La Fille qui en savait trop

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On peut le dire, Mario Bava fut l’Alfred Hitchcock du cinéma italien. Mais pas seulement, bien sûr, le réalisateur de La Baie Sanglante ne pouvant certainement pas être réduit à cette simple phrase, mais en proposant certaines œuvres du même style que celles du fumeur de cigare et en mourant le même jour que lui, Bava senior a facilité la comparaison. Et ce n’est pas avec La Fille qui en savait trop que cela va changer !

 

 

Nora Davis est très certainement le personnage le plus poissard du cinéma bis. Alors qu’elle débarque à Rome pour rendre visite à sa tante en mauvaise santé, pour ne pas dire sur le déclin, la belle Nora va multiplier les malchances, venues à elle dès le voyage en avion. En effet, alors qu’elle ne demandait rien à personne et lisait un bon livre policier, son voisin se met à lui taper la causette et lui offre même un paquet de cigarettes. L’ennui, c’est que le gaillard se fait prendre par les flics dès la descente du coucou, ses fameuses clopes ne contenant pas du tabac mais de la marijuana. Alors qu’elle a déjà failli se faire coffrer après deux ou trois pas en Italie, la demoiselle va enfin voir sa tata… qui claque quelques minutes après ! Et comme si cela ne suffisait pas, un orage gronde et fait sauter les plombs de l’appartement, désormais plongé dans la pénombre. D’ailleurs, Nora pète un plomb elle aussi et sort de la bâtisse en hurlant, totalement paniquée, se retrouvant désormais sur une grande place, en peignoir. De quoi attirer l’attention d’un voleur planqué dans les environs, le malandrin assommant la jolie jeune fille pour lui piquer son sac. Difficile de faire pire journée, n’est-ce pas ? Et pourtant, Nora y arrive encore en étant l’unique témoin d’un meurtre se déroulant quelques mètres plus loin. Le regard troublé par le choc, Nora Davis aperçoit en effet une demoiselle agonisante, un couteau planté dans le dos, tandis que son agresseur apparaît derrière. Encore plus choquée par cette sinistre scène, l’Américaine s’évanouit une seconde fois, n’étant réveillée qu’au petit matin par un officier peu disposé à croire le délire qu’elle lui soumet. D’autres médecins, pas plus convaincus, mettent cette vision sur le compte de la forte émotion causée par la mort de la tante et l’agression subie peu avant… Mais Nora est certaine de ce qu’elle a vu et n’en démord certainement pas, acceptant volontiers la proposition faite par une amie de sa tante d’aller se reposer dans son énorme appartement… situé juste en face du lieu du meurtre ! Pratique pour mener sa petite enquête…

 

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Via ce long résumé ne couvrant pourtant que les premières minutes de La Fille qui en savait trop, on peut se rendre compte de la proximité trouvable entre ce Bava et l’œuvre d’Alfred Hitchcock. D’ailleurs, le plus fort des Mario était un admirateur du réalisateur de Psychose, film que l’on peut voir comme influence du script de ce La Ragazza che sapeva troppo, sorti en 1963, soit trois ans après le classique du gros Alfred. Après tout, le changement de ton, voire de genre, que l’on trouvait dans Psycho, qui basculait du thriller à l’épouvante, est ici de mise, Bava débutant son récit en misant sur le suspense policier (Nora parviendra-t-elle à se débarrasser du paquet de clopes qui font rire ?) avant de rebondir vers une épouvante que l’on qualifierait de classique avec cette jeune demoiselle coincée avec une vieille morte dans un appartement sans lumière (on peut d’ailleurs sentir ici les prémices du sketch de « La Goutte d’eau » des Trois Visages de la Peur, sur lequel Mario Bava embraya), avant de revenir à nouveau dans le suspense plus terre-à-terre avec le meurtre brutal dont est témoin Nora. D’ailleurs, ces sautes d’humeur, Bava semble y tenir sacrément puisqu’il décide d’implanter plusieurs moments humoristiques et légers, notamment via un personnage de jeune médecin, incarné par John Saxon, qui ne cessera de payer la maladresse de Nora. Un peu blagueur, Bava père décide ainsi de terminer plusieurs séquences via quelques petits pieds de nez. Notre pauvre Nora, persuadée qu’elle est la prochaine cible de l’assassin, décide ainsi de puiser dans ses lectures policières pour y trouver l’inspiration nécessaire à sa survie. La belle a ainsi la bonne idée de mettre du talc au sol pour faire glisser un possible assaillant, ajoutant au piège de nombreux fils dressés dans tous les sens, et surtout accrochés à divers vases, censés l’avertir d’une présence non-désirée… Et lorsque quelqu’un rentre effectivement et déclenche tout le mécanisme, c’est bien évidemment le pauvre John Saxon, venu vérifier que sa bien-aimée, car il tombe bien sûr amoureux de la ricaine, se porte bien ! La Fille qui en savait trop a beau être considéré comme le premier giallo jamais fait, il n’en est pas moins un giallo aux frontières du parodique et très volontaire lorsqu’il s’agit de jouer avec un second degré jamais dérangeant.

