The Sorcerers

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Ce soir chez Boris, c’est soirée disco ! Go, go, go ! Mais que les agités de la piste de danse se calment, si l’on retrouve un Karloff adepte des expériences colorées, il n’y aura pas de pantalon à pattes d’eph’ rouge ou de pompes blanches ! Pour les remplacer, un bon gros spleen fantastique comme seuls les Anglais savent les faire !

 

Attention, même si cette chronique ne spoile pas la fin du film, elle revient sur plusieurs rebondissements du scénario. Z’êtes prévenus…

 

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le regretté Michael Reeves était une personnalité intéressante, autant par son comportement que par son art. Car celui qui s’envoya un cocktail mortel d’alcool et de médocs, sans trop que l’on sache réellement si c’était un acte suicidaire ou accidentel, était du genre particulier, ce dont on se rend bien compte en s’envoyant dans les mirettes ses œuvres. Ou tout du moins deux des trois auxquelles il est crédité comme réalisateur (il y a débat sur sa participation au rital Le Château des Morts-Vivants, qu’il a brièvement co-réalisé), votre serviteur ne pouvant rien dire sur The She Beast, malheureusement inédit par chez nous et que je n’ai donc pas vu… Mais concernant ses deux essais suivants, The Sorcerers et Le Grand Inquisiteur, force est de constater qu’ils ne respirent pas la joie. Toute personne ayant goûté à la justice inquisitrice selon Matthew Hopkins (Vincent Price) dans ce dernier film a effectivement saisi tout le nihilisme qui transpire d’un Reeves prenant un malin plaisir à finir son œuvre dans une brutalité noire et tout sauf amusante. Pas joyeux, le rosbif ! Sans grandes surprises, son tristement méconnu The Sorcerers emprunte les mêmes voies cafardeuses, quand bien même il prend un malin plaisir à brouiller les pistes au niveau de l’ambiance qu’il met progressivement en place… Autant vous le dire tout de suite : si vous avez passé une sale journée au boulot et que votre boss s’est amusé à tordre votre humeur, ce n’est pas cette Créature Invisible (titre français qui n’a rien à voir avec l’histoire puisqu’il n’y a aucune gloumoute invisible à l’horizon. Vous me direz, si elle est invisible, je ne saurais la voir, m’enfin…) qui vous permettra de vous relaxer au fond de votre canapé… Par contre, si vous avez envie de voir un film de science-fiction mature, sombre, original et, surtout, intéressant, restez connectés !

 

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Marcus Montserrat (Boris Karloff) est un scientifique brillant mais certainement pas de renom, ses recherches sur l’hypnose ayant attiré sur lui les pires railleries de la part d’impitoyables journalistes. Le seul soutien du vieil homme reste sa femme Estelle (Catherine Lacey), vaillante mais fatiguée d’avoir à vivre dans une misère certaine depuis que son époux est devenu le rebut de la science. Mais tout cela va bientôt prendre fin, Messieurs-Dames, car Marcus vient de mettre au point une machine apte à bouleverser l’humanité toute entière ! Et je ne parle pas du décapsuleur de bière automatique ou de la machine à branlette vue dans le Sex Addict de Frank Henenlotter mais d’un engin pouvant lier plusieurs personnes par la pensée. Grâce à son invention, Marcus sera en effet capable de coordonner son mental à celui d’une personne acceptant l’expérience, ce qui lui permettra de ressentir chaque sensation vécue par le cobaye. Mais reste justement à trouver quelqu’un en mesure d’aller poser son petit cul sur la chaise électrique du vieux Marcus, une tâche guère aisée… Heureusement pour notre couple de grabataires, ils tombent sur Mike (Ian Ogilvy), jeune homme fatigué des plaisirs de la vie et à la recherche de nouvelles expériences. Celle de Marcus fonctionne d’ailleurs plus que bien et le vieux et son épouse sont désormais reliés à Mike, ce qui leur permet de sentir la fraicheur de l’eau sur leurs épidermes lorsque le gaillard pique une tête dans une piscine ou d’avoir le goût de la boisson qu’il ingurgite dans leurs bouches. Mieux, les deux vieux peuvent désormais influer sur les décisions de leur pantin, le pousser à agir selon leurs souhaits et donc les faire vivre par procuration… Dans sa première partie, The Sorcerers joue clairement la carte de l’ironie, soulignant l’étrangeté de la situation et de cette alliance entre deux vieillards enfermés dans leur petit appartement flétri et un party animal las des boîtes de nuit… La musique se pare d’une légère goguenardise, quelques dialogues sonnent comme de petits coups de coude complices, certains détails sont faits pour décrocher un sourire de la part du spectateur (Mike boit un alcool écœurant Marcus),… En somme, une certaine légèreté enveloppe les débuts de cette bande orchestrée par un Reeves que l’on se surprendrait à trouver de bonne humeur… Mais cela ne va pas durer bien longtemps, j’aime autant vous le dire !

