Mister Babadook

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Nous l’avons tous remarqué : les œuvres horrifiques parvenant à se faire remarquer à notre époque sont toujours des remakes ou des séquelles. Poltergeist nouvelle version, Insidious 2 ou 3, Sinister 2 et compagnie… Vous connaissez la liste aussi bien que moi. Pourtant, une bande n’étant ni un reboot ni une suite est parvenue à se faire une petite place au soleil et s’attirer quelques faveurs, une production canado-australienne du nom de Mister Babadook. De là à dire qu’elle est originale…

 

 

Sans aller jusqu’à tutoyer le succès assez enviant de The Conjuring, ni même ceux des Insidious, Mister Babadook, alias The Babadook dans son nom original, fut malgré tout l’une des sensations d’épouvante de l’an passé. Il faut bien dire que le projet savait se faire vendeur, sa bande-annonce promettant une ambiance poisseuse, habilement mélangée aux contes de fées. Et c’est bien connu qu’il n’y a rien de plus macabre et lugubre qu’un truc censé être doux et mignon, fait pour les marmots, rendu vicieux et mortel. Avec son gentil livre pour enfants cachant un gros monstre bien creepy comme il faut, puisque c’est de cela qu’il s’agit ici, la réalisatrice Jennifer Kent s’assurait de bonnes réactions de la part des amateurs de chair de poule, c’est un fait. La dame, ancienne actrice peu remarquée, reçut également les compliments d’un autre genre de spectateurs, ceux du festival de Sundance, festoche assez branchouille, voire bobo, se plaisant à lancer la hype vis-à-vis de pelloches pas toujours aussi marquantes que l’on veut bien nous le faire croire. Et ce genre de hype venue d’un autre monde que celui typé bis, le public horrifique a tendance à s’en méfier, l’horreur si elle est soudainement appréciée par les bobos perdant un peu de son goût à leurs yeux, de son danger, de son intérêt. Faut que ça reste entre nous, en somme. Un jugement hâtif de leur part, même s’il se vérifie un peu à la vision du film (nous y reviendrons, balisez pas !), mais qui entraina donc un rejet de certains, tandis que d’autres criaient au génie. Et vous connaissez le net, et Facebook en premier lieu, lorsque certains s’extasient, cela en énerve d’autres, tout de suite très volontaires pour sabrer un film avant même de l’avoir vu. Et une fois la horde de négatifs plus grosse que celles des fans, de nouveaux positifs arrivent pour se distinguer des détracteurs. Un cercle sans fin poussant votre serviteur à ne pas voir trop de films lors de leur sortie, le vieux Mordo préférant attendre que la guerre des tranchées soit bien terminée pour se faire son propre avis sans avoir l’obligation de rentrer dans un rang ou l’autre. D’ailleurs ça tombe bien pour le coup vu que Mister Babadook n’est ni une merde infâme ni le messie du cinéma d’horreur mais tout simplement une bobine inégale.

 

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Amelia a une vie de merde. Vraiment, la pauvre est tellement malheureuse que je suis sûr que les canards lui balancent des mies de pain lorsqu’elle se ballade près d’un étang. Faut dire que comme toute bonne héroïne de film d’épouvante moderne, son mari est mort dans un accident de la route, véritable fléau fauchant constamment les conjoints de nos pauvres protagonistes depuis les années 2000. Et pour ne rien arranger, Amelia était conduite à la maternité par son chéri, madame portant à l’époque le bambinos de monsieur et étant sur le point d’accoucher. En somme, elle est devenue mère célibataire avant même d’être maman… Et sept ans plus tard, les choses ne se sont pas vraiment arrangées, le fiston Samuel étant pour le moins difficile à vivre. Hyperactif, dangereux (il crée des arbalètes et autres armes dans sa cave, notre apprenti Malcauley Culkin !), gueulard, le p’tit Sam a clairement quelques problèmes psychologiques. De quoi taper sur le système de sa daronne, épuisée face à cette furie de moins d’un mètre, dont les autres gamins ont peur, quand ils ne se moquent pas de lui. Le comportement du garçonnet joue d’ailleurs bien des tours à sa mère, peu à peu coupée du monde puisque sa propre soeur ne veut plus la voir à cause de Samuel, tandis que l’école du petit décide de le mettre en enseignement spécialisé. Inacceptable pour Amelia, qui décide de garder son mioche à la maison, le calmant via quelques lectures censées endormir les petits n’enfants. Mais lorsqu’elle lui lit le bouquin Mister Babadook, apparu mystérieusement dans la chambre de Samuel, le mouflet ne veut plus dormir du tout ! Il faut dire que le récit raconte les joyeux méfaits du fameux Babadook, une sorte de Maximonstre pervers promettant aux mioches de venir les harceler durant toutes les nuits de leur existence… De quoi troubler encore un peu plus un chiard déjà pas très net à la base… Si Amelia, de moins en moins attachée à sa progéniture, qu’elle ne supporte plus, ne croit pas un seul instant aux divagations d’un Samuel persuadé que le Babadook existe bel et bien, elle finit par en douter, sombrant peu à peu dans la folie. La mère perd-elle pied et imagine des choses ou est-ce que cette créature de fiction existe bel et bien ?

