Messiah of Evil

Category: Films Comments: 4 comments

Il n’est jamais trop tard pour prendre l’Horror Train et rattraper un film que l’on avait vilainement négligé, comme Messiah of Evil par exemple, étrange Série B des seventies longtemps passées inaperçue avant d’obtenir un petit culte auprès des initiés. Et m’est avis que vous feriez bien d’entre dans la secte, vous aussi…

 

 

Dans le joli monde du cinéma fantastique, Willard Huyck est le malchanceux par excellence, voire le malaimé parfait. Jugez vous-même : le mec n’est pas spécialement amoureux du cinéma horrifique mais c’est pourtant via ce genre qu’il fera ses premiers pas en tant que réalisateur, le bonhomme ayant surtout été un scénariste avant cela. Et malgré cet amour très relatif pour l’épouvante, il tourne en 1971 un vrai joyau du bis, Messiah of Evil… qui passera plutôt inaperçu la faute à un distributeur incapable de vendre correctement la bizarrerie qu’il a entre les mains. D’ailleurs, la bande, à l’origine nommée The Second Coming, changera de titre à plusieurs reprises, devenant un jour Dead People puis, quelques temps plus tard, Revenge of the Screaming Dead ou encore Return of the Living Dead. D’ailleurs, ce dernier blase ne fit pas franchement marrer Georges Romero, qui attaqua en justice le distributeur, l’accusant d’essayer de vendre une suite de son classique Night of the Living Dead. Et si la justice pensa que le terme « Living Dead » n’appartenait pas particulièrement à Romero, elle força plus ou moins le film de Huyck (et Flupke ?) à se trouver un nouveau titre. Ca ne changea pas grand-chose et il fallut attendre les années 2000 et des sorties DVD aux USA pour que cette belle bisserie finisse par se faire un nom et une place au soleil dans le cœur des fantasticophiles. Et le reste de la carrière de Huyck ? Elle oscille entre comédies oubliées et un certain Howard The Duck, la chance de la vie de notre metteur en scène, qui se retrouve enfin sur un film important. Et qui fait le four que l’on sait, un bide absolu (et pas mérité si vous voulez mon avis, Howard The Duck c’est fun et en plus y’a Jeffrey Jones qui se change en gros crabe galactique, donc je vois pas comment ça pourrait être mauvais) qui stoppe net la carrière du gars en tant que réalisateur. Heureusement pour lui, il a eu le temps avant cela de rédiger le scénario du deuxième Indiana Jones, Le Temple Maudit, histoire de dire qu’il n’a pas participé qu’à de terribles échecs. N’empêche que lorsque l’on voit son premier méfait, Messiah of Evil, on se demande pourquoi il n’est pas resté plus longuement dans le genre qui nous intéresse, car de toute évidence, il y avait sa place…

 

messiah1

 

Arletty (Mariana Hill) est très inquiète. Son pauvre père lui envoie de son lieu de vie, la petite ville côtière de Point Dune, des lettres de plus en plus étranges et inquiétantes, le vieil homme, passionné de peinture, étant persuadé que les autres habitants deviennent dangereux. Mais ces textes visiblement rédigés dans la peur sont confus et poussent Arletty à partir pour Point Dune, histoire de tirer au clair ce qu’il arrive à son daron, dont elle n’a plus reçu de missives depuis quelques temps… Sur place, elle trouve son étrange villa vide de toute vie humaine et les seuls humains qu’elle croise sont pour le moins particuliers. Pompiste en train de tirer à la carabine sur ce qu’il dit être des chiens sauvages, albinos inquiétant, gérant malsain d’une galerie d’art et sa collègue sourde et muette, clochard (Elisha Cook Jr., Rosemary’s Baby, Les Vampires de Salem, Blacula,…) perdu dans ses histoires sans queue ni tête et surtout macabres, voilà les sombres habitants de Point Dune. La pauvre Arletty est d’ailleurs si seule dans cette grande villa qu’elle décide d’accepter d’héberger trois libertins nomades, un étrange dandy nommé Thom et ses deux nanas, Toni et Laura. Et cet étrange quatuor nouvellement formé va très vite être la proie des autres habitants, visiblement infectés par un mal étrange qui les rend cannibales… Bien entendu, présenté ainsi, rien ne distingue particulièrement Messiah of Evil d’un quelconque film de zombies ou d’infectés, façon I Drink Your Blood par exemple. Et pourtant, la ressemblance s’arrête bel et bien au pitch, le scénario dans ses grandes largeurs allant bien évidemment au-delà de la banale attaque de carnassiers fous ! Pour sûr, on peut difficilement occulter le fait que Romero avait sorti son classique une paire d’années avant que Huyck ne démoule le sien, mais sa menace, le bon Willard la désire plus pernicieuse. Chez Romero, les zombies sont bien évidemment décérébrés, changés en être dénués de vie et de tout raisonnement. Chez Huyck, ces êtres maudits gardent leur réflexion, ne marchent pas comme s’ils avaient une planche à repasser dans le fion et n’attaquent pas leurs proies frontalement. En effet, ils préfèrent piéger, entrainer leur victime dans un lieu clos dans lequel il sera facile de l’encercler et lui tomber dessus pour la dévorer…