 

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Ainsi, le bon Michael nous prend un peu par surprise au départ, tout du moins si l’on a vu Le Grand Inquisiteur avant The Sorcerers, et les chances sont plutôt fortes. Une sorte de désinvolture émane donc des premières minutes du film, et ce quand bien même Reeves s’évertue à dépeindre un monde plutôt porté sur la grisaille. Londres est livide et d’une tristesse à en mourir, l’appartement du vieux couple semble ne jamais voir la lumière du jour et même les clubs, ces temples du plaisir, ne sont aux yeux de Mike que des cathédrales de l’ennui… En résumé, Reeves fait tout son possible pour souligner tout l’ennui qui transperce les minables existences de ces trois personnages et ce dans le but évident de monter en puissance progressivement et donner des couleurs à leurs quotidiens. Preuve en est faite lorsque la fameuse invention est mise en marche, envoyant couleurs et coulures psychédéliques au visage d’un Mikey ne comprenant pas ce qui lui arrive. Une première incursion dans le monde de la joie et de la bonne humeur pour nos protagonistes, surtout les plus âgés, à qui il est enfin permis de vivre un peu, quand bien même c’est par procuration. Marcus et Estelle peuvent ainsi expérimenter la vitesse en incitant Mike à s’offrir une virée en moto, avoir la sensation de nager alors qu’ils sont assis autour de la table à manger et même ressentir quelques frissons lorsqu’ils font entrer par effraction leur jeune ami dans une boutique de luxe pour qu’il y subtilise un manteau de fourrure. Après tout, les risques ne sont pas pour eux mais pour ce jouet de chair et de sang, bien incapable de se remémorer ce que les deux ancêtres le forcent à réaliser… Car le jeune homme subit des blackouts effaçant tout souvenir une fois la liaison avec ses marionnettistes rompue, marionnettistes dont il a tout oublié… Reste que si notre héros (si tant est qu’il y en ait un dans The Sorcerers…) est une victime, il n’est jusque-là qu’un outil permettant de légers larcins ou de petites infractions qui participent à l’aspect presque bon-enfant de l’ensemble, nos deux vioques s’amusant comme des gosses des sensations de jeunesse auxquels ils goûtent désormais. Mais la donne change rapidement lorsque la vieille Estelle en veut plus, toujours plus, et se sent les pouvoirs d’une divinité maîtrisant un pauvre mortel.

 

