Scanners

Category: Films Comments: 11 comments

scannersteaser

Les films de monstres baveux qui tuent des mannequins dénudés, les attaques de crocodiles géants sur des vacanciers inattentifs ou les tueurs masqués qui transforment en saucisses quelques adolescents attardés, c’est bien joli mais réfléchir, ça fait du bien aussi, de temps à autres. Mais ne poussons pas trop fort si nous ne voulons pas voir notre pastèque sauter à la mode Scanners.

 

 

 

On ne peut pas plaire à tout le monde et il suffit de voir David Cronenberg pour s’en convaincre. Réalisateur de cinéma fantastique (dans tous les sens du terme) durant sa jeunesse, le canadien s’est vite forgé une fanbase fidèle qui loue son univers si particulier au sein même d’un genre qui est, par définition, extraordinaire. Chromosome 3, Dead Zone, Vidéodrome ou La Mouche sont tout autant de petites (ou moins petites) séries B habitées ayant tendance à regrouper les amateurs de cinoche déviant, qui trouvent là de purs concepts de B Movies traités au premier degré, dans un sérieux absolu fait pour une dimension suffocante, voire malsaine. Cronenberg ne plaisantait pas avec son œuvre, qui sortait véritablement de ses entrailles, et sa sincérité était particulièrement bien perçue par les amateurs de films « autres ». Mais même les plus belles histoires d’amour peuvent connaître une fin tragique et c’est actuellement dans la colère que se consomme la séparation entre le réalisateur de Rage et son public des débuts, qui a bien du mal à avaler les dernières œuvres du maître. Il faut bien dire que ce n’est pas avec le chiantissime Cosmopolis que le bisseux va se sortir de la tête l’image devenue un peu trop respectable de l’artiste, désormais sacralisé par le Festival de Cannes. Un signe qui ne trompe pas. Et de mauvais augure… La période horrifique du canadien fou semble donc derrière lui, l’écart s’étant creusé de plus en plus au fil du temps et des films, pour désormais s’être transformé en un profond canyon. Plutôt que de tenter une dangereuse traversée qui nous amènerait à passer un moment avec Robert Pattinson dans une limousine ou avec Juliane Moore aux toilettes (remarquez, ça peut être plaisant dans ce dernier cas), revenons sur nos pas pour nous abreuver aux sources avec Scanners, l’une des premières œuvres d’un gars que l’on a jadis adoré.

 

scanners1

 

Si Scanners est généralement considéré comme l’un des meilleurs Cronenberg et qu’il fut une bonne entreprise commerciale (le film a couté un peu moins de trois millions et en a remporté quatorze au box-office), il n’est pas dit que son auteur en garde de grands souvenirs. C’est que le tournage fut particulièrement éprouvant puisque le scénario n’était pas terminé lorsque le tournage commença, forçant le canadien à le rédiger de quatre à sept heure du matin, chaque jour, avant d’aller le tourner. Créé dans la précipitation, le film ne bénéficiait en outre que de peu de décors préparés, forçant le metteur en scène et son équipe à voyager à travers la ville pour y trouver des lieux pouvant accueillir leurs scènes. D’autant plus exténuant que Cronenberg ne filme pas là un vulgaire film de monstre, un slasher simpliste ou quelconque récit pouvant s’accommoder de quelques approximations tant que le fun est bien présent. Son sixième film, il le veut plus ambitieux que la moyenne de la production B de l’époque, ce qui ne le change guère puisque ses précédents opus s’éloignaient déjà du tout venant horrifique des seventies. Rebelote pour ce Scanners qui se lance dans une histoire de télépathie prenant des contours de polar et d’espionnage industriel. Les Scanners sont effectivement des êtres dotés de pouvoirs psychiques leur permettant de s’immiscer dans les cerveaux des autres et les manipuler. Parfois bien malgré eux, par ailleurs, le pauvre Cameron Vale (Stephen Lack, qui retrouvera Cronenberg dans Faux-Semblants) qui fait partie de ces élus, commence à en avoir assez d’entendre les pensées de toutes les personnes qu’il croise. C’est alors qu’entre dans la danse le professeur Ruth (Patrick « Le Prisonnier » McGoohan), qui propose à Vale son aide, lui promettant de diminuer les effets néfastes de son pouvoir. Mais le bon docteur ne perd pas le nord et explique à son nouveau patient une situation qui commence à l’inquiéter sérieusement, à savoir l’armée qu’est en train de constituer Revok (le toujours génial Michael Ironside), un Scanners n’aimant guère ConSec, la société dans laquelle bosse Ruth. Le plan est simple: Vale doit intégrer la bande à Revok pour découvrir où il se cache et se débarrasser de lui avant que sa troupe de mutants ne prennent le contrôle sur le monde.