 

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Avec Mister Babadook, Jennifer Kent a un but clair et précis : montrer la difficile vie des mères célibataires, à plus forte raison lorsque leurs enfants ont de gros problèmes psychologiques. Elle s’y prend plutôt bien par ailleurs, bien aidée il est vrai par un premier rôle convaincant, Essie Davis (déjà « star » du fermier Isolation) interprétant plus que bien la fatigue extrême et la fragilité nerveuse. L’occasion de revenir sur un sujet dans l’air du temps tout en restant assez tabou, celui de ces femmes incapables d’aimer leur enfant. Ici, cela s’explique doublement : d’une part parce que le Samuel est insupportable (le comédien Noah Wiseman fait si bien le chieur qu’on se demande s’il n’en est pas un pour de vrai !), d’une autre parce qu’il est né le jour même où le conjoint d’Amelia perdit la vie. Pour Amelia, Samuel n’est pas loin d’être la cause de la mort de son grand amour et voir son rejeton est d’autant plus difficile qu’il a le même caractère que son père, principalement au niveau du franc-parler. Le film est donc déjà assez intéressant par cet élément du scénario, les mères étant généralement aimantes et prêtes à tout sacrifice pour sauver leur marmot des griffes d’une quelconque menace. Ce n’est pas franchement le cas ici, Amelia étant déjà fatiguée de son fiston avant même que le Babadook n’entre en scène, ce dernier n’arrangeant bien évidemment pas les choses. Pire, il semble influencer Amelia, la forçant à gronder Samuel de plus en plus durement, la violence montant progressivement jusqu’à une issue que l’on imagine fatale. Le projet du Babadook est limpide : il veut pousser Amelia à poignarder son fils. Mais vu que nous ne sommes pas bien sûrs que la créature existe bel et bien, il est permis de penser que la folie grandissant dans le ciboulot de cette héroïne minée vient bel et bien d’elle et non de l’influence de quelqu’être fantasmagorique. Cet aspect de The Babadook est donc assez réussi et dépeint avec efficacité la déprime quotidienne d’une femme seule avec son enfant, ne vivant plus que pour lui et par lui. Pour vous dire, à un moment la pauvre veut s’offrir un petit plaisir avec son vibromasseur mais est soudainement coupée dans son élan par l’apparition d’un Samuel sautant sur le lit ! Quelle vie de chien !

 

babadook3Je peux même plus me branler tranquille!

 

Si Kent parvient à donner toute sa grisaille au spleen de son protagoniste principal, c’est avant toute-chose parce qu’elle est plutôt bonne réalisatrice. Auteur de quelques courts avant cela, la Jennifer sait visiblement manier sa caméra et trouver de bons cadres, tout comme elle sait obtenir de son équipe une belle photographie. Il n’y a rien de particulièrement renversant ici, mais c’est du joli travail, bien fait, jonglant entre la propreté et un aspect un peu rude propre à un certain cinoche d’auteur, un peu arty. Si le mariage se fait plutôt avec bonheur au strict niveau visuel, cela se passe nettement moins bien au niveau scénaristique… Car Kent ne sait visiblement pas sur quel pied danser et il semblerait qu’elle souhaite plaire à deux publics finalement assez différents. D’une part aux spectateurs un peu branchouilles désireux de sortir de la salle avec un verre de champagne en criant au monde qu’ils viennent de visionner une œuvre profonde, de l’autre aux purs horror addicts à la recherche de grosses frayeurs. Pour simplifier, Jennifer Kent essaie de faire le grand écart entre le genre goûtant un peu le caviar de Polanski (et ce n’est pas dit péjorativement, j’aime beaucoup le Polanski des débuts) et celui sentant l’hamburger des productions Blumhouse (ce n’est pas dit péjorativement non plus, j’adore les hamburgers !). Cela fonctionne d’ailleurs plutôt bien au début, la lourde ambiance, ce quotidien pesant et crédible, renforçant les premiers pas horrifiques du métrage, la découverte du livre et ses illustrations étant plus qu’efficaces, tout comme les très flippants dessins montrant Amelia en train de péter une durite et éliminer sa petite famille. Mais plus Mister Babadook avance, moins il est bon, Kent ayant tout le mal du monde à maintenir l’aspect menaçant de son monstre, bien plus effrayant lorsqu’il est couché sur papier que lorsqu’il est apparait dans la chambre de ses victimes. Si son apparence, visiblement inspirée par le cinéma d’épouvante muet (il fait penser à Lon Chaney dans London After Midnight), n’est pas trop problématique (de toute façon, pour le peu qu’on le voit…) et peut même donner de belles séquences, comme lorsqu’il apparait dans l’ombre derrière une gentille grand-mère en train de regarder la télévision, son utilisation laisse à désirer. Comme si elle ne savait pas trop comment le montrer, Kent décide parfois de le laisser hors-champ et de suggérer sa présence par les bruits qu’il fait, parfois flippant comme son « Babadook, dook, dook ! » et parfois ridicules comme le putain de cri de dinosaure qu’il nous largue en attaquant Amelia ! Je ne sais pas si c’est là le chant d’un Stégosaure, d’un Vélociraptor, d’un Diplodocus ou d’un Christine Boutinosaure, mais il n’empêche que cela ne colle pas des masses avec l’idée que l’on se faisait de ce personnage vicieux, plutôt porté sur les coups en douce. Là, il passe pour un gros bourrin, rien de plus, d’autant que cela tranche également avec l’aspect très sérieux de l’œuvre, pas franchement abonnée à ces gimmick très second degré que l’on croise d’ordinaire dans une série B ou Z ! De même, alors que le film se tenait un peu, comme s’il gardait le petit doigt tendu, il se lance soudainement dans quelques idées qui ne dépareilleraient pas chez James Wan. Comme Amelia, possédée, en train de s’accrocher à la porte et essayer de la défoncer avec les pieds. Certaines séquences rappellent fortement The Conjuring mais ne semblent pas à leur place, soulignant encore un peu plus l’aspect bâtard d’un projet conçu pour deux publics différents et n’assumant ni une approche, ni l’autre.

