Dracula et Drácula

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Je ne sais pas vous, mais moi, lorsque la meilleure période de l’année, à savoir Halloween, approche à grands pas en faisant rouler les citrouilles derrière elle ou vient de passer en ne laissant que des potirons écrasés dans son sillage, ça me donne envie de me replonger dans les pelloches de la Universal. L’occasion de revenir sur deux faux jumeaux, véritablement nés au même instant, mais dont les attributs physiques diffèrent parfois pas mal…

 

Lorsque l’on est un « fils de », on ressent parfois l’envie de se dépasser et prouver que l’on est tout à fait capable de faire aussi bien qu’un papa reconnu. Certes, tous ne se posent pas ces questions et se contentent de profiter d’un nom de famille bien implanté pour se faire un trou et attendre que les billets leur tombent dans la gueule, le cinéma français est d’ailleurs rempli de ce genre de parvenus, mais de temps en temps on croise quelqu’un comme Carl Laemmle Jr. Né en 1908, décédé en 1979, le fils de Carl Laemmle (non, sans déconner ?), créateur des studios Universal, reprit en effet les affaires de son père à la fin des années 20, au moment où le cinéma parlant commençait doucement mais sûrement à se faire une place dans les salles obscures. Ambitieux, le fiston décida au début des années 30 de financer une version officielle du Dracula de Bram Stoker, les précédentes comme Nosferatu ayant été créées en tout illégalité, Murnau et les quelques autres réalisateurs s’étant frottés au mythe ne s’étant jamais acquittés des droits du livre, ce qui leur apporta par ailleurs des soucis avec Madame Stoker. La veuve attaqua en effet en justice Murnau et ses complices, le tribunal lui donna par ailleurs raison en demandant la destruction de toutes les copies de ce classique, sans bien sûr y parvenir. Histoire de s’éviter des emmerdes et d’être en règle, Carl Jr. achète les droits du roman et se lance donc dans la conception d’un long-métrage se voulant aussi fidèle que possible au matériau d’origine, ce qui apporta un léger stress à ses collaborateurs. En effet, la narration du bouquin étant éclatée, il n’était à priori guère aisé de lui rendre justice en une durée limitée (même si Nosferatu y était parvenu, d’ailleurs scénaristiquement les deux versions sont très proches), ce que notèrent la plupart des bosseurs de la Universal, qui pensaient que le fils Laemmle courait à sa perte avec pareille entreprise. La suite leur donna bien tort… Ne reculant en tout cas devant rien, le jeune producteur décida même de recourir au principe, à l’époque assez répandu, du double-tournage pour permettre à l’œuvre de disposer de deux langages distincts. L’espagnol étant une langue fortement utilisée dans le monde, une version dans cette langue sera donc tournée en parallèle de l’anglaise. Si les deux films partagent le même scénario, quelques différences, parfois importantes, les séparent cependant…

 

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A priori, il n’est guère nécessaire de vous rappeler l’histoire de Dracula mais on va le faire quand même en mode turbo, au cas où… Le jeune Renfield est appelé par le Comte dans les Carpates pour lui faire signer des papiers lui permettant de faire l’acquisition de la vieille abbaye de Carfax. Dracula en profite pour faire de Renfield son esclave gobeur de mouches, part à Londres dans les ruines dont il vient de faire l’acquisition, commence à rendre visite à de jeunes demoiselles durant la nuit et jette son dévolu sur Mina, promise du beau Jonathan Harker. Bien évidemment, Van Helsing déboule et vient foutre le boxon dans les plans du vampire, désormais forcé de lutter contre cette némésis bien renseignée sur les suceurs de sang. A moins d’avoir découvert le cinéma horrifique hier, vous savez déjà tout ça et nous pouvons donc passer immédiatement aux prémices de la version anglaise, avec l’inévitable Bela Lugosi sous la cape du comte. Pourtant, le Hongrois n’était à la base pas prévu dans l’équation, Carl Jr. pensant plutôt à Lon Chaney pour incarner le monstre. Quoi de plus normal après Le Bossu de Notre-Dame, Le Fantôme de l’Opéra et London After Midnight ? Malheureusement, ce monstre, sacré dans tous les sens du terme, décéda en plein été 1930, alors que le tournage de Dracula ne fut pas encore débuté. Qui pour le remplacer ? C’est là que le bon Bela entra dans la danse en faisant quelques pas chassés, lui qui remportait à l’époque un beau succès avec la pièce de théâtre dans laquelle il portait déjà les canines pointues. Seulement voilà, les décisionnaires ne sont pas franchement convaincus par l’acteur, à peine capable d’aligner trois mots en anglais, et ils commencent à songer à d’autres acteurs pour incarner le gros chiroptère. Hors de question pour Lugosi, bien décidé à obtenir le rôle, coûte que coûte, notre européen décidant même de diminuer son salaire pour emporter le morceau, se retrouvant payé à la hauteur de 3500 dollars, soit 500 dollars par semaine. Autant dire que dalle… Vu que les producteurs ne sont jamais du genre à cracher sur de la main-d’œuvre bon marché, Bela se retrouve bien évidemment engagé. Et pour le diriger, c’est un Tod Browing ayant déjà fait ses preuves avec London After Midnight, et qui les refera avec Freaks, la monstrueuse parade, que l’on retrouve avec la casquette de réalisateur. Pas toujours, néanmoins, certains retours du plateau mettant en lumière le fait que Browning quittait parfois son poste pour laisser la place à son directeur de photographie Karl Freund, futur réalisateur de La Momie, qui fut donc une sorte de réalisateur non-crédité… Il est d’ailleurs fréquent de lire que l’équipe était plutôt désorganisée, un fait plutôt surprenant compte tenu du fait que Browning était d’ordinaire méticuleux…

