieux finir ce beau métrage, que l’on aura sacrément attendu chez nous et qui est enfin sorti grâce à Elephant Films, qui fait un superbe boulot sur les vieilleries de la Universal. Présentation de Jean-Pierre Dionnet (déjà rien que ça, c’est cool !), livret proposé dans les éditions, disponibilité de la bande en Blu-Ray,… Tout est fait pour venger les fantasticophiles de ces longues années d’attente ! Notez que, hormis Frankenstein et La Fiancée de Frankenstein, toute la saga sentant bon les boulons brûlants est disponible chez l’éditeur : Le Fils de Frankenstein, Le Spectre de Frankenstein, Frankenstein rencontre le Loup-Garou, donc, et aussi Deux Nigauds contre Frankenstein. Et quand on sait que les Dracula vont avoir le même traitement dans quelques semaines et que viendront en 2016 les films de momies, d’hommes invisibles et de la créature du lac noir… De quoi mettre l’écume toxique aux lèvres !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Roy William Neill
  • Scénarisation: Curt Siodmak
  • Production: George Waggner, Universal
  • Titre original: Frankenstein meets the Wolfman
  • Pays: USA
  • Acteurs: Lon Chaney Jr., Bela Lugosi, Ilona Massey, Lionel Atwill
  • Année: 1943

6 comments to Frankenstein rencontre le Loup-Garou

  • Oncle Jack  says:

    Je ne peux que te suivre dans ton avis concernant le choix plus ou moins judicieux de Lugosi dans le rôle de la créature de Frankenstein. On a vraiment du mal à y croire. Malgré tout le film fonctionne à la quasi perfection et on se pignole de joie quand les deux monstres en titre se frittent lors du final apocalyptique. Incompréhensible que de tels classiques aient mis autant de temps pour débouler chez nous. Alors là aussi un grand merci à Elephant !

  • Yohann  says:

    Excellente chronique Rigs. Précisons que l’Europe centrale vue par Universal est une Europe de carton-pâte, une sorte de conservatoire des folklores et traditions, qui permettait aux scénaristes de donner un caractère romantique aux films, vous comprenez mon bon monsieur, que chez ces gens là, on croit aux fantômes et aux esprits, si, si ! D’un autre côté, le film est d’un gothisme académique non seulement avec les lieux (le cimetière, filmé de manière expressionniste, merci les émigrés allemands qui peuplaient les studios californiens à l’époque, le château, aussi…) mais aussi avec l’esprit du film. Il y a déjà, ce qui est consubstantiel au genre, si tu me permets ce genre de formule parfumée au formol mon cher Rigs, l’ochlophobie (qui n’est pas une pathologie sinistre consistant en la présence d’une colonie de puces dans la parie charnue d’un individu bien constitué) et la peur de la science sans conscience, également inhérente au genre depuis que la Mary un soir d’orage a écrit l’histoire d’un type qui voulait repousser la mort et refondre la gauche. On pourrait se gausser sur l’erreur des scénaristes, l(les ploucs) qui ont confondu la créature avec la créateur (non mais franchement, ce doit être d’ailleurs la première fois). Mais on leur pardonne, car ils ont inventé le cross-over. On pourra apprécier aussi, d’autant que l’ami Didier nous a préparé un petit dossier bien senti (on en salive d’avance) le côté policier du film, avec la présence d’une équipe qui se connaissait bien car elle tournait les fameux Sherlock Holmes avec le grand, le très grand, le géant Basil Rathbone, d’où le côté polar au début. N’oublions pas, si tu as encore la patience de me lire le régime d’historicité, l’exil du loup-garou et de la Bohémienne chassés de partout, chez eux nulle part, rappelait d’autres persécutions. Bref, un bon film, d’un grand studio, celui qui a abrité de grands réalisateurs dont un de mes préférés, Gordon Douglas.

  • Roggy  says:

    Je n’ai pas grand chose à ajouter par rapports aux commentaires précédents 🙂 En revanche, félicitations pour ta chronique toujours aussi joyeuse et inventive.

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