 

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Ainsi, comme si elle se rappelait qu’elle doit aussi contenter son public horrifique, celui du Sundance et compagnie étant de toute façon déjà acquis à sa cause depuis qu’elle a trouvé un message social à faire passer, Jennifer Kent se met à taper plus franchement dans l’horreur, sortant les insectes (invasion de cafards), les possessions et les courses-poursuites dans la maison. Elle tente même de rappeler que, elle aussi, est une fan du genre, plantant son Amelia devant la TV pour qu’elle y regarde Le Fantôme de l’Opéra version 1925 et Les Trois Visages de la Peur de Mario Bava, histoire de nous souffler au creux de l’oreille « voici mes influences principales ». L’ennui, c’est que Mister Babadook ressemble finalement à un Conjuring, un Insidious ou un Mama comme un autre, avec en plus une mise-en-scène plus arty et cette impression que l’on tient plus un film pour les Inrocks que pour Fangoria. Plus gênant, le spectateur à la désagréable sensation de voir un mix d’autres œuvres déjà vues il n’y a pas si longtemps : on pense donc aux gros succès horrifiques du moment, surtout ceux de James Wan, mais aussi à Grace pour sa chronique d’une mère à la dérive (et aussi parce que le film était aussi un peu intello sur les bords, c’était d’ailleurs un peu chiant et The Babadook est quand même plus réussi) et au superbe Max et les Maximonstres. Pas seulement parce que le Babadook ressemble un peu à un Maximonstre lorsqu’il est gribouillé dans son livre (nettement moins quand on le voit en vrai) puisque le personnage de Samuel rappelle le mioche du chef-d’œuvre de Spike Jonze, lui aussi un hyperactif foutant la honte à sa reum. Mister Babadook n’est donc pas aussi original qu’espéré, c’est même rien de le dire. Et il est évident qu’il ne mérite pas d’être vu comme une bombe indispensable du style, même s’il n’est pas non plus la pelloche à éviter à tous prix. C’est tout simplement une tentative inégale, très efficace dans sa première partie et maladroite dans sa dernière (fin ridicule inside). Dommage, il y avait matière à donner de vrais frissons, seulement présents via le fameux livre puis évaporés au fur et à mesure. Une petite déception, donc, à voir tout de même une fois pour ses bons côtés.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Jennifer Kent
  • Scénarisation: Jennifer Kent
  • Production: Kristina Ceyton, Kristian Moliere
  • Pays: Australie, Canada
  • Acteurs: Essie Davis, Noah Wiseman, Barbara West, Hayley McElhinney
  • Année: 2014

Vous pouvez aussi lire l’avis de Roggy sur La Séance à Roggy!

2 comments to Mister Babadook

  • Roggy  says:

    Je suis globalement d’accord avec toi, même si je pense qu’il faut saluer ce 1er film tout à fait acceptable au final. Je crois aussi que son succès est rehaussé par le fait qu’il surnage au-dessus de la mêlée des productions actuelles comme « Insidious » ou « Conjuring » que tu cites (il n’a pas gagné des prix à Gerardmer pour rien. Pas beaucoup de concurrence en face). Et merci pour le lien 🙂

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