Dracula et les Femmes

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Toujours aussi chaud-lapin pour une chauve-souris, le vieux Drac’ sort une fois de plus de la tombe, la libido toujours pointue, pour aller séduire de force quelques jolies nanas. Mais alors que ses rivaux étaient jusqu’ici de vieux moines à la chique molle, le vampire de ces dames affronte cette fois un véritable casanova !

 

 

Vous connaissez la Hammer Films et son crédo : tant que ça marche, on continue ! Et vu que le sieur Dracula ne subissait aucune baisse de popularité en 1968, les vampires étant de toute façon bien dans le vent dans les saintes sixties, il aurait été dommage que Christopher Lee ne porte pas la cape une troisième fois. Au grand désarroi de l’acteur, pas franchement ravi à l’idée de s’enfoncer en bouche le dentier crochu, l’Anglais ne portant pas dans son cœur le traitement réservé à l’œuvre de Bram Stoker par ses amis producteurs. Mais ceux-ci maîtrisant l’art du chantage, ils font comprendre au comédien que s’il ne vient pas mordre quelques nuques supplémentaires, il empêchera de nombreuses personnes de travailler et les mettra donc sur la paille. Puisqu’il avait le sort de dizaines de techniciens entre les paluches, notre icone de l’horreur n’avait dès lors d’autre choix que de montrer les dents encore et encore dans ce Dracula et les Femmes à l’origine prévu pour l’inévitable Terence Fisher. Mais pas de bol pour notre réalisateur culte, il se pète une guibole lors d’un accident de voiture, laissant sa chaise de « director » au tout aussi capable Freddie Francis, déjà bien habitué aux monstres. Car après avoir emballé La Révolte des Triffides, L’Empreinte de Frankenstein et Le Train des Epouvantes, notre talentueux directeur de la photographie devait être capable se frotter au prince des ténèbres. Il le prouva de fort belle manière avec ce Dracula has risen from the Grave dont le plateau bénéficia même d’une visite de la reine d’Angleterre et quelques aristocrates, venus assister à la mort d’un Christopher Lee hurlant et aux yeux injectés de sang. En voilà une belle distraction pour ces cons de la royauté !

 

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Petit rappel des faits : à la fin de Dracula, Prince des Ténèbres, notre Batman diabolique finit par prendre une douche froide en tombant dans un lac gelé, se retrouvant bloqué dans la glace pour un bon moment. Pas de quoi rassurer la petite bourgade voisine, cependant, le château continuant d’effrayer les plus téméraires, à plus forte raison lorsque l’on retrouve une jeune demoiselle pendue dans le clocher de l’église, avec deux jolies piqûres de moustiques dans la nuque… Cette sinistre trouvaille perturbe en tout cas le prêtre des lieux, désormais peu motivé à l’idée de donner la messe… Ce que remarque un Monseigneur, arrivé sur les lieux douze mois après la mort de Dracula, notre homme d’église n’appréciant guère que le petit curé relâche sa foi par peur d’un chiroptère transformé en Magnum à la framboise. Il décide donc de partir vers la demeure du vieux Drac’, en compagnie de sa brebis égarée, histoire d’exorciser les lieux. Il ira tout seul, cependant, puisque le prêtre, terrifié, refuse d’accompagner son supérieur hiérarchique, forcé de planter une large croix dorée dans le portail du château tout seul, comme un grand. Mais alors que notre Monseigneur Ernst Muller christianise l’antre du démon (la déco était plus cool avant, faut avouer), le prêtre fait une mauvaise chute et va se fracasser la gueule sur le lac gelé, brisant la glace et laissant son sang couler jusqu’aux lèvres de Dracula, bien évidemment réveillé par ce doux goût de fer… Mais notre roi des vampires est bien emmerdé : la croix bloquant le portail de sa bicoque l’empêche d’aller se pieuter et profiter de sa collection de timbres Hello Kitty. Un affront qu’il ne compte pas laisser passer, partant avec le curé, qu’il vient d’hypnotiser, pour la ville, histoire de rendre à Ernst Muller la monnaie de sa pièce… Une fois sur place, le prince des ténèbres s’installe dans une petite crypte située sous une boulangerie, tout simplement parce qu’il aime bien les éclairs à la banane. Et accessoirement parce qu’un certain Paul y travaille, le gaillard n’étant rien de moi que le boyfriend de la nièce de Monseigneur Muller. Sa vengeance, Dracula l’a toute trouvée…

