Le Monstre vient de la Mer

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Quand le génial Ray Harryhausen, le Saint des monstres (que dis-je ? leur dieu !), se met à la plongée sous-marine, il en profite pour ramener à la surface une grosse pieuvre qui ne se nourrit pas que de petite poiscaille. Et si les habitants de San Francisco font la gueule, le fantasticophile bande sévère, lui !

 

 

Peu connu dans nos contrées, Sam Katzman n’en est pas moins l’objet d’un petit culte aux USA, ce producteur de séries B pouvant être considéré comme « l’autre Roger Corman ». Le Katzman était en effet un habitué, lui aussi, des monstres en caoutchouc, souvent craignos et créés pour trois francs six sous. Réalisateur pour quelques œuvres sans grand intérêt, notre ami, décédé en 1973, était surtout le producteur de plus de 240 films, dont certains ne vous sont peut-être pas inconnus : Zombies of Mora Tau, Creature with the Atom Brain, The Giant Claw, The Corpses Vanishes ou Invisible Ghost avec Lugosi ou encore Atom Man vs Superman. Pas des classiques, c’est même le moins que l’on puisse dire, mais des titres parfois mémorables (qui a vu la tronche du vautour géant de The Giant Claw ne peut l’oublier) et ayant fait les beaux jours des drive-in, souvent collés en double-programme. Et bien évidemment, en bon producteur qui se respecte, Sam Katzman était toujours à la recherche de jeunes créateurs de monstres capables de bosser bien et rapidement, et si possible pour pas cher. Autant dire que lorsqu’il découvrit Le Monstre des Temps Perdus, il comprit bien vite que le géant Ray Harryhausen était l’homme de la situation pour donner vie à son nouveau monstre, celui de la cuvée 1955, une pieuvre géante faite star de ce It Came from Beyond the Sea, alias Le Monstre vient de la Mer. A l’origine appelé par un ami ayant eu vent des intentions de Katzman, Harryhausen fut immédiatement séduit par l’idée d’animer un gros calamar, même pour un budget risible de 150 000 dollars. Autant dire des clopinettes, surtout pour un film aussi ambitieux… Et pourtant, le modeleur de créatures s’en tira avec les honneurs, c’est même rien de le dire…

 

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Alors qu’il est en train de tester son nouveau jouet, un sous-marin hors de prix, le commandant Pete Mathews découvre sur son sonar qu’une gigantesque bestiole nage près non loin de sa coque de fer et tente même de l’agripper. Grâce à quelques manœuvres bien placées, notre militaire et son équipe s’extirpent de cette monstrueuse emprise, non sans emporter avec eux un morceau de chair de la bête. Grâce à deux éminents scientifiques, les professeurs Lesley Joyce et John Carter (!), Mathews découvre qu’il a affronté un calamar géant, sans doute rendu maousse par les effets de la radioactivité, quelques tests nucléaires ayant été pratiqués dans la mer. Désormais capable de se nourrir d’êtres humains, pour elle semblables à de vulgaire poissons rouges, la pieuvre décide de s’attaquer à San Francisco, gigantesque garde-manger dans lequel elle compte faire quelques emplettes… Inacceptable pour nos trois héros, bien décidés à faire des sushis de la taille de mon poing… Sur le papier, on tient là un script de monstre géant tout ce qu’il y a de classique, sans originalité particulière. Le scénariste Georges Worthing Yates (Des Monstres attaquent la ville, Earth vs the Spider, War of the Colossal Beast), secondé par Harold Jacob Smith (Procès de Singe avec Fredric March et Spencer Tracy, deux docteurs Jekyll, respectivement de 1931 et 1941, réunis dans un film de tribunal), connait bien son sujet, et donc les ficelles lui permettant d’accoucher d’une histoire efficace et sachant prendre en compte la modestie du budget alloué au réalisateur Robert Gordon. Dès lors, l’utilisation du vieux coup du « le monstre est présent mais caché dans l’ombre» devient une évidence, la pieuvre se faisant discrète lors de la première moitié du film, même si l’on peut tout de même la voir s’attaquer à un navire, qu’elle enverra se reposer dans les fonds marins. Pour le reste, nous aurons surtout droit aux habituelles discussions scientifiques, bien pratiques pour meubler pour pas un rond, nos spécialistes échangeant toutes les hypothèses possibles sur la bestiole, visiblement nourrie aux radiations. Et toujours dans une volonté de faire patienter le spectateur, on lui met sous le nez une amourette basée sur des relations tendues entre le commandant et la professeur. Pas franchement palpitant, surtout lorsque l’on vient dans la salle pour reluquer du poulpe géant, si possible sous toutes les coutures, mais pas dérangeant non plus. Juste classique et déjà vu.

 

