White Zombie (Les Morts-Vivants)

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Puisque le monde entier ne jure plus que par la chair putréfiée et fondante des zombies de Walking Dead, il est de bon ton de revenir sur l’œuvre considérée comme la première à mettre en scène des revenants. Et coup de bol, c’est également une des meilleures bandes de morts-vivants sur le marché !

 

 

Le cinéma de genre indépendant ne date pas d’hier et il suffit de se pencher un quart de seconde sur le cas des frangins Halperin, Victor et Edward de leurs petits noms, pour s’en convaincre. Producteurs à leurs heures, quelques fois réalisateurs, les frérots étaient, dans les années 30, assez émus par le beau succès rencontré par la Universal avec ses vampires pervers, ses savants fous dépassés par leurs cadavériques créations ou ses momies romantiques. Ainsi, en 1932, la fratrie se lance dans l’aventure White Zombie, à l’époque encore titré Zombie, aventure basée sur le livre The Magic Island, une nouvelle de William Seabrook. Puisque n’étant ni une production Universal ni une de la Warner (qui sortait à la même époque son génial Dr Jekyll et Mister Hyde), leur œuvre, réalisée par Victor, sera donc une bande horrifique indépendante, démoulée avec les moyens du bord. Donc moindres que chez la concurrence, mais sans cracher pour autant sur des éléments ayant fait le succès des Universal Monsters. D’ailleurs, White Zombie pourrait fortement être pris pour une œuvre du studio aux monstres puisqu’il va rechercher la star de Dracula, Bela Lugosi, pour qu’il interprète une nouvelle figure maléfique (pour un salaire toujours assez faible) ainsi que de nombreux décors et accessoires piqués aux films de la Universal, qui loua bien gentiment ses locaux. On retrouve donc des chaises de The Cat and The Canary (1927), des piliers ou balcons du Bossu de Notre-Dame (1923), des couloirs de Frankenstein (1931) et un hall de Dracula (1931). De la récupération qui garantit néanmoins une qualité certaine et permet par ailleurs au film de Victor Halperin de posséder un look aussi séduisant que ceux trouvables chez les rivaux plus friqués… N’ayons d’ailleurs pas peur de le dire : White Zombie est au moins aussi bon que la plupart des pelloches de la Universal, si ce n’est meilleur…

 

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Jeunes fiancés, Neil et Madeleine décident d’aller se passer la corde au cou et la bague au doigt à Haïti, d’autant qu’un certain Charles Beaumont leur prête volontiers son manoir pour que s’y déroule la cérémonie. Un homme bon et généreux ? Plutôt une enflure intéressée, oui ! Car Beaumont est en fait éperdument amoureux de Madeleine, qu’il compte bien piquer à son promis. Malheureusement pour lui, ses tentatives de drague ne parviennent pas à détourner la belle du brave Neil, bien loin de se douter de ce qui se trame dans son dos. Abattu mais loin d’embrasser l’abandon, Beaumont décide de se tourner vers Legendre, un sinistre personnage (bien évidemment incarné par Lugosi) pratiquant la magie vaudou, ce qui lui permit d’ailleurs de s’entourer d’une escouade d’esclaves travaillant pour lui dans son moulin quand ils ne doivent pas se charger des basses besognes… Alors que Beaumont explique au vil magicien son intention de rendre Madeleine amoureuse de sa petite personne, Legendre le coupe d’emblée en lui signifiant que cela sera impossible du vivant de la belle. Car pour que notre figure diabolique parvienne à modifier les sentiments de la dame, elle se doit d’être morte, sans âme, et ce n’est qu’à cet instant seulement, en la ramenant à la vie, que Legendre pourra faire d’elle l’épouse de Beaumont… Ce dernier s’exécute alors et empoisonne la demoiselle, laissant le pauvre Neil dans une détresse absolue tandis que les zombies de Legendre récupèrent le corps. Désormais revenue de sa petite baignade dans les eaux du Styx, Madeleine n’est plus qu’une coquille vide à laquelle Beaumont peine à s’attacher, le riche homme regrettant la demoiselle pleine de vie dont il était épris… Le clash avec Legendre semble ne plus tarder, d’autant que Neil, aidé d’un médecin, arrive dans la demeure du sorcier vaudou…

 

