Evil Ed

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La Suède se fâche ! Visiblement lassé de voir des bandes furieuses mariant l’humour noir et le gore rouge venir d’Amérique ou de Nouvelle-Zélande, le grand Nord s’est lancé dans l’affaire à son tour avec un Evil Ed devenu culte. Mais est-ce un statut mérité ?

 

 

La Suède, même si on en parle peu, n’est pas la dernière patrie du bis. On y trouve en effet quelques bandes qui versent sans vergogne dans les genres les plus outranciers, comme Thriller et son rape and revenge dramatique, Blood Tracks et ses ermites qui zigouillent des métalleux dans une usine, Mission Ninja et ses gadgets orientaux massacrant des barbus ou encore Madness et ses rednecks violeurs. Pas étonnant de découvrir que Daniel Ekeroth, déjà auteur d’un superbe livre sur le death metal suédois, se soit lancé dans un ouvrage revenant sur le