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Heureusement, It Came from Beyond the Sea se réveille en même temps que sa créature, d’abord volontaire pour attaquer quelques personnes sur une plage, ensuite pour aller trimballer ses ventouses en ville. Bien entendu, le film devient plus palpitant d’un seul coup et il ne m’est sans doute pas nécessaire de vous expliquer en quoi voir une énorme pieuvre attaquer San Francisco est excitant, le principe parlant pour lui-même… Evidemment, l’habitué des B Movies des fifties aura tôt fait d’imaginer que la bestiole est soit un gros morceau de caoutchouc fait à la va-vite faisant retomber ses tentacules en plastoc sur des maquettes peu crédibles, soit un véritable poulpe agrandi et incrusté sans réalisme sur des images de foule en délire, filmées au préalable. Rien de tout ça avec Ray Harryhausen dans les parages, l’homme étant une véritable arme secrète capable de faire s’envoler une minuscule série B bien au-dessus des plus grosses têtes de la A-list ! Son Poulpy, le vieux Ray le soigne, avec un amour sautant à chaque instant aux yeux de l’assemblée, permettant à la créature de se fondre dans le paysage (les incrustations sont réussies), quand ce n’est pas au paysage de venir à sa taille via des maquettes parfaites. Animé via le procédé de la stop-motion, bien évidemment indissociable du grand Harryhausen, le monstre a une allure folle et impressionne sacrément, surtout au niveau des tentacules. Car l’animation ici offerte de ces appendices se tordant dans tous les sens est si parfaite et crédible qu’elle laisse songeur sur le temps qu’à du mettre son concepteur pour en arriver à un tel résultat… Toujours fort lorsqu’il s’agit d’insuffler de la personnalité à un monstre qui serait considéré comme lambda partout ailleurs, le sculpteur se garde bien de donner à son calamar des airs trop maléfiques, le monstre surgit des mers gardant son aspect d’animal. Un animal victime d’expérimentations mettant à mal la nature, finalement venue prendre sa revanche dans une végétation de ciment. Certes, c’est un peu le propos de tous les films de gloumoutes géantes sortis depuis Godzilla, mais avec le baron de l’image par image aux commandes, l’ensemble se pare d’une poésie que l’on ne retrouvait pas ailleurs. Et que l’on ne retrouve pas de nos jours, ou trop rarement, malheureusement…

 

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Il n’y a au final pas énormément à dire sur It Came from Beneath the Sea, une proposition très classique (les prods Katzman ne brillaient pas franchement par leur originalité) rehaussée par son artisan de l’ombre, quasiment un second réalisateur (c’était à lui de penser toutes les scènes à effets-spéciaux, ici très nombreuses) ayant éclipsé le premier. Et si les scènes de pieuvre enchantent et font rêver, il faut bien admettre que le reste est fort banal. Du banal pas désagréable et en prime plutôt efficace lorsqu’il s’agit de faire monter le suspense quant à la nature de la bestiole, mais du banal tout de même. Notons malgré tout que les personnages, s’ils n’ont là encore rien d’inédit, sont plutôt agréables à suivre. Leurs interprètes sont de toute façons rompus à l’exercice, eux qui ont déjà croisés quelques monstres, ou qui en croiseront par la suite. On retrouve donc, dans le premier rôle, ce bon vieux Kenneth Tobey, déjà dans Le Monstre des Temps Perdus mais aussi dans La Chose d’un Autre Monde, le The Thing original, ici dans la peau d’un commandant volontaire et un peu machiste sur les bords, en tout cas un peu surpris de découvrir une femme qui lui résiste. Et ça ne lui déplait pas, au bougre… D’ailleurs, parlons-en de la dame, là encore une petite habituée des sales bêtes puisqu’il s’agit de Faith Domergue, pas la dernière à séjourner dans des bandes de SF ou du fantastique telles que Cult of the Cobra, The Atomic Man ou encore Voyage to the Prehistoric Planet. Sans oublier Les Survivants de l’Infini, dans lequel elle découvrait la planète Metaluna et son satané mutant insectoïde, qui tentait de voir sous sa jupe. Dans Le Monstre vient de la mer, elle se montre en tout cas plus forte et a bien l’intention de montrer que les femmes dotées d’une grosse paire de couilles (c’est une image, hein), ça existe ! Enfin, le trio se complète par un Donald Curtis (qui retrouvera Harryhausen pour Les Soucoupes Volantes attaquent), ici dans un rôle de scientifique n’hésitant pas à braver le poulpe lorsque celui-ci broie le Golden Gate.

 

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Mais bon, malgré les efforts de tous ces méritant comédiens, la star reste la bête, qu’elle s’accroche à l’énorme pont, qu’elle écrase des passants dans les rues de San Francisco ou qu’elle affronte le sous-marin dans un port, peu importe, on ne voit qu’elle, même lorsqu’elle n’est pas à l’écran ! Inutile de dire que tous les amoureux des monstres se doivent absolument de posséder le film, par ailleurs disponible en blu-ray avec une multitude de bonus, comme les mémoires de Ray Harryhausen, du matériel publicitaire d’époque, des photos, un module sur la musique du film ou encore une sympathique discussion entre Tim Burton et Harryhausen dans la maison de ce dernier. Notez qu’il existe un coffret DVD anglais réunissant ce film et Les Soucoupes Volantes Attaquent et A des Millions de Kilomètres de la Terre, tous deux créés par Harryhausen, disposant de sous-titres français, des mêmes bonus, de très belles jaquettes et, en plus, de versions colorisées en plus des noir et blanc ! Cette box (jadis sortie en France avec un packaging atroce et désormais difficilement trouvable à un prix correct) vous revenant par ailleurs moins cher que si vous achetez les films, certes en Blu-Ray, à l’unité. A bon entendeur…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Robert Gordon, Ray Harryhausen
  • Scénarisation: George Worthing Yates, Hal Smith
  • Production: Sam Katzman, Charles H. Schneer
  • Titre Original: It Came from beyond the sea
  • Pays: USA
  • Acteurs: Faith Domergue, Kenneth Tobey, Donald Curtis
  • Année: 1955

4 comments to Le Monstre vient de la Mer

  • ingloriuscritik/ Peter Hooper  says:

    Toujours un plaisir de te lire l’ami , mais coté pèche c’est pas demain que je remonterai ce bestiau !

  • Roggy  says:

    Un film où apparaissent les créatures du grand Ray est forcément réussi, malgré les quelques faiblesses du scénario. Comme tu le dis Rigs, au moins y a de quoi se rincer les yeux 🙂

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