 

scanners2

 

Scanners appartient à ce genre assez peu représenté de l’horreur industrielle, mettant en scène des entreprises qui fomentent de bien vilaines choses. On peut par exemple citer l’excellent Halloween 3 et sa fabrique de masques vouée à sacrifier des enfants ou le sympathique The Stuff et son Danone qui vous refile la chiasse de votre vie. Mais décidément fâché avec la médecine (qui prenait déjà pour son grade dans Chromosome 3), Cronenberg préfèrera viser les entreprises pharmaceutiques plutôt que ceux qui nous poussent à la consommation et nous vendent de la merde. Clinique, le film l’est également dans son aspect visuel, d’une froideur certaine puisque passant la majorité de son temps dans des couloirs désincarnés, quand ce n’est pas dans un fast-food aux allures futuristes ou devant des buildings menaçants et gris comme une vie sans but. Généralement les lieux d’aisances des costards-cravates traversant le film comme des robots conspirationnistes, qui tranchent avec les cachettes des Scanners, forcés de se planquer dans des ruines tout aussi gelées et plongées dans la pénombre. Les méchants dans la lumière et les bons dans les ténèbres ? Les choses ne sont pas aussi linéaires dans le monde de Cronenberg, capable de placer des mauvais dans le camp des bons et inversement, ce qui permet à sa trame scénaristique de se parer de quelques atouts au niveau du suspense, bien présent. Car en bon polar qu’il est, Scanners se réserve quelques surprises, quelques retournements de situations. Qui ne tromperont pas grand monde, certes, mais qui permettent au récit de rebondir de manière fluide, Cronenberg n’ayant pas à sortir ses scènes clefs au forceps. Ou rarement, car subsistent encore quelques petites facilités, comme un Pr. Ruth soudain pris de l’envie de parler tout seul pour apporter quelques précisions à un public qui les accueillera avec bienveillance tout en se rendant compte que le procédé ne fait tout de même pas très naturel. Mais ce léger couac mis-à-part, Scanners peut se vanter de posséder un script bien tenu et complet tranchant avec ses conditions d’écriture, plutôt hâtives.

 

scanners3

 

On félicitera également le Cronenberg réalisateur qui, malgré des conditions de tournage à peine plus confortables, parvient à fournir un travail remarquable. Scanners est effectivement fort beau et il ne se passe pas trois minutes sans qu’un plan marquant vienne se greffer dans notre matière grise, enthoutiaste à l’idée de la fusion avec ces peintures pelliculées. Quelques belles idées visuelles débarquent donc sans crier gare, comme ces deux Scanners qui discutent dans un crâne géant en céramique, mise en abime de leur propre état, eux qui doivent subir une foule de voix dans leur propre caillou. Ou encore cette visite d’un étrange musée, aux goûts artistiques particuliers, symbole de la psyché de ces fameux Scanners dont la cervelle semble être un champ de bataille. Et guerre psychique il y aura d’ailleurs, le pauvre Vale étant malgré lui forcé à affronter un Revok terriblement dangereux comme le prouve la cultissime séquence du début le montrant exploser la caboche d’un pauvre homme. Une séquence inoubliable générée par le génial Dick Smith, qui fera par ailleurs d’autres merveilles dans le climax, tout aussi gore et marquant. Mais si Cronenberg n’oublie pas de manipuler les chairs et de verser dans le cradingue, il retient tout de même ses pulsions de goreux durant la majorité du film, qui se déroule plutôt sous l’angle du suspense. La fable s’aventure effectivement plus volontiers dans des eaux paranoïaques que dans un déluge de jus de cervelet. Cronenberg prend bien soin à dépeindre un monde morne qui masque des hommes dangereux, en apparence présentables à votre grand-mère mais ne disposant que d’une envie, vous faire disparaître au profit d’une « race » supérieure (la scène de la femme enceinte est à ce sujet très réussie et angoissante). De Scanners ressort donc une oppression certaine ainsi qu’une infinie tristesse, la vie ici dépeinte n’étant que grisaille et détresse. Il y a un arrière-goût de « no future » dans tout cela et l’amertume générale est encore renforcée par le comportement des personnages, tous impassibles. Pas une émotion ne surgit de leurs visages volontairement figés (Steven Seagal et Keanu Reeves seraient-ils des Scanners ?), les protagonistes ne mettant guère de cœur à l’ouvrage lorsqu’il s’agit de tenter de sauver ce qu’il reste de notre monde. Car après tout, qu’est-ce que cela changera ?