 

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D’ailleurs, on remarquera assez vite que la réalisation n’a franchement rien d’exceptionnel et parait même comme très fonctionnelle. Les plans sont figés, pour ne pas dire paraplégiques, tandis que le montage saute d’un personnage à l’autre, le champ/contre-champ semblant tourner à plein régime. J’ai d’ailleurs rarement eu autant l’impression d’assister à un puzzle que devant ce Dracula, car si le montage est par définition un assemblage de rushs, on perçoit clairement ici que la réalisation n’a pas fait l’objet d’une grande préparation. Filmé platement, le tout ne se rattrape qu’au détour de quelques plans (Dracula marchant au milieu de la foule) et surtout grâce aux décors, tous très beaux. Et puis grâce, aussi, à un Lugosi captant l’attention, hypnotisant l’assemblée sans avoir à faire de grands efforts, le Hongrois parlant avec les yeux. Surnaturel, irréel, venu d’un autre monde, cet homme qui ne disposa pas de la reconnaissance qu’il méritait, était fait pour le cinéma fantastique et il le prouva définitivement avec son rôle de Dracula. Pourtant, il ne partait pas gagnant : incapable de parler anglais de manière courante, la star de White Zombie se voit contrainte d’apprendre son texte phonétiquement, donnant à sa prononciation un caractère unique. Cela aurait posé problème pour tout autre acteur, et pour tout autre rôle. Pas pour Lugosi, qui semble prendre un malin plaisir à prononcer la moindre lettre du moindre mot, renforçant encore l’étrangeté du comte par rapport aux autres personnages, soulignant au trait rouge sa venue d’outre-tombe… Et pourtant, niveau bizarrerie, on a tout de même à côté un Renfield malsain, tombé dans la folie et ne se nourrissant désormais plus que de juteux insectes. Ne le jugez pas, on devra ptet y venir aussi… Lugosi est donc l’attraction principale du métrage, ce qui ne lui est guère difficile vu que ses comparses, s’ils ne sont pas de mauvais acteurs (Dwight Frye est très bien), manquent peut-être un peu de charisme et ne tiennent en tout cas jamais la comparaison avec notre hypnotiseur en chef…

 

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S’il ne fut pas le premier choix de la production, Bela n’en porte pas moins le film sur ses épaules, ne cessant d’en relever le niveau, pas bas pour autant. Car si la réalisation n’a rien d’incroyable, la trame scénaristique bien charpentée et en bonne partie reprise de chez Murnau comme je le précisais plus haut, permet à l’ensemble de couler de source, sans accroc, sans ficelles voyantes. Pour autant, quelques effets spéciaux ne permettront pas d’esquiver quelques rires gênés, une grosse araignée et quelques chauves-souris, à chaque fois moins convaincantes que le moins cher des jouets trouvables dans un magasin de farce et attrapes, venant alléger l’ambiance. Autant cela peut encore se comprendre pour les chiroptères, que même la Hammer a eu du mal à présenter de manière convaincante trente ans plus tard, autant l’araignée pose tout de même sérieusement question… On remarquera d’ailleurs que Dracula vit dans un vrai zoo puisque l’on croise également dans sa très jolie crypte un ragondin, une abeille et même des tatous ! Alors oui, en 2015, on peut penser que le Dracula de Browning n’est pas forcément aussi réussi qu’un Frankenstein ou que La Momie sortis à la même période, mais rien n’y fait : l’univers est toujours aussi séduisant, les décors toujours aussi beaux et le rythme toujours aussi infaillible. Le film mérite son statut de classique et, à l’époque de sa sortie, était définitivement un modèle à suivre car tout à fait capable de délivrer quelques beaux frissons gothiques. Et, au risque de me répéter, on trouve ici une extraordinaire interprétation du plus grand vilain de l’histoire du cinéma, totalement fantasmagorique et certainement l’une des plus portées sur la gestuelle. Si le Dracula préféré de votre serviteur est Jack Palance dans Dracula et ses femmes vampires, l’ami Bela se place juste derrière ! Le bonhomme s’accommode même fort bien du silence l’entourant, car de manière assez étonnante, cette version de 1931 ne dispose d’aucune bande-son, si ce n’est lors d’une scène d’opéra et d’une ouverture profitant du Lac des Cygnes, depuis lors indissociable des horreurs Transylvaniennes… Reste que peu de monstres peuvent se vanter de n’avoir besoin d’aucun son pour accompagner leur sombre présence, Lugosi si ! Mieux, cela permet de donner l’impression que Dracula est la mort incarnée, dans tout ce qu’elle a de livide, de sourd…