 

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Il serait tentant de penser qu’après deux Dracula avec Christopher Lee et un Les Maitresses de Dracula au titre mensonger (vu que le félon était le Baron Meinster et non Vlad Tepes) la franchise aux dents longues de la Hammer était à bout de souffle. Et pourtant, avec Dracula has risen from the Grave, titre original puant la classe, Freddie Francis donne pile poil le petit coup de pied au cul dont la saga avait besoin, elle qui se reposait un peu trop sur ses acquis lors de Dracula, Prince des Ténèbres. Nulle intention de ma part de venir caguer sur ce classique du goth british, classique que j’aime d’ailleurs beaucoup, mais force est de reconnaître que le script était plutôt simpliste et se contentait de la vieille méthode de la « Old Dark House », envoyant quelques voyageurs dans la gueule du loup. Le script en était réduit à sa plus simple expression, au principe direct de voir Dracula enchaîner les victimes. Plus un film d’ambiance qu’un récit en bonne et due forme, cette suite directe du Cauchemar de Dracula, toujours pilotée par Terence Fisher, misait surtout sur une ambiance lourde, sur un climat oppressant, et si elle est une réussite, ce n’est certainement pas grâce à son scénario incomplexe au possible de Jimmy Sangster et Anthony Hinds. Ce dernier, également derrière la machine à écrire pour cette suite, se sort un peu plus les doigts du cul pour l’occasion et met en place une véritable histoire, aux points de vue divers et aux personnalités bien affirmées. Malin, le scénariste s’éloigne notamment de la figure classique du chasseur de vampire à qui est dédié le rôle de héros en créant Paul, un monsieur tout-le-monde plutôt attachant. Le jeune homme, un athée accompli désireux de devenir scientifique, est également un plaisantin plein de vie et légèrement Casanova sur les bords, ce qui nous change plutôt des Van Helsing et autres moines combattant les forces du mal. Si Paul est bien sûr moins charismatique qu’un Peter Cushing, même si Barry Andrews (La Nuit des Maléfices) est très à son aise dans la peau du personnage, il a l’avantage de ne pas faire super-héros. Il est ainsi permis de craindre pour sa vie, ou en tout cas de penser qu’il ne parviendra peut-être pas à sauver sa dulcinée, bien sûr dans le viseur de Dracula, puisque contrairement à Van Helsing, le garçon n’est tout simplement pas de taille, ni préparé, à pareille aventure. Un changement bienvenu, que l’on ne voit par ailleurs pas venir, Hinds s’amusant à nous présenter lourdement Ernst Muller (très bon Rupert Davies), sous-entendant que le vieil homme est la relève de l’ami Cushing. Il n’en sera bien évidemment rien…

 