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En 2015, il est fort légitime de se poser cette question : est-il encore bien utile, plus de 80 piges après sa sortie, de faire un nouveau papier sur White Zombie ? Etrangement, oui. Car si cette belle pelloche en noir et blanc ne fait pas partie des oubliés des années 30, ni même des méconnus, et est souvent citée parmi les œuvres les plus influentes du genre, elle reste malgré tout assez peu déterrée des amateurs du genre, qui lui préfèrent les films de la Universal. Une terrible erreur à ne point commettre tant Les Morts-Vivants, puisque c’est le nom français de la pelloche, vaut bien les meilleures propositions de Todd Browning, Karl Freund ou James Whale, ce dont on se rend très vite compte. Ne serait-ce que visuellement ! On retrouve en effet ici un savoir-faire certain au niveau de la conception d’images macabres, et il n’est d’ailleurs pas évident que les poulains de Carl Laemmle Jr. aient été capables de faire mieux que Victor Halperin sur ce coup. Voir pour s’en convaincre la fabuleuse entrée en matière, les deux tourtereaux étant conduits en calèche dans la nuit noire d’Haïti alors que leur conducteur, un Noir superstitieux, s’arrête brutalement en découvrant que la route est barrée par un enterrement ! Car dans la région, on enterre les morts sur la route, comme nous l’apprend le cocher. La raison est simple : des récupérateurs de cadavres traînent dans le coin et il leur sera bien évidemment plus difficile de s’emparer des dépouilles de quelques malheureux sur un chemin voyant de nombreux passages… Et quelques minutes après avoir assisté à ces obsèques lugubres, Neil et Madeleine voient une fois de plus leur conducteur s’arrêter pour demander son chemin à un étrange homme, en fait Legendre, qui semble se promener dans une nature assombrie. Alors que ce dernier profite de la situation pour subtiliser son écharpe à madeleine, le bout de tissu s’avérant important pour la cérémonie vaudou qui suivra plus tard, ses esclaves zombifiés apparaissent alors, semant la panique dans l’esprit du cocher, qui repart de plus belle, la peur au ventre. Un véritable départ en fanfare, peut-être le plus beau et le plus efficace de sa période, peu d’autres films des années 30 pouvant se vanter de mettre dans le bain glacé aussi rapidement. Car le décor est planté et, chanceux que nous sommes, nous aurons tout le loisir de le parcourir.

 

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Il faut bien dire que peu de films parviennent aussi bien à créer un véritable univers, White Zombie ne donnant jamais l’impression de se contenter de quelques pièces ou décors. En vérité, il n’y a pas nécessairement plus de lieux décrits dans le scénario du film que dans ceux de Frankenstein, Dracula ou La Momie, et pourtant une impression de voyage au bout de la nuit se dégage du travail de ce Victor Halperin visiblement décidé à montrer Haïti sous tous les angles, quand bien même le tout fut bien évidemment tourné en studio. Et en onze jours seulement ! Suffisant en tout cas pour pouvoir survoler une nature ombrageuse, un cimetière et son caveau voué à se vider de ses occupants, le manoir de Beaumont et ses beaux jardins, la sinistre demeure de Legendre et ses intérieurs poussiéreux et en ruines ou encore le moulin dans lequel il fait trimer sa horde d’esclaves trépassés. Un petit monde en soi, que l’on a la sensation de connaître suffisamment tout en étant conscient de ne pas en avoir trop vu, la géographie des lieux ne nous apparaissant que par à-coups. Parfait pour laisser une aura de mystère et donner un aspect irréel, particulièrement lorsque Neil recherche sa bien-aimée dans le château de Legendre, le lieu ne semblant s’embarrasser d’aucune règle, à la manière de son maître. Placé au bord d’une falaise donnant sur une mer déchaînée, la citadelle semble parcourue par un torrent dans lequel les zombies jettent les visiteurs indésirables et dispose de couloirs si austères et sombres qu’ils ne peuvent que trancher avec la grandeur du hall et des chambres. Une grandeur déchue, cependant… De même, l’escalier longeant le vide et permettant d’entrer dans le castel semble tout droit sorti d’un film d’aventure et s’acoquine difficilement, lui aussi, avec l’intérieur. Ce qui n’est nullement problématique et fini de donner une certaine bizarrerie à l’ensemble, de créer un microcosme unique et bien plus onirique que ceux des films de la Universal. Sentiment renforcé par des personnages à peine humains.

