La Tour du Diable

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Vos deux plus grandes passions cinéphiliques sont le slasher et le gothique des sixties et vous estimez qu’elles ne se marient pas assez régulièrement ? Eh bien mes enfoirés, vous êtes sacrément en veine puisqu’une petite pelloche « So British » a fait le pont entre ces genres dès 1972, et ce rien que pour vous ! Et cette pelloche, elle se nomme La Tour du Diable !

 

 

Trop souvent sous-estimée et perçue comme la descente aux enfers d’un cinéma bis jadis au firmament, l’exploitation à l’anglaise telle qu’elle fut perpétrée dans les années 70 n’en était pourtant pas moins livreuse de quelques belles pellicules aux charmes évidents. La Hammer en avait toujours dans le falzar (même si la gaule était un peu moins grosse que dix ans plus tôt, on est d’accords), la Amicus perpétuait ses saines activités avec talent et l’on pouvait croiser quelques productions bandantes comme celles de Norman J. Warren ou les réussites que sont Asphyx, l’esprit de la mort, La Nuit des Maléfices ou encore Horror Hospital. Ce dernier, on le doit d’ailleurs en grande partie au producteur Richard Gordon, franc pourvoyeur d’horreur à l’anglaise puisqu’on lui doit également les sorties d’Inseminoid, Naked Evil, L’Île de la Terreur (avec Cushing), Curse of the Voodoo ou encore La Poupée Sanglante. Et au début des années 70, ce nabab (bon, le terme est exagéré dans son cas, j’en conviens) s’est associé à un autre grigou tapant dans le cinoche d’exploitation, celui qui atterrissait tous les mercredis dans les salles des cinémas de quartiers. Et le grigou en question n’est autre que le producteur Américain Joe Solomon, grand spécialiste des films de bikers à qui l’on doit notamment Hells Angels On Wheels, Run, Angel, Run ! (de Jack Starrett), Angels from Hell ou encore Wild Wheels. On peut parler d’une obsession… Reste qu’au départ des seventies, le bon Solomon semblait décidé à varier les plaisirs en tapant un peu dans l’horreur. Enfin, varier les plaisirs… Pas trop non plus puisqu’il nous balance en 1971 un Werewolves on Wheels qui, comme son nom le laisse deviner, met en scène des motards plus poilus que la moyenne. Son association avec Richard Gordon lui permet tout de même de ranger les grosses cylindrées puisque le Tower of Evil, également connu sous le titre Horror on Snape Island, qu’ils proposent sur les écrans en 1972 est un film d’horreur pur jus bien loin de faire vroum vroum !

 

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Snape Island est une petite île, rocailleuse et seulement décorée d’un phare lugubre. Maudite, l’île l’est certainement, ce qui n’empêche pas deux pêcheurs d’aller voir ce qu’il s’y trame. Et les malheureux ne seront pas déçus puisqu’ils découvrent les cadavres de trois jeunes gens (dont Robin Askwith, héros d’Horror Hospital), tous assassinés de manière brutale, et une dernière survivante, dénudée et totalement choquée par ce qu’elle a vécu. Si la police pense qu’elle est la coupable de la mort de ses amis, certains médecins et chercheurs en doutent sérieusement et décident de la questionner grâce à un engin très psychédélique (ça envoie des couleurs pétantes façon disco), la pauvre ne pouvant répondre à un interrogatoire classique. Et il ressort de l’expérience l’idée que la jeune fille et ses amis ont croisé la route d’un meurtrier vivant dans le phare… et disposant d’un sacré trésor ! En effet, l’une des victimes fut retrouvée avec une épée très ancienne plantée dans le bide, épée appartenant très certainement aux Phéniciens, qui seraient venus planquer un magot en or dans les grottes de l’île. De plus, la survivante parle de Baal, dieu de la fertilité perçu comme diabolique, laissant donc imaginer qu’un culte est voué à cette joyeuse divinité sur Snape Island… Alléchés par l’odeur de l’or, un groupe de chercheurs part donc faire quelques fouilles, accompagnés de deux pêcheurs. J’aime autant vous dire qu’ils seront bien reçus… Réalisé par Jim O’Connolly, que nous apprécions tous pour son excellent travail sur le très bon La Vallée de Gwangi (qui bénéficia de la stop-motion de Ray Harryhausen), Tower of Evil est ce que l’on pourrait appeler un proto-slasher, à l’image de La Baie Sanglante de Mario Bava, sorti en 1971, soit une petite année avant La Tour du Diable. Difficile de dire si les Anglais furent inspirés par le travail du rital sur ce coup mais il n’empêche que les deux œuvres partagent quelques points communs…

 