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Ainsi, la grand-mère se plait à jouer avec la vie de Mike, qu’elle pousse à devenir de plus en plus violent, le forçant à refaire le portrait de son meilleur ami, à faire courir des risques exagérés à sa petite amie et même à assassiner de jolies jeunes filles… Et là, ça ne rigole plus du tout, bien sûr, la frêle Estelle, bonne petite mamie aimante et prête à seconder son époux en qui elle croit plus que tout au monde, se métamorphose en même temps que le film. Terminée la bonne humeur, certes relative, dans laquelle nous étions drapés, bien au chaud, Reeves l’envoyant valser pour mieux nous transpercer par la surprise et la froideur de la noirceur désormais en vigueur dans The Sorcerers. Et oui, alors que les bisseux s’attendaient, et c’est bien légitime, à trouver Karloff dans le rôle du grand savant dément et donc vil au possible, c’est en fait sa femme qui écope de ce rôle, le pauvre Marcus étant très vite dépassé par les évènements. Alors qu’il désirait faire profiter les personnes à mobilité réduite de sa science, et donc aider les cloués au lit à vivre quelques aventures, Estelle compte bien garder cette découverte pour elle seule et en profiter pour laisser éclater toute sa rage accumulée au fil des années. Frustrée par les moqueries subies par son mari, par la précarité qui définit sa vie et par la pile de privations auquel elle s’est habituée malgré elle, Estelle prend sa revanche sur les autres, des innocents, et ce à travers un autre innocent. Alors qu’on lui aurait donné le bon dieu sans confession en première bobine, la vieille femme dévoile sa queue crochue et effraie sérieusement, allant jusqu’à se montrer violente avec son mari tant aimé, aussi bien physiquement que psychologiquement… Reeves fait ainsi une jolie entorse au mythe du savant fou, lequel est ici plus censé et moral que son assistante, qui prend le pouvoir et renverse la situation dans un dernier acte tendu de chez tendu. Le film de science-fiction un brin psychédélique des débuts se transforme en un thriller aussi dramatique qu’haletant et ne laissera personne indemne, sa conclusion nihiliste et le rapport entre la chair et l’esprit n’étant par ailleurs pas sans rappeler un certain Canadien…

 

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La grande force de The Sorcerers tient en tout cas dans son scénario, taillé à la perfection et avec le meilleur burin. Malheureusement, il est source de conflits, Reeves assurant qu’il l’a écrit sur une idée de John Burke. John Burke justement décédé en 2011 et chez lequel on a retrouvé un script complet pour The Sorcerers, un scénario très différent de celui utilisé pour le film. Burke avait donc écrit un premier jet, retravaillé par le réalisateur, notamment à la demande d’un Boris Karloff désireux de voir son personnage un peu plus sympathique qu’à l’origine. Au final, peu importe à qui revient la paternité de la bête, le principal étant qu’elle est belle et solide, ce qui est le cas. Bien sûr, Reeves ne démérite pas mais l’envie de saluer les monteurs est plus forte que pour le metteur en scène, le montage passant sans cesse des vieux à leur pion vivant avec un réel bonheur. Félicitations encore pour les interprètes, tous à leurs place. Cela ne surprend pas pour Karloff, toujours impeccable, ni pour Ogilvy, très crédible en fêtard paumé. De même, on appréciera la jeunesse féminine ici présente, ces demoiselles étant généralement d’une beauté confondante, et les fins connaisseurs reconnaîtront la belle Susan George des Chiens de Paille. Mais la surprise vient bien sûr de la vétérante Catherine Lancey, rassurante et chétive aux débuts, effrayante et folle vers la fin… Un vrai monstre du bis, en quelque-sorte, du genre à en remonter aux boogeymen récents et qui mériterait plus de reconnaissance, comme ce film sorti en 1967 et finalement très moderne dans son propos. Tout juste pourrons-nous reprocher à Reeves un léger manque de courage quant à la question de la sexualité, Mike s’envoyant en l’air sans que l’on ne découvre quelles sensations cela procure à Marcus et Estelle, pour le coup étrangement absents du métrage… Dommage, cela aurait sans doute valu que le coup soit tiré… Mais cela ne change rien au fait que The Sorcerers est un petit classique oublié, disponible chez Neo Publishing, et que je vous invite à découvrir sans tarder tant que sa galette est encore trouvable, vous ne le regretterez certainement pas…

Un grand merci à Nico, qui m’a gentiment offert la galette!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Michael Reeves
  • Scénarisation: Michael Reeves, Tom Baker, John Burke
  • Production: Michael Reeves, Tony Tenser, Patrick Curtis
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Boris Karloff, Catherine Lacey, Ian Ogilvy, Elizabeth Ercy
  • Année: 1967

2 comments to The Sorcerers

  • Roggy  says:

    Tu as sorti ta plus belle plume pour nous présenter ce film avec un Boris Karloff vieillissant. Tu m’as en tout cas donner envie de le revoir car je l’ai oublié, l’âge avançant 🙂

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