La Marque du Diable

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On dirait que ça commence à chauffer pour nos amies les sorcières ! Hasard du calendrier, c’est au moment où Vin Diesel s’apprête à faire rôtir de la donzelle infernale via son dernier film, The Last Witch Hunter, que Toxic Crypt se décide enfin à visiter la salle des tortures de La Marque du Diable !

 

 

Un peu comme la mode, le cinéma bis à ses tendances, ses engouements temporaires voués à être chassés par de nouveaux succès, de nouveaux genres. Eh bien à la fin des années 60 et au début des 70, c’était l’horreur inquisitrice qui bénéficiait des devantures des cinémas de quartier, ramenant dans les narines des cinéphiles le doux fumet émanant du classique Häxan, la sorcellerie à travers les âges, film culte datant de 1922 et revenant bien sûr sur les sévices chrétiens. Mais le gros hit, celui qui lança la vague, c’est bien évidemment Le Grand Inquisiteur de Michael Reeves avec Vincent Price, un beau succès appelant quelques avatars. Comme le Bloody Judge de Jess Franco avec Christopher Lee, La Nuit des Maléfices de Piers Haggard (même si ce dernier mise plus sur la menace ensorceleuse que sur les tortures) ou encore l’Inquisition de Paul Naschy. Et puis, il y a bien sûr La Marque du Diable, peut-être le plus réputé des copycats et sans doute le plus mémorable. Un projet allemand par ailleurs proposé à Michael Reeves, décédé avant de pouvoir le porter sur écran, arrangeant peut-être le producteur/scénariste/acteur Adrian Hoven, Autrichien ayant passé sa trombine dans une bonne centaine de films, dont le Succubus de Franco. En 1969, soit un an après la sortie du Grand Inquisiteur, Hoven est déjà passé derrière la caméra et compte bien y repasser avec La Marque du Diable, dont il a rédigé le scénario, qu’il aimerait interpréter. Cette version n’avait cependant rien à voir avec le film que l’on connait désormais, ses prémices la voyant nommée The Witch Hunter, Dr. Dracula. Comme son titre l’indique, le scénario d’origine mélangeait donc vampirisme et inquisition, Hoven étant sans doute bien décidé à pondre une pure œuvre d’exploitation, pas plus finaude qu’une autre. Ses plans tomberont cependant à l’eau lorsque les financiers décideront de faire appel à un Anglais pour mettre en boîte la pelloche. Reeves parti pour un monde meilleur, c’est Michael Armstrong qui se voit approcher par les Allemands, sans doute séduits par son premier essai, The Haunted House of Horror. Si Armstrong accepte le boulot, il avoue néanmoins n’avoir rien entravé au script rédigé par Hoven et entreprend de le remanier, retirant tous les vampires pour verser dans une réalité nettement plus crue… Et c’est là le début des emmerdes pour notre jeune réalisateur, pas encore trentenaire à l’époque de The Mark of The Devil.

 

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Car les relations avec Hoven, également producteur, ne vont pas être joyeuses, l’Autrichien n’appréciant guère que le rosbif se soit permis de modifier son histoire. Chaque décision, chaque placement de caméra, deviendra la source de conflits, amenant une ambiance détestable sur un plateau difficile à gérer. Car les nombreux acteurs présents ne parlent pas tous le même langage et se faire comprendre de tous est un vrai calvaire, d’autant que Hoven semble profiter de la situation pour faire passer ses ordres avant ceux d’Armstrong. Ce n’est donc pas la joie et il est inutile de préciser que le pauvre Michael ne garde pas un souvenir particulièrement ému de La Marque du Diable, qui n’en sera pas moins un sacré succès. Ses producteurs, doués en marketing, appuyèrent sur les aspects sulfureux des séquences de tortures trouvables dans le film, proposant même des sacs à vomi (qui retrouvèrent le chemin des spectateurs bien des décennies plus tard dans l’excellente édition DVD sortie par The Ecstasy of Films dans nos contrées) pour les plus impressionnables. Et bien évidemment, la promesse d’avoir le ventre parti pour un tour de grand huit attira les plus téméraires, et en masse… Si certains ressortirent des salles avec un délicat goût acide en bouche et des restes de leur souper dans les sacs à vomi, ils emportèrent également avec eux un vrai petit cours sur l’inquisition, pour ne pas dire une thèse. Car via le remaniement du scénario, Armstrong se permet de coller au plus près à l’ambiance d’époque, profitant de l’occasion pour dresser un tableau peu reluisant des institutions religieuses et de leur rapport à la puissance… Et autant le dire tout de suite : les difficultés rencontrées lors de l’accouchement n’empêchent pas The Mark of The Devil d’être un beau bébé et même un véritable chef-d’œuvre…