 

messiah2

 

D’ailleurs, quel mal ronge les habitants de Point Dune ? On ne sait pas trop, justement, tout juste pouvons-nous préciser avec certitude que la malédiction qui s’abat sur la ville vient d’un étrange homme en noir, le fameux messie du mal, venu cent ans plus tôt pour convertir les malheureux qu’il croisait à sa nouvelle religion, bien évidemment peu portée sur le petit Jésus. A l’époque mal accueilli par un chasseur qui a tenté de le plomber, en vain car l’homme semble increvable, notre vagabond tout de noir vêtu s’était jeté sur le malotru et avait commencé à le dévorer… avant de le transformer à son tour en une bête avide de chair humaine. Et avant de partir, il annonça qu’il reviendrait 100 ans plus tard, lorsque la lune serait rouge sang… Et je vous le donne en mille, les péripéties d’Arletty et Thom se déroulent tout juste un siècle après cette première venue du messie… Mauvaise nouvelle donc ! Inutile de préciser que tout cela ressemble fort à du Lovecraft : on a une ville côtière, des habitants qui semblent prier la mer, un vieil homme apeuré par un sinistre complot, un être mystérieux qui ne passe le bonjour que le 32 du mois et une narration en grande partie constituée de lettres. En effet, tout le film est conté par Arletty, sa voix off accompagnant Messiah of Evil durant une bonne partie, notre héroïne basant elle-même ses recherches sur le courrier envoyé par son père… qui à son tour se basait lourdement sur de vieux récits ! Le film de Huyck prend donc des contours très littéraires et trouve, par la même occasion, une identité qui lui est propre. Le récit, par ailleurs élaboré par Huyck et son épouse Gloria Katz, également co-réalisatrice même si elle n’est pas créditée à ce poste, ne ressemble à aucun autre, si ce n’est justement aux récits du père de Dagon. Quelques films sortis par la suite ressembleront néanmoins à Messiah of Evil, sans trop que l’on puisse dire s’il s’agit d’emprunts ou non, comme Dead and Buried par exemple. On retrouve en effet dans les deux bobines la même difficulté qu’ont les protagonistes à accepter la mort, la leur à plus forte raison, tout comme on y retrouve des êtres décédés mais pourtant toujours debout !

 

messiah4

 

Visuellement, il y a à dire aussi, Huyck et Katz nous balançant quelques images immédiatement tatouées sur la rétine. Il faut dire qu’ils ont bien été aidés par la baraque accueillant une bonne partie du tournage, prêtée par un artiste ami de Gloria Katz. Les réalisateurs se retrouvent ainsi avec le lieu de tournage parfait, doté de peintures d’hommes sur tous les murs, ces êtres de gouache donnant constamment l’impression d’observer les protagonistes principaux, renforçant alors une certaine oppression, une certaine paranoïa. Certes, on ne peut pas vraiment attribuer l’idée à Huyck puisqu’il a fait avec le décor qu’il avait sous la main, mais il est indéniable qu’il est parvenu à en tirer le meilleur parti, à rendre l’endroit de plus en plus inquiétant au fil du métrage, jouant avec les éclairages à la manière d’un Argento sur Suspiria, sorti quelques années plus tard mais auquel on pense à plusieurs reprises lorsqu’apparaissent certains jeux de couleurs… Voir pour s’en convaincre ce plan souvent utilisé dans les articles traitant de Messiah of Evil, prouvant donc qu’il est marquant, montrant une silhouette derrière une vitre, une lueur bleue rendant le tout encore plus surréaliste. Surréaliste, c’est d’ailleurs le terme qui colle au plus près à l’atmosphère du film, cauchemardesque et jamais tout à fait tangible, le temps semblant s’y être arrêté ou ne disposant plus des mêmes règles. Les déambulations s’y font plus longues, tout comme les discussions semblent ralenties, les acteurs, tous à leur place, se satisfaisant d’un petit débit. Le personnage de Thom, qui peut d’ailleurs être perçu comme le fameux messie diabolique, définit d’ailleurs fort bien le climat irréel de l’ensemble, le personnage semblant sortir de nulle part, n’être qu’un nomade en quête d’histoires à écouter, de plaisirs à découvrir, le tout avec le regard blasé de celui qui en a déjà trop vu… Indéniablement, Huyck et sa chérie nous offrent ici une véritable œuvre d’art, complète puisqu’alliant un fond et une forme parfaites (la réalisation est impeccable) mais laissant suffisamment de place à l’interprétation pour que chacun puisse en tirer ce qu’il souhaite y voir. Comme un vrai tableau de maître, ce qu’est clairement Messiah of Evil.

 

messiah5

 

Huyck n’en oublie cependant jamais son but premier, la mission qui lui a été confiée par son producteur, à savoir livrer un film d’horreur capable de faire sursauter une assemblée en quête de sensations fortes. Il s’acquitte également de cette tâche avec brio, offrant quelques belles scènes de trouille, comme cette randonnée nocturne voyant une belle brune être prise en stop par le fameux albinos flippant, d’ailleurs si bizarre qu’elle finira par descendre de sa camionnette pour aller faire des emplettes dans une supérette à première vue vide… Sauf au rayon boucherie, bien sûr, où quelques affamés se jettent sur la viande avant de tenter de becter la demoiselle, il est vrai à croquer. D’ailleurs, les viandards retentent leur chance plus tard avec Arletty et Thom, nous offrant une belle séquence d’Home Invasion comme on dit maintenant, les morts qui ne le sont pas vraiment, ou les vivants pas vivants (c’est comme vous préférez !), tombant des larges vitres au plafond de la villa. Mais le moment de bravoure, celui qui vous rend soudainement mal assis sur vos culs, c’est bien évidemment la longue séquence du cinéma, une jeune nymphe allant y reluquer un western dans une salle vide qui se remplit peu à peu. Chaque nouveau spectateur vient se placer derrière elle, sans bruit, sans un mouvement, tant et si bien qu’elle ne remarque rien avant que deux personnes viennent bloquer sa rangée en se mettant à sa gauche et à sa droite. Et lorsque la pauvre découvre qu’elle n’est plus seule, il est déjà trop tard : une trentaine de goules sont déjà dans la salle, plus intéressés par sa chair que par le film… Diablement efficace, et ce n’est rien de le dire ! Tout comme la sublime séquence d’introduction, montrant un homme incarné par Walter Hill (oui, le réalisateur des Guerriers de la Nuit) en plein sprint dans la nuit noire, sans doute pourchassé par quelques individus de mauvaise compagnie. Le pauvre gars finit par se retrouver épuisé sur le trottoir et pense trouver son salut lorsqu’une jeune fille ouvre une porte et l’accueille dans son jardin pour que l’adulte puisse y trouver un peu de repos. Et alors que le gaillard baisse sa garde, elle l’égorge à l’aide d’un rasoir ! Dans le genre début marquant, ça se pose là !

 

messiah3

 

Katz et son époux font donc des merveilles et ce avec peu de brouzoufs, car Messiah of Evil est bien évidement un tout petit budget, achevé grâce à la toujours utile débrouillardise : les véhicules utilisés sont ceux de l’équipe, la villa comme déjà précisé appartenait à un ami du couple, les figurants étaient des anciens employés de la NASA venant de perdre leur job, les policiers que l’on voit s’entretuer lors d’une scène en était vraiment (et ont d’ailleurs menacé de mettre l’acteur principal sous les verrous si la production refusait de les payer !),… Malgré cette modestie dans les moyens, ils livrent un véritable film d’horreur artistique, quasiment d’auteur sans que cette appellation ne soit ici synonyme de profonde chiantise ! Leur premier méfait est une œuvre unique, à la musique étrange, psychédélique et presque discordante, mais collant d’enfer avec le sujet. Inutile de vous conseiller d’acquérir le DVD disponible chez Artus Films, je suis persuadé que vous aviez déjà fait chauffer la Mastercard avant même d’en arriver à ce dernier paragraphe. Et vous avez eu raison…

Rigs Mordo

 

messiahposter

 

 

  • Réalisation: Willard Huyck, Gloria Katz
  • Scénarisation: Willard Huyck, Gloria Katz
  • Production: Willard Huyck, Gloria Katz
  • Pays: USA
  • Acteurs: Marianna Hill, Michael Greer, Anitra Ford, Joy Bang
  • Année: 1973

4 comments to Messiah of Evil

  • Roggy  says:

    Très bonne analyse de « Messiah of evil » que j’ai découvert à la Cinémathèque lors d’une soirée Bis. Un film étrange et envoûtant qui mérite d’être découvert. Et, je n’avais pas remarqué Walter Hill dans ce film d’auteur 🙂

  • freudstein  says:

    excellent film vu sur arte, un soir par hasard….
    au départ, pas accroc,puis au fur et à mesure, je me suis retrouvé totalement envouté par
    l’ambiance et la zik du film.
    Bravo à toi Rigs pour ton analyse.

Leave a reply Cancel reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>