 

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La tentation est forte de passer rapidement les cas de Neil et Madeleine, au fond les habituels amoureux qui seront séparés par un monstre ayant des vues sur la jeune femme. C’est vrai que ces héros sont assez vides et ne représentent jamais que les protagonistes, faussement principaux, que l’on croise d’ordinaire. Lui est courageux et bien brave, elle est belle et douce. Pas franchement des figures très intéressantes sur lesquelles débattre mais leur manque de personnalité finit néanmoins par jouer en faveur de White Zombie, qui donne moins l’impression de conter une histoire qu’une fable. S’ils avaient été mieux caractérisés, ces deux héros auraient pu réduire le climat oppressant en y apportant un peu trop de vie, or en étant fades et presque peu importants, ils contiennent l’ensemble dans une aura noire. Leur amour n’est pas particulièrement mis en avant et peu d’humour découle de leurs dialogues, voire peu d’alchimie finalement, leurs interactions étant réduites au strict minimum. Halperin ne dévoile d’ailleurs pas leur quotidien, préférant les envoyer directement dans un univers fantastique dont ils ne connaissent pas les codes, tout comme il préfère ne pas dévoiler la rencontre entre Beaumont et les deux jeunes. Pour une raison de rythme et de budget certainement, car après tout, il n’avait qu’une dizaine de jours pour emballer une œuvre de 70 minutes, mais cela a pour effet immédiat de confiner le récit à ses angles les plus étranges, les moins communs. La seule légère concession à une relative bonne humeur est la présence du vieux médecin, dont le running gag consiste à le voir demander des allumettes tout le long du film, quitte à couper certains autres personnages. Pour le reste, on est embourbé dans le weird jusqu’aux genoux, Halperin jetant plutôt son dévolu sur l’autre couple du film, celui voyant s’unir Beaumont et Legendre. Encore que Beaumont joue ici un rôle plutôt utilitaire puisque son but est tout simplement d’amener le spectateur jusqu’au maître vaudou, même si l’on notera tout de même une humanité appréciable chez ce personnage au départ présenté comme un félon. Certes, son but est de désunir un jeune couple et il est prêt à empoisonner Madeleine pour ensuite pouvoir la posséder, et on ne peut en aucun cas le voir comme un généreux. N’empêche qu’il finit par éprouver des remords en voyant la fleur qu’il tenait tant à cueillir avoir perdu de ses couleurs et tente même de se dresser face à Legendre. Ce qui n’est pas une grande idée…

 

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Avec ce vilain hors-norme, le grand Lugosi trouve une nouvelle fois une incroyable figure du mal à interpréter, pour ne pas dire le mal incarné. On pouvait trouver des circonstances atténuantes à Dracula, pas forcément un enfant de chœur (avec cette phobie des crucifix, c’était mal barré), mais un être relativement franc et honnête à sa façon. On pouvait également considérer le Docteur Mirakle de Murders in Rue Morgue comme un pauvre fou obnubilé par son envie de créer une race d’homme-singes, au même titre que le Docteur Vollin du Corbeau version 1935, mégalomane amoureux jusqu’à en devenir un brin taré. Quant à Vitus Werdegast, encore un doc’, qu’il incarnait dans Le Chat Noir, il n’était un psychopathe que face à son ennemi juré, qui l’avait privé et de sa femme et de sa fille… On retrouvait donc généralement une étincelle de lumière, même faible, dans la psyché de la plupart des portraits de Bela, qui n’avait pas son pareil pour passer d’une tristesse contenue à une rage ricanante. Pas de ça dans White Zombie : Legendre est un salaud intégral, le genre qui ne s’en cache même pas et peut même s’en amuser. Il faut dire qu’avec un look aussi méphistophélique, il ne pouvait en être autrement, le mono-sourcil que le pauvre se paie semblant tranchant comme un hachoir de boucher tandis que sa barbe est scindée en deux, tels des crocs infernaux. Quant à son comportement, il ne laisse que peu de doutes sur les intentions du bonhomme, qui se vante le plus simplement du monde d’avoir changé tous ses opposants en morts-vivants forcés de lui obéir, dont un juge qui tenta jadis de le pendre ! De toute évidence, Legendre, dont le petit nom est Murder (ça vous façonne un homme !), n’est pas devenu une ordure la semaine dernière et a déjà un lourd passif derrière lui… Dans ce rôle, Lugosi est égal à lui-même : excellent et plus encore ! White Zombie a souvent été critiqué pour son jeu d’acteurs pas forcément exceptionnel, et il est vrai que tous les autres comédiens ne crèvent pas franchement l’écran (mais c’est le cas de la grande majorité des films d’épouvante de l’époque, les monstres étant toujours plus charismatiques que leurs opposants, trop proprets…), mais ne pas reconnaître les talents dont fait ici preuve le Hongrois découle tout simplement de la mauvaise fois ! Bien sûr, il a toujours autant de mal à aligner deux mots en anglais sans insérer entre les deux un silence pesant, mais comme pour Dracula, cela rajoute à l’étrangeté de son personnage, ce léger défaut ne posant jamais de soucis lorsqu’il est appliqué à une personnalité surnaturelle comme Legendre. Et l’ami Bela compense de toute façon avec sa gestuelle et ses mimiques, que ce soit lorsqu’il fait bouger ses mains comme s’il s’agissait d’araignées ou lorsqu’il balance quelques rictus pernicieux. Legendre est le serpent dans toute sa splendeur, celui qui vous vend le paradis pour mieux vous faire dévaler jusqu’en enfer avant même que vous vous en soyez rendus compte. Quelle ironie de voir ce malfaisant, toujours accompagné d’un vautour, un animal venu souligner de quelle race est cet homme aux frontières de l’arrivisme, être embauché pour arrondir les angles d’un triangle amoureux ! Sans surprise, il va surtout le briser et tenter d’en tirer un bénéfice personnel…