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Louons tout d’abord le script de George Baxt (Le Cirque des Vampires, Horror Hotel) et Jim O’Connolly, également scénariste de son propre film, qui jouit d’une structure plutôt inhabituelle et osée pour un film de l’époque, et encore plus pour un simili slasher. Vous en conviendrez, on ne croise pas si souvent que cela de films du genre dont le massacre des adolescents est montré via de courts flashbacks, le film débutant sur la découverte des corps déchiquetés puis par celle de l’unique survivante, qui se remémorera l’horrible nuit vécue à l’ombre du phare. Une mauvaise idée ? On pourrait le penser et se dire qu’en nous montrant les corps inanimés des jeunots dès les premières minutes du métrage, O’Connolly écarte d’emblée toute surprise puisque l’on sait déjà qui va mourir et de quelle manière, laissant présager que les flashbacks de la demoiselle n’auront dès lors que fort peu d’impact. Il n’en est pourtant rien, d’une part parce que les décors, l’ambiance et le savoir-faire du réalisateur permettent de rendre ces séquences intéressantes même si l’on connait d’avance leur issue, d’une autre parce que l’équarrissage de la jeunesse ne constitue qu’une petite partie du film. A l’image de celui dans La Baie Sanglante, dont le passage le plus slasheresque faisait presque figure de petite pause, limite de passage hors-sujet, dans un récit plus adulte. Le principe est le même dans La Tour du Diable, ces premiers assassinats n’étant que les prémices, présentés rapidement pour donner une première idée de ce qui attendra les chercheurs partis sur l’île pour y trouver quelques richesses. Ce qui représente une première surprise pour l’habitué aux massacres forestiers et scolaires, bien évidemment persuadé que le quatuor de gamins allait former les protagonistes principaux. Il n’en est donc rien et ce sont des trentenaires lorgnant vers la quarantaine qui écoperont des premiers rôles, tout comme dans l’œuvre de Saint Bava. Et les raisons les poussant à se frotter à un danger invisible et meurtrier sont encore une fois similaires à celles imaginées par Super Mario : le blé, le flouze et la thune ! Par contre, la finesse du propos est tout de même moins présente chez O’Connolly. En Italie, les petits meurtres entre amis prenaient le visage d’une partie de Monopoly lugubre, où l’on plaçait ses pions pour obtenir une baie promettant mille merveilles. Il était alors nécessaire de faire quelques alliances destinées à être trahies plus tard… C’était du sournois, une partie menée par des serpents venant de classes sociales différentes. Chez les Anglais, l’approche est moins raffinée et ne s’embarrasse pas de ce message nihiliste sur la nature humaine auquel Mario Bava tenait tant…

 

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Certes, tout comme dans La Baie Sanglante, encore et toujours, les adultes sont ici présentés comme des êtres globalement antipathiques. Les nanas se détestent et se balancent des pics à la gueule, trompent leurs époux alors qu’ils sont en train de chercher un moyen de s’échapper de l’île (car bien évidemment, un maniaque a fait couler leur barque), les hommes mentent et trahissent à tour de bras, seulement poussés par l’envie d’être plus riches que leurs voisins,… Pas vraiment des figures de bonté, même si le trait est tout de même moins noirci que chez Bava Senior. Niveau violence, nous sommes par contre dans les mêmes eaux, d’autant que l’on retrouve quelques armes communes aux deux films, comme une grande serpe. O’Connolly semble en tout cas s’amuser à faire tomber ses personnages qui sont, comme dans tout bon slasher, éradiqués de diverses manières : décapitation, brisement de nuque, serpe dans le crâne, jetée dans le vide, empalement et autres sévices sont au rendez-vous et sont proposés par une sorte d’homme de Neandertal à la barbe généreuse et dont la présence est soulignée par un léger rire dément et macabre. Sur le papier, ça pourrait faire peur, mais il n’en est rien lorsque le Capitaine Caverne apparait à l’écran, le pauvre étant trop souriant et sympathique pour occasionner le moindre effroi. Heureusement (et attention, ça va SPOILER), le zigoto dispose d’un ami nettement plus creepy que lui… (Fin du SPOILER) O’Connolly est de toute façons plus à son aise lorsqu’il compose avec une menace invisible, notre maboule vivant dans la tour étant plus flippant lorsque l’on n’aperçoit que sa main, généralement pleine de boue. Guère surprenant, à vrai dire, le cinéma fantastique british ayant toujours été plus à son aise dans la suggestion que dans les éclats de barbarie. N’allez cependant pas croire que les meurtres sont ratés, ils ne le sont de toute évidence pas et le montage parvient même à faire flotter une odeur résolument « Evil » lorsqu’il réunit de manière très compacte les premiers meurtres. Une manière d’éviter trop de bla-bla inutile d’une part, mais aussi de compiler la violence en début de métrage d’une autre, mettant le public mal à l’aise par cet étrange départ. Tower of Evil n’est d’ailleurs jamais aussi réussi qu’à ses débuts et peut se vanter de posséder l’une des meilleures premières bobines du genre !