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Paul est également un premier rôle intéressant de par son absence de foi : athée avéré, le jeune homme se brouille par ailleurs avec l’oncle de sa petite-amie, le Monseigneur le chassant de sa demeure, comme pour souligner qu’il n’est pas à la hauteur. Pour s’occuper de la belle Maria (Veronica Carlson), pour la protéger, même s’il n’est à cet instant pas encore question du retour de Dracula. Cet athéisme est également un moyen d’affaiblir encore un peu plus Paul face à l’impérial Christopher Lee, véritable force fantastique. Et comment stopper l’invraisemblable lorsque l’on n’y croit pas soi-même ? Car incapable de réciter la moindre prière, désormais obligatoire pour éliminer le monstre (alors que les précédents films n’ont jamais sous-entendu cette nécessité), Paul est comme un chat sans griffes perdu dans la niche d’un doberman. Et il attire dès lors une certaine sympathie, comme tous les personnages du film par ailleurs, plutôt marquants. Si Maria est la jeune fille en détresse classique et n’attire les regards que par la plastique de Miss Carlson et que le vieux Monseigneur n’a rien d’exceptionnel non plus sur le papier, le bisseux sera séduit par ce pauvre prêtre dévoyé, devenu le sbire de Dracula. Ou plutôt son mandaï vu que le pauvre est forcé de convoyer et porter le cercueil de son patron des Carpates ! Clairement affaibli et choqué depuis la découverte d’un corps dans son église, l’homme n’a plus la moindre volonté et est totalement soumis au vampire, tant et si bien que l’on ne sait trop s’il est manipulé ou s’il n’ose tout simplement pas aller à l’encontre des ordres de Dracula. On se souviendra aussi de Max, le sympathique aubergiste incarné par l’excellent Michael Ripper, indispensable aux productions Hammer, mais aussi et surtout de Zena (Barbara Ewing, Le Jardin des Tortures), la serveuse malheureuse. Malheureuse car la pauvre n’est qu’un objet dont les belles courbes (jolie poitrine, faut bien le dire) sont reluquées par des étudiants pervers, le seul être respectueux des environs, Paul, étant déjà pris par une autre, une fille de bonne famille tranchant avec ses origines modestes. Et lorsque la route de Zena est barrée par Dracula, on ne sait trop, à l’image du prêtre, si elle est pleinement ensorcelée par le vampire ou si elle y trouve finalement son compte. Après tout, elle est enfin remarquée par un homme, qui lui offre des missions autres que de servir des bières à des jeunes irrespectueux, puisqu’elle aidera le comte à obtenir une emprise sur Maria. Et lorsque ce sera fait, la pauvre Zena sera balayée d’un revers de la main par Dracula, jetée comme un objet désormais inutile… Sans doute le personnage le plus triste de Dracula et ses Femmes

 

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Finalement, on peut comprendre que Lee ne fut pas plus motivé que cela à l’idée de porter la cape pour une troisième fois : son Dracula est l’un des protagonistes les moins intéressants du lot. La faute à une caractérisation sans grande finesse, ce Dracula ou un animal, c’est à peu près pareil. Le vampire est ici une bête enragée, ivre de vengeance et sentant le sexe plus que jamais (monsieur mate la poitrine de Zena avant de s’intéresser à son délicat cou) mais aussi la seule personnalité à ne pas être ambiguë, à ne pas être en proie au doute. Cela joue en sa faveur dans le sens où cela renforce son inhumanité, mais le sentiment d’avoir un peu fait le tour de la question le concernant commence à se faire sentir, lentement mais sûrement. Incarné par un autre que Lee, pas sûr que le comte aurait gardé la même aura… On ne fait cependant pas trop gaffe à ce léger manque de personnalité du monstre, tout simplement parce qu’il crève l’écran dès qu’il apparait, Freddie Francis nous offrant un déluge de couleur nous laissant imaginer ce que donnerait une pelloche sur laquelle une gargouille aurait vomi un arc-en-ciel. Mario Bava n’est pas toujours très loin, surtout lorsque Lee traverse le cadre, soudainement entouré d’un filtre jaunâtre, tandis que le ciel devient tout à coup pourpre, voire rosé… Inutile de dire que cela fait un effet bœuf et que Freddie Francis n’a franchement rien à envier à Terence Fisher, Dracula has risen from the Grave n’aurait d’ailleurs pas forcément été mieux réalisé par l’auteur des deux premiers volets… Peut-être même que la palette des couleurs aurait été moins éclatante, Francis étant tout de même un directeur de photographie, quand bien même ce n’est pas lui mais Arthur Grant (déjà à ce poste sur plusieurs Hammer comme La Nuit du Loup-Garou ou Les Vierges de Satan, mais aussi sur La Tombe de Ligeia de Roger Corman) qui se charge ici de peindre ces beaux décors. Car Hammer oblige, il y a des paysages à vous faire chialer un aveugle, que ce soit lorsque l’on s’approche du château du comte ou lorsque la belle Maria s’offre une petite balade sur les toits de sa ville.