 

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Prétendre que White Zombie vaut en grande partie pour sa star revient néanmoins à sous-estimer l’ensemble du métrage, qui jouit par ailleurs d’une excellente réalisation, Halperin nous sortant quelques bonnes idées. Comme ce split screen entre Neil et Madeleine, alors que le gaillard, saoul et totalement désemparé déprime sur une plage tandis que la belle décédée est à son balcon. Une sorte de Roméo et Juliette morbide, en somme ! Le réalisateur réussit également toutes les séquences montrant les zombies, qui n’effraient jamais mais favorisent un certain inconfort. Ils ne font rien ou pas grand-chose la plupart du temps, seulement plantés non loin de Legendre, en attendant que ce dernier daigne leur lancer un ordre, mais leur présence dérange, met mal à l’aise. La plus belle est certainement celle dans le moulin, la découverte de ce lieu sombre dans lequel ces pantins froids ne cessent de besogner, ne s’arrêtant pas même lorsque l’un des leurs tombe dans les rouages qu’ils font inlassablement tourner, le réduisant en miette lui aussi… Le zombie n’est ici jamais un être prenant son caddie pour le remplir de cerveaux mais tout simplement le travailleur parfait : celui qui ne se plaint jamais, qui obéit constamment et qui ne demandent aucun payement. Alors que le vaudou était ce que l’on pourrait nommer une religion de cœur puisque servant par exemple à se venger d’esclavagistes brutaux ou en tentant de ramener un être aimé à la vie, Legendre en fait une frigide entreprise, sortant de la tombe de nouveaux travailleurs qui l’aideront à devenir un puissant… Et c’est d’ailleurs lorsque la pratique reviendra dans un domaine plus sentimental avec la renaissance de Madeleine que les plans de Legendre se compliqueront… Inutile d’en rajouter, vous l’aurez compris, je considère White Zombie comme un chef d’œuvre absolu dont je ne retirerais pas une seconde tant la pelloche d’Halperin est, selon moi, ce qu’il s’est fait de mieux dans les années 30. Vous n’avez en tout cas aucune excuse pour ne pas tenter de visionner la bête : tombée dans le domaine publique, elle est très facilement trouvable sur Youtube sans que vous ne tombiez dans l’illégalité et est disponible au format physique chez de nombreux éditeurs : RDM Editions (guère recommandée cependant, la copie y est affreuse, le son faisant le grand huit tandis que l’image ne cesse de changer de qualité), Artus Films (dans le coffret consacré à Lugosi), Bach Films et j’en passe, dont un blu-ray zone 1 de chez Kino et un autre chez VCI Entertainment, très certainement les meilleurs au vu des éditeurs. Bref, vous vous démmerdez, mais vous voyez ce foutu film !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Victor Halperin
  • Scénarisation: Garnett Weston
  • Production: Edward Halperin
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Robert Frazer, Madge Bellamy, John Harron
  • Année: 1932

5 comments to White Zombie (Les Morts-Vivants)

  • ingloriuscritik/ Peter Hooper  says:

    Beau papier avec une belle stylisation de ton style qui calque parfaitement avec cette pellicule que j’avais oublié depuis longtemps .
    Après tout c’est (entre autre) pour ca qu’il me plait de descendre dans ta crypte l’ami !

  • ingloriuscritik/ Peter Hooper  says:

    Oui je connaissais ce clin d’œil de R.Z. un homme décidément de très bon gout !

  • Roggy  says:

    Je suis d’accord avec toi sur la grande réussite du film et notamment la performance de Bela Lugosi. J’ajouterai les décors magnifiques et le côté expressionnisme allemand à mon sens. Bel hommage Rigs en tout cas et tu as bien fait de le balancer :).

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