 

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Sans aller jusqu’à dire que l’engouement retombe par la suite, force est tout de même de constater que ce joli rythme des débuts finit par s’effriter, le récit se perdant un peu dans des déambulations pas toujours utiles au déroulement de l’histoire. Ce n’est jamais un gros problème parce que les décors sont très beaux et d’un gothique du meilleur effet (on y reviendra…) mais il n’empêche qu’un ventre mou se fait sentir et donne plus la sensation d’assister à une adaptation d’une œuvre policière à la Agatha Christie qu’à un carnage en bonne et due forme. La Tour du Diable semble se chercher un peu, hésitant entre le fantastique des sixties, alors très branché sur les longues promenades nocturnes, et une vision plus moderne de l’horreur avec ses désaxés s’attaquant à quelques innocents égarés. Si ce mélange se traduit par un rythme en dent de scie, il permet également de donner une identité assez unique à la pelloche, qui semble réunir tous les ingrédients du bis des années 80 dans un décorum typiquement sixties. On retrouve ainsi les éléments du cinéma d’exploitation que sont la drogue (ça fume des joints dans le coin) et la nudité, par ailleurs très présente ici puisque l’on voit de nombreuses paires de seins mais aussi quelques culs masculins pour satisfaire les bisseuses, balancés autour de ce fameux phare qui n’aurait pas dépareillé dans une production Hammer. Brouillard épais, ciel grisâtre, paysage austère fait de rochers à la pierre tranchante, absence totale de végétation, grottes labyrinthiques menant à une sinistre statue de Baal, phare poussiéreux aux objets vieillots,… Tout est là, bien à sa place, et filmé par un O’Connelly bien conscient que le public désire voir des cadavres alignés dans un décor d’épouvante. Il va bien évidement lui en donner, et avec grand plaisir qui plus est et on ne peut que le féliciter pour certains plans, tel celui de cet homme dénudé, au dos lacéré, gisant dans une grande flaque d’eau rougie par son propre sang, sa chair morte attaquée par quelques crabes venus se nourrir… Dans le même genre, saluons cette belle scène, vue au travers d’une planche en bois pourri et de vieille tôle, montrant le cadavre en putréfaction d’une vieille femme sur une chaise à bascule, balancée doucement par une main crochue et monstrueuse…

 

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Le réalisateur/scénariste soigne également sa mythologie, assez précise, peut-être un peu trop d’ailleurs puisque les explications sur l’identité du maniaque sévissant derrière les rochers occasionnent quelques tunnels de dialogues un brin soporifiques, il faut bien le dire. Un défaut largement rattrapé par un univers mélangeant barbarie et religion ancestrale, violence crue et mysticisme planqué, un savoureux cocktail qui fait toujours son effet. En prime, Tower of Evil s’offre un petit twist bienvenu, certes guère compliqué (c’est pas Fight Club et Shutter Island, hein ! Et c’est tant mieux, d’ailleurs.) mais faisant office d’ultime preuve de la volonté des scénaristes d’apporter quelques éléments inhabituels à leur œuvre, telle cette structure étonnamment courageuse lors des premières minutes (les meilleures). Si cela ne permet pas à ce slasher avant l’heure de devenir un chef d’œuvre intemporel, ça l’aide bien à rester un petit classique, malheureusement méconnu chez nous, la faute à l’absence d’une édition française (mais les intéressés peuvent se tourner vers une édition allemande de grande qualité chez l’éditeur Anolis, mais dénuée de sous-titres français). A visionner, surtout si vous avez toujours rêvé de voir les méfaits de Jason et compagnie transposés dans l’univers gothique de Terence Fisher !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Jim O’Connolly
  • Scénarisation: George Baxt, Jim O’Connolly
  • Production: Richard Gordon, Joe Solomon
  • Titres: Tower of Evil (Angleterre), Horror on Snape Island (USA), Le Vampire de l’ïle du Diable (France pour la tv)
  • Pays: USA, Grande-Bretagne
  • Acteurs: Anna Palk, Jill Haworth, Bryant Haliday, William Lucas
  • Année: 1972

2 comments to La Tour du Diable

  • Roggy  says:

    Tu donnes sacrément envie avec cette très bonne chronique de ce petit slasher qui a l’air tout à fait recommandable. Et les photos n’y sont pas étrangères, notamment l’avant-dernière, utile pour garer les vélos 🙂 (Ok c’est vendredi, la fatigue…).

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