 

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Car le risque avec pareil mariage des styles est qu’un genre en annule un autre, en d’autres mots que les aspects comiques diminuent la portée des moments voués à faire monter la tension. Cela n’arrive jamais ici, tout simplement parce que Mario Bava sait y faire dans le domaine de l’effroi et que les quelques petites blagues qu’il peut pondre à droite ou à gauche ne viennent jamais enlever de l’aspect inquiétant de cette fameuse enquête. Tout au plus dédramatisent-elles un peu, tout en rendant le personnage de Nora (Letícia Román, toute en beauté) diablement sympathique, cette ingénue ne semblant pas franchement faite pour mener une enquête de ce calibre. D’ailleurs, son côté naïf et sa malchance absolue la rendent plus marquante que de nombreux héros de gialli apparus après elles, car les protagonistes principaux y sont plus souvent des journalistes intrigués, des flics torturés ou des jeunes femmes en plein doute que des petites crétines lisant trop de romans à suspense ! Dès lors, on finit par ne pas lui souhaiter trop de bricoles, et sa fragilité renforce un peu la tension générale, car de toute évidence il lui sera difficile de se défendre. De même, son manque de prudence laisse à penser qu’elle sera une cible facile pour une quelconque traîtrise, les différents personnages l’entourant pouvant fort bien la lui faire à l’envers, tel ce journaliste qui ne cesse de la suivre partout où elle va. En tout cas, que ce soit via l’apparition d’une silhouette au travers d’une vitre donnant sur le lit de la dame ou la drôle de rencontre organisée dans un appartement vide, La Fille qui en savait trop n’a aucun mal à inquiéter, voire à faire frissonner, son audience. Mario Bava oblige, ai-je envie de dire, le maestro du bis rital étant bien évidemment le metteur en scène que l’on connait et, égal à lui-même, il nous offre un boulot impeccable.

 

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Pour son dernier film tourné en noir et blanc, le papa du giallo nous offre son habituelle qualité technique, même si pour une fois le réalisateur délaisse ses habituels éclairages aux petits oignons pour miser sur une lumière naturelle. Seul son Rabid Dogs, sorti dix ans plus tard, se la jouera naturaliste à son tour, ce qui rend La Fille qui en savait trop un peu à part dans sa filmographie. Mais ce retour temporaire à des visuels plus simples n’enraille en rien la machine Bava, toujours livreuse de beaux mouvements de caméra, de clichés de décors fabuleux (la place, ces tribunes donnant sur de grandes statues,…) et de jeux d’ombres (la découverte d’un homme blessé dans une pièce sombre). En grand réalisateur horrifique qu’il est, Mario fait monter le stress lors de quelques moments de bravoure, comme l’appréhension à ouvrir une porte couleur charbon, restée close depuis le début du film, et recelant bien évidemment les secrets des meurtres… Notons que si le scénario se déroule de manière plutôt classique (découverte d’indices, vieilles histoires remontant à la surface, articles de presses déchirés apprenant quelques détails à l’héroïne,…), les méthodes de l’assassin sont plutôt travaillées, notre maniaque s’attaquant à de jeunes filles en utilisant un ordre alphabétique. Ainsi, le nom de sa première victime commençait par A, et ce fou s’étant arrêté à la lettre C, la prochaine à périr devra porter un blase débutant par D. Comme Nora Davis, tiens ! Notons que le vicieux a une certaine tendance à se faire désirer auprès de sa proie puisqu’il lui passe quelques coups de téléphone (tiens, encore un élément repris plus tard dans Les Trois Visages de la Peur !) pour la menacer… Egal à lui-même, Bava dépeint en tout cas un assassin rendu fou par sa cupidité, notre coupable ayant débuté ses meurtres pour s’assurer que sa fortune reste bien entre ses mains, cette raison poussant à la violence se retrouvant dans plusieurs autres œuvres du maître La Baie Sanglante pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant. La révélation du tueur est en tout cas assez flippante, à défaut d’être surprenante et permet une fois de plus au réalisateur de nous offrir un moment de tension plutôt mémorable, le sort de notre héroïne tenant entre les frêles mains d’une personne très fragile psychologiquement…