 

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On peut le lire ça et là : la version espagnole est meilleure que l’anglaise. Est-ce véritablement le cas ? Est-ce d’ailleurs possible ? On peut en douter puisque les conditions de tournage n’étaient pas du tout les mêmes, l’équipe de cette version hispanique disposant d’un budget moindre et de moins de temps pour tourner, ne débutant le travail que lorsque la première équipe est partie se reposer et donc pressée de tout terminer avant le matin, lorsque Lugosi, Browning et compagnie revenaient en sentant encore le café et les croissants. Pour ne rien arranger, le réalisateur George Melford ne comprenait pas un mot en espagnol alors que tout son casting parlait bien évidemment cette langue. Et pourtant, dans la joie et la bonne humeur (le premier rôle féminin, Lupita Tovar, a répété que l’ambiance était au beau fixe) et en dépit de quelques petits bâtons dans les roues, notre équipe est en effet parvenue à faire mieux que Browning ! Et sacrément mieux, même ! Osons-le dire, mis à part Lugosi, bien plus charismatique que le néanmoins très bon Carlos Villarías dans le rôle du comte, tout est meilleur dans ce Drácula sentant bon la paella. Et quand je dis tout, c’est tout : les acteurs sont globalement meilleur (la Mina espagnole est plus charmante que la très peu attachante Mina anglaise), les bestioles plus convaincantes (l’araignée fait vraie et les chauves-souris volent de manière plus gracieuse) et, surtout, la réalisation bien plus maîtrisée ! Contrairement à Browning, Melford ne se contente pas de plans fixes et se laisse aller à quelques mouvements, assez fluides, permettant à l’histoire de gagner une petite agitation bienvenue. Les idées visuelles sont meilleures et il suffit de comparer les deux versions pour s’en convaincre : lorsque Dracula apparait dans les escaliers, la caméra s’avance vers lui chez Melford alors qu’un simple nouveau plan nous le montrait chez Browning. De même, la traversée jusqu’à Londres faite dans un bâteau victime d’une terrible tempête gagne un troublant plan de Renfield en train de rire au travers d’une fenêtre illuminée, tandis que chez Browning la scène se voulait plus bavarde et nettement moins horrifiante.

 

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Mais comment cette différence est-elle possible alors que les chances n’étaient clairement pas du côté de Melford ? Tout simplement parce que son équipe avait la chance de pouvoir visionner les rushes de la première équipe et puisqu’ils tournaient dans les mêmes décors, il leur était permis de perfectionner les éclairages déjà utilisés. En observant le travail de Browning et Freund, Melford avait une certaine avance sur eux puisqu’il pouvait, d’un œil nouveau, percevoir ce qui fonctionnait et ce qui fonctionnait moins. Et comme la seconde équipe avait une compréhensible volonté de faire mieux que la première, considérée comme beaucoup plus importante, on imagine fort bien que leurs efforts furent décuplés pour parvenir à surpasser le film dans l’ombre duquel ils étaient logés. D’ailleurs, malgré un temps de tournage moins long, Melford emballe pas mal de scènes absentes de la version Browning, allongeant sacrément le film (la version anglaise dure 75 minutes, l’espagnole en fait 104 !). Comble du bonheur, il se permet même de se montrer plus virulent puisque désormais, le meurtre de Renfield par Dracula, elliptique dans la première version, nous est entièrement dévoilé et est rendu plus violent dans la seconde ! Indéniablement et sous tous les contours, le travail de Melford se montre plus satisfaisant que celui de Browning et l’on ne regrette finalement que l’absence de Lugosi. Bah, ça donne une bonne raison de voir les deux, n’est-ce pas ? Ce que je vous à faire encourage via le Blu-Ray sorti chez Universal, la galette contenant les deux versions ! Voilà qui mérite bien l’achat…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Tod Browning
  • Scénarisation: Garret Fort
  • Production: Universal
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Dwight Frye, Helen Chandler, David Manners
  • Année: 1931

 

 

 

 

 

 

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  • Réalisation: George Melford
  • Scénarisation: Baltasar Fernández Cué
  • Production: Universal
  • Pays: USA, Espagne
  • Acteurs: Carlos Villarias, Lupita Tovar, Barry Norton, Eduardo Arozamena
  • Année: 1931

2 comments to Dracula et Drácula

  • princecranoir  says:

    Carrramba ! un Dracula en cape de toréador serait plus incisif que celui du Prince Bela ! J’en perd mon roumain. Comment ça fait « you arrrre underrr my spelll » en espagnol ? je suis sûr que ça rend moins bien 😉

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