 

scanners4

 

Profond, riche en thématiques (que je vous laisse découvrir, le final ne méritant pas d’être révélé), réalisé de la main d’un maître capable de choisir les plans qui font plaisir, Scanners ne s’en sort pas pour autant sans défauts, quand bien même ils sont très minces. Car le premier degré absolu de Cronenberg ne se marie pas toujours très bien avec quelques idées plutôt… autres, dirons-nous, comme le fait que notre héros puisse lire l’esprit d’un ordinateur. De même, les mimiques cabotines que font les Scanners et leurs victimes lorsqu’une liaison spirituelle est faite prête à sourire, certains donnant l’impression d’avoir un gros Toblerone à évacuer séance tenante. Mais c’est bien tout et cela ne représente au final qu’un pet foireux d’hirondelle dans un ciel d’un terne agréable, d’une dépression appréciable, bercé par une musique simple (quatre notes et c’est fini) mais d’une efficacité jamais démentie. Scanners mérite donc son statut de classique inesquivable, d’autant qu’il réussit le tour de force de traiter une situation typique de la série B avec un sérieux absolu et jamais remit en question. Et il y en a qui voudraient échanger ça contre Cosmopolis

Rigs Mordo

 

scanners poster

 

  • Réalisation: David Cronenberg
  • Scénarisation: David Cronenberg
  • Production: Claude Héroux
  • Pays: Canada
  • Acteurs: Stephen Lack, Michael Ironside, Patrick McGoohan, Jennifer O’Neil
  • Année: 1981

11 comments to Scanners

  • ingloriuscritik  says:

    Je reconnais, au-delà de la lecture toujours aussi éclairée que tu en fais, que ce Cronenberg la, c’était du tout bon Bis, celui que tout genreux se doit d’avoir ingurgité au moins…plusieurs fois! Une des dernières réalisations qui au début des années 80 avaient encore l’odeur… des 70’s, concoctée sans chichi et un peu a la manière des plats de nos grand-mères: surprenants, simples et avec un gout de reviens-y! Quand a ce qu’est devenu David depuis…ben je te dirais ca, je dois justement aller lui rendre visite, a l’hospice.

  • Roggy  says:

    Encore une excellente chronique de ce classique de Cronenberg que je n’ai pas revu depuis bien longtemps. Moi aussi, je préfère cette période canadienne et séminale avec des œuvres comme « Rage » ou « Chromosome 3 ». Tu m’as donné l’envie de me rattraper l’ami !

  • Nola Carveth  says:

    Revu il y a peu, et le film m’a frappée par sa froideur, encore accentuée par une partition glaciale. Ce n’est pas mon Cronenberg préféré (peut-être encore une ou deux visions^^), sans doute justement parce qu’il n’a pas le lyrisme d’un Chromosome 3 ou d’un Faux-Semblants, mais il reste intéressant. Quant à l’évolution de carrière… son cinéma a muté, on va dire. Il y a un avant et un après Crash, qui choqua les Etats-Unis mais fut consacré à Cannes. C’est étonnant, car le corps était la base de tout, pour lui, le cinéma, c’était la chair…Mais bon, rien n’est figé, tout évolue toujours, c’est aussi un de ses thèmes, qu’il incarne, après tout. Sur ce, revois Chromosome 3 😉

  • dr frankNfurter  says:

    Bon, le film manque d’ambiguïté, il y a les gentils et les méchants d’un côté. Peut-être le film de Cronenberg le plus typé série B avec le cabotinage d’Ironside, etc.

    Reste un classique du genre à voir et à revoir !!! Et cette fin

  • princecranoir  says:

    Fini le temps de l’éclatement de pastèque, aujourd’hui c’est limousine et « maps to the stars ». J’ai bien compris que c’était moins ta came, pourtant le canadien n’a rien perdu de son dry, les gourous y ont toujours la côte : autrefois c’était Oliver Reed ou Pat McGoohan qui prenaient sous leur aile les esprits à la dérive, aujourd’hui c’est Fassbender qui psychanalyse ses patientes au plumard, et John Cusack qui coach les vieilles stars sur le boulevard du crépuscule. L’emballage et sans doute moins trash, mais la férocité reste à mon avis intacte.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>