 

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Indéniablement, La Fille qui en savait trop est une réussite, justement en grande partie grâce à ses cassures d’humeur, qui permettent de varier les climats et maintiennent l’attention du spectateur éveillée. Pourtant, Bava ne portait visiblement pas cette œuvre dans son cœur : il n’était guère motivé à l’idée de la tourner, ne semblait pas très heureux de son casting (pourtant excellent !) et a surtout emballé le tout pour toucher un peu d’argent. Notons par ailleurs que le film tel que nous pouvons le voir chez nous fut disponible en Amérique dans une version remaniée, la firme AIP ayant emballé la bande sous un titre, Evil Eye, ne reflétant pas franchement l’affaire. Les modifications ne s’arrêtaient d’ailleurs pas là, continuant de plus belle avec la suppression de toute séquence ayant un lien avec la marijuana, l’ajout d’éléments comiques et la modification de la bande-son, auparavant assez jazzy et agréable à l’oreille mais sans doute trop typée italienne ! Pour sûr, on ne tient pas nécessairement avec La Ragazza che sapeva troppo l’un des films majeurs de Mario Bava, les fans du giallo pouvant être déçus par la relative timidité en la matière (mais rappelons que le genre naissait seulement !) et l’humour et la personnalité de l’héroïne ne plairont pas à tout le monde, les filles un peu cruches mais néanmoins méritantes n’étant pas du goût de tout spectateur. Pour votre serviteur, on tient néanmoins l’un des meilleurs films du genre, justement parce qu’il ne ressemble pas trop à ses successeurs et garde encore de cet aspect « thriller populaire », ce grand écart entre les deux sensibilités, italienne et américaine, faisant finalement merveille. Un immanquable pour tout fan de cinoche rital, mais aussi pour tous les autres au fond, La Fille qui en savait trop étant de ces rares films bis susceptibles de plaire à tous les publics. Rien que pour ça, mais aussi pour le reste, le DVD mérite de figurer dans vos collections !

Rigs Mordo

 

PS: cette chronique est sponsorisée par Pascal Gillon. Lui seul comprendra!

 

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  • Réalisation: Mario Bava
  • Scénarisation: Mario Bava, Enzo Corbucci, Ennio De Concini, Eliana De Sabata, Mino Guerrini, Francesco Prosperi
  • Production: Massimo de Rita
  • Titre original: La ragazza che sapeva troppo
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Letícia Román, John Saxon, Valentina Cortese, Dante Di Paolo
  • Année: 1963

 

8 comments to La Fille qui en savait trop

  • Pascal de rétroviseur  says:

    Very good comme d’hab. Et merci pour le clin d’oeil 😉

  • Jacques COUPIENNE  says:

    Good job !!

  • Roggy  says:

    A l’inverse de la fille et de Pascal, je n’ai pas compris la private joke 🙂 mais je suis d’accord avec tout le monde sur la qualité de la chronique.

  • grreg  says:

    a quand une chronique de lisa et le diable?!? film vachement sous-estimé,me semble t-il…

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