 

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Francis se montre également très efficace lorsqu’il s’agit de faire monter la pression, ce dont on se rend compte dès la séquence d’ouverture, avec la découverte du cadavre dans le clocher, une mise-en-bouche aussi belle qu’efficace. De même, la scène lors de laquelle Paul recherche Maria, alors enlevée par Zena et amenée à Dracula, montre un sacré suspense, le spectateur étant incapable de prévoir si le héros arrivera à temps pour sauver sa promise… Quant au combat final contre Dracula, ici en deux étapes, il tient ses promesses, le démon se ramassant du charbon ardent sur la face avant de partir en voyage pour mieux s’empaler sur la fameuse croix d’or bloquant, peu auparavant, sa bicoque. Une certaine idée de l’épique. D’ailleurs, en parlant d’épique, signalons l’obligatoire retour de James Bernard, venu nous pondre une magnifique réinterprétation du thème principal du Cauchemar de Dracula. On se souvient tous du Ta ta ta taaaaaa résonnant comme autant de morsures (d’ailleurs je dois confesser que si cet air est d’une grande efficacité, je ne l’aime guère) mais on se remémore peu la petite ritournelle, d’une infinie tristesse, qui ouvre le film. D’un silencieux désespoir, sans grandiloquence, elle annonce un drame funeste avec une certaine dignité. Sans conteste le main theme Hammerien que l’on se plait le plus à écouter dans la crypte toxique, avec celui du Redoutable Hommes des Neiges… Je ne peux de toute façon pas le cacher bien longtemps : parmi les Dracula de la Hammer, ma préférence va bel et bien à ce volet, auquel je reconnais néanmoins quelques défauts, surtout au niveau du scénario, quelquefois bien troué. On se demande, par exemple, comment une demoiselle a pu se retrouver morte dans le clocher avec des morsures de Dracula alors que ce dernier était en train de refroidir dans le lac gelé. L’aurait-il tuée avant de périr à la fin de Dracula, Prince des Ténèbres ? Peu probable… De même, pourquoi ne demande-t-il pas à son ami le prêtre de retirer la croix l’empêchant de retourner dans son lit ? Et puisqu’on en parle, pourquoi garde-t-il ce sous-fifre alors que ce dernier a tenté de le trahir en amenant Paul jusqu’à sa planque pour qu’il puisse enfoncer un pieu dans son cœur ? Mystère…

 

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On regrettera également un final un peu trop catholique, le brave Paul trouvant la foi une fois le démon enfin retourné à l’état de cendres. Alors on va me dire que c’est mon anticléricalisme primaire qui cause, et ce n’est pas faux car mon Paul je l’aime athée, mais il n’empêche que ce petit signe de croix que notre héros fait après avoir vu Dracula s’évaporer n’était pas franchement nécessaire. Certes, cela permet de ramener le jeune homme sur des terres incertaines, lui qui semblait finalement convaincu de son tout puissant Savoir, mais d’un autre côté, on a déjà la repentance du curé, transformé in extremis en véritable héros du film lors d’une très belle scène le voyant finalement retrouver son courage pour réciter quelques calembours en latin. Et puisqu’on est en plein dans les doléances, on remarquera également que le prêtre en question, incarné par Ewan Hooper est doublé et que cela se ressent tout de même, ses dialogues sonnant comme moins naturels que ceux des autres acteurs et créant donc un petit décalage. Bon, rien de bien grave, vous en conviendrez, en tout cas rien qui vienne entacher sérieusement ce vampirisme gothique du meilleur goût, apportant un peu de fraicheur dans une franchise à laquelle cela ne faisait aucun mal. Immanquable !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Freddie Francis
  • Scénarisation: Anthony Hinds
  • Production: Hammer Films
  • Titre original: Dracula has risen from the grave
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Christopher Lee, Barry Andrews, Rupert Davies, Veronica Carlson
  • Année: 1968

2 comments to Dracula et les Femmes

  • Dirty Max  says:

    La verve rigsienne dans toute sa splendeur, j’ai vraiment jubilé à te lire, surtout avec des phrases comme « En voilà une belle distraction pour ces cons de la royauté ! ». Je te rejoins aussi sur le fond de ton article, ce Dracula vieillit plutôt bien malgré quelques faiblesses. Et puis ce Francis, c’est pas non plus un manche ! J’aime bien aussi l’opus suivant Une messe pour Dracula, notamment pour son script assez subversif.

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