 

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Albino (cette incroyable tronche de Reggie Nalder) ne manque pas de toupet : alors qu’il n’a aucune espèce d’autorité, ni même d’éducation religieuse, le fourbe prétend être un chasseur de sorcières et, aidé de quelques hommes aussi vils que lui, il se complait à bruler les innocentes. Car de sorcières il n’y a point dans la petite bourgade dans laquelle Albino sévit, l’ignoble salopard se servant de ce pouvoir qu’il s’est donné à lui-même pour éliminer qui bon lui semble et agir en tout impunité. Viols, vols, attaques de fourgons ne contenant que des bonnes sœurs, meurtres, Albino ne se refuse rien, sachant qu’il suffit de pointer de son doigt inquisiteur toute personne se dressant devant lui pour que cette dernière se retrouve accrochée au-dessus d’un feu de joie. Le maître des lieux, c’est lui ! Il commet pourtant une sacrée bourde en tentant de violer Vanessa, simple serveuse dotée d’un fort tempérament, la demoiselle répondant à ses brutales avances en lui labourant la face. Bien évidemment, l’indélicat répond par l’accusation, jurant que la demoiselle prie le grand cornu chaque soir, quand elle ne cuisine pas de la soupe à la grenouille, histoire de se venger de cet insupportable affront. Mais pas de bol pour lui, le comte Christian von Meruh (Udo Kier) est de passage dans le coin, venu repérer les lieux avant l’arrivée de son mentor, Lord Cumberland (Herbert Lom), un véritable inquisiteur pour sa part, et un grand. Un vrai de vrai, reconnu par le Vatican et Christine Boutin. Le vent tourne pour Albino, qui sent sa maîtrise de la petite bourgade lui échapper au profit d’une autorité supérieure, dont les effets se font déjà ressentir alors qu’elle n’a pas encore foulé ces terres de ses pieds ! Et pour ne rien arranger, le comte Christian se laisse séduire par la belle Vanessa, compliquant encore un peu plus la vengeance d’Albino… Mais cet amour naissant posera également problème à Lord Cumberland, guère ravi de voir son poulain se laisser séduire par les charmes d’une demoiselle accusée d’être une vile mégère. Ca la fout mal pour leur image, il faut bien le dire. Cumberland décide donc de prolonger l’emprisonnement de Vanessa, au grand désespoir d’un Christian en proie au doute et aux convictions chancelantes…

 

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Une chose est sûre : s’il y en a certains qui ne passent pas un bon quart d’heure dans La Marque du Diable, ce sont les représentants de l’église. Car les suppliciés ont beau être ces villageois tout ce qu’il y a de plus banal, de pauvres être accusés à tort d’avoir fricoté avec le démon, c’est bel et bien une certaine partie de l’institution catholique qui ressort perdante du film d’Armstrong, à son tour pointée du doigt et brulée vive sur la pellicule. Car le Britannique ne se gêne pas lorsqu’il s’agit de noircir un tableau déjà pas bien brillant, rappelant que l’on a finalement vu peu de véritables adorateurs du diable venir se faire couper les ongles dans les douves des vieux châteaux, plus disposées à recueillir des innocents ne comprenant même pas ce qui leur arrive. Si ces pères et mères de familles se retrouvent avec un tisonnier brûlant sur la plante des pieds ou des coups de nerf de bœuf sur le dos, c’est tout simplement parce qu’ils dérangent, sont témoins malgré eux des délits commis par de prétendus hommes de foi. Et si leurs témoignages venaient à voyager, cela donnerait une sale image de ces soi-disant saints… Ainsi, une blonde qui fut certainement très belle avant d’être passée par la salle des tortures jure, pour le coup de bonne foi, qu’un évêque l’a engrossée. Et c’est à elle de payer pour les fautes de l’homme de dieu, bien évidemment au-dessus de tout soupçon, la pauvre étant immédiatement inculpée pour ces soi-disant mensonges… Plus tard, c’est un noble que Lord Cumberland reçoit, là encore parce qu’il aurait pactisé avec l’ami Satan, l’inquisiteur ayant pour mission de le remettre dans le droit chemin. C’est-à-dire lui faire confesser ses sombres amitiés avec Lucifer pour pouvoir l’envoyer sur le barbecue ! Et le but de l’opération est simple : pouvoir envoyer les biens du jeune homme à l’église, pas franchement du genre à refuser un héritage tombé du ciel. Que le pauvre mecton n’ait jamais rêvé de mettre un pied à Pandémonium, capitale des Enfers, importe peu, le résultat sera le même : qu’il confesse ou non des crimes qu’il n’a jamais commis, le pauvre finira la tête tranchée. L’avidité, l’envie de préserver son odeur de sainteté, les plaisirs charnels forcés, voilà les desseins et traits de caractère poussant nos inquisiteurs à torturer, que ce soit Albino ou Cumberland. Car si le premier est une ordure avérée, il a au moins le mérite de la franchise puisqu’avouant à demi-mot qu’en dieu il ne croit point, ne se servant du petit Jésus que comme d’une excuse pour laisser libre cours à sa sauvagerie, à sa bestialité. Alors qu’Albino libère ses plus bas instincts et accepte sa condition de salaud, Cumberland a plutôt tendance à se voiler la face, ou tout du moins à sauver les apparences. Froid, supérieur, presque vénérable, cette autorité faite homme semble se mentir à lui-même, arguant au départ qu’il est bien nécessaire de faire quelques dommages collatéraux pour pourvoir éliminer, dans le tas, quelques véritables esprits égarés, avant de succomber, lui aussi, à sa chair en violant et tuant… N’oublions pas non plus les divers assistants, comme le bourreau joué par l’excellent Herbert Fux, des sadiques s’amusant des atrocités qu’ils font vivre à leurs victimes… Par ailleurs, les fameux villageois, ces braves innocents, ne valent guère mieux. Au départ de simples résignés attendant leur tour sur l’échafaud (ce qui ne les empêche pas d’aller assister aux exécutions des leurs et même d’en plaisanter !), ils finissent par se rebeller et prendre les fourches pour renverser l’emprise chrétienne pesant sur leurs vies. Mais leur vendetta se change, elle aussi, en une certaine forme de sadisme puisqu’ils torturent à leur tour un innocent !

 

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Le point de vue d’Armstrong est donc des plus sombres : l’être humain n’est au final qu’une bête à la recherche de sang à renifler, un animal plus ou moins éduqué selon les cas, et donc plus ou moins capable de masquer ses méfaits derrière quelques tables de la loi. La religion est ici vue comme une arme ne servant qu’à pardonner les actes les plus abjects, victime de quelques égoïstes, voire de quelques frustrés (Cumberland bande mou), quand ce ne sont pas d’ignares. Voir à cet effet l’arrivée des inquisiteurs dans la demeure d’un noble (incarné par Adrian Hoven, d’ailleurs) et de sa (superbe) femme, en train de faire un joli spectacle de marionnettes. Un divertissement pas franchement du goût des faux chrétiens mais véritables crétins persuadés que le couple utilise la magie noire pour faire flotter et parler ces petites figurines en bois. Inutile de préciser que les pauvres subiront bien des sévices par la suite… La foi devient donc un marteau permettant de taper sur ceux qui gênent, que l’on ne comprend, dont la diffèrence démange, le tout au nom d’une divinité dont on ne sait plus si elle a été créée pour répandre de bonnes valeurs ou enrichir ses inventeurs (même si votre serviteur a bien sa petite idée là-dessus)… Seule figure en évolution et disposée à se poser quelques questions, à remettre en cause son savoir : le brave Christian, qui finira par ailleurs par devenir christique ! En effet, au départ un futur inquisiteur ne se posant guère de questions sur les faits et gestes de son mentor Lord Cumberland, perçu comme un modèle absolu, notre jeune héros devient un sceptique remettant en cause les enseignements de son maître, le tout suite à sa rencontre avec Vanessa. Pétillante, gentille et séduisante, elle commence par insinuer le désir en Christian, ce que Cumberland ne peut accepter, condamnant cette demoiselle que tout le monde sait innocente. Et c’est tout un système qui s’effondre aux yeux de notre jeune héros, prêt à faire voler en éclat ses croyances par amour. Le pauvre homme comprend d’ailleurs bien vite qu’il est tombé en plein milieu d’un petit jeu politique, d’une lutte de pouvoir, Albino comme Cumberland, et plus haut le Vatican, tentant d’avoir la mainmise sur un peuple qu’ils aveuglent avec quelques crucifix…

 

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Mais bien évidemment, malgré son fond sérieux et dénonciateur de la barbarie dont pouvaient faire preuve les catholiques à l’époque, ses aspects très documentés en somme, La Marque du Diable n’oublie pas ses origines de film d’exploitation. Il est donc logique qu’il mette la gomme sur le gore, apte à picoter quelques intestins. Car ça ne blague pas dans les cachots de Lord Cumberland, qui n’a pas un nom de parc d’attractions pour rien : avec lui, on passe par tous les stands, par toutes les attractions ! Chaise bardée de clous sur laquelle on posera quelques délicats popotins, marquage au fer rouge, écartèlement de demoiselles trop portées sur le blasphème, arrachage de langue et autres chatouilleuses activités corporelles sont en effet au rendez-vous ! Mais soyons également honnêtes en avouant que bien pire nous est passé sous le nez depuis, toujours chez les Allemands d’ailleurs puisque les Timo Rose, Marc Rohnstock ou Andreas Schnaas ont bien repris le principe du sanglant épicé. Et pourtant, Mark of the Devil garde, bien plus que les plus récents Torture-porn ou films chocs, une aura particulière et reste plus difficile à regarder. Tout simplement parce que sa dramaturgie, l’aspect tangible de ses personnages, bien éloignés des jeunots tout juste créés pour mourir, et surtout le réalisme du récit font que l’on n’a pas la sensation d’assister à une banale boucherie mais bel et bien à un drame sanglant, déchirant autant les âmes que les chairs. Armstrong fait mal parce que tout ce qu’il dévoile fut véritable et que la cruauté qu’il filme fut effectivement pratiquée par certaines personnes prétendant agir au nom du bien. Et mine de rien, cela a tendance à faire des victimes plus que de malheureuses vies tombées dans les mains d’anonymes bourreaux, mais bel et bien des martyrs sacrifiés au nom de la bêtise et de l’égoïsme. Qu’importe si le film n’a pas une réalisation exceptionnelle (bien que très efficace, entendons-nous bien, et très adaptée à la rudesse du film), Armstrong ayant de toute façon connu quelques déconvenues sur le tournage, son ennemi Adrian Hoven lui compliquant la tâche à tous les niveaux, trop désireux de prendre sa place, notamment en coupant au montage une fin plus fantastique. Qu’importe que le doublage anglais ne soit pas toujours très convaincant, certains acteurs d’autres origines obtenant une autre voix que la leur. Qu’importe parce que le casting est impeccable (Udo Kier parfait, Herbert Lom troublant dans son côté rassurant), que les décors sont très beaux et surtout d’époque (tout comme les instruments de torture, d’ailleurs), que le scénario est impeccable et se regarde comme une partie d’échec mortelle. Qu’importe surtout parce que La Marque du Diable a tout simplement une âme, un point de vue. Définitivement l’un de ces films bis parfait, une bisserie d’auteur même !, et il est évident que tout lecteur de Toxic Crypt se doit de posséder le DVD d’Ecstasy of Films, histoire de crier un bon coup. Mais pas de douleur…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Michael Armstrong
  • Scénarisation: Michael Armstrong, Adrian Hoven
  • Production: Adrian Hoven
  • Titres: Hexen bis aufs Blut gequält (Allemagne), Mark of the Devil (USA)
  • Pays: Allemagne
  • Acteurs: Udo Kier, Herbert Lom, Reggie Nalder, Herbert Fux
  • Année: 1969

Envie d’en lire un peu plus ? Direction The Dirty Cinema et sa chro par Dirty Max!

4 comments to La Marque du Diable

  • Dirty Max  says:

    Merci pour le lien, Rigs ! Comme tu le dis si bien, La marque du diable fait partie des « Bis parfaits ». Le film tient à la fois du récit historique (avec une crédibilité à toute épreuve) et de la bande d’exploitation (avec ce petit grain de folie propre au genre et au gore). Toute la barbarie de l’Inquisition (un génocide de femmes toujours pas reconnu par l’Eglise, dixit Jacques Sirgent dans les bonus de la galette de The Ecstasy of films) y est dénoncée sans détour. Le tout avec un casting aux p’tits oignons… Voilà tu m’as donné envie de revoir La marque du diable et d’autres « Inquisition movies » comme The Bloody Judge et Witchfinder General !

  • Roggy  says:

    Je n’ai jamais vu le film mais ta chronique m’a donné envie de m’adonner à la torture inquisitoriale ! Merci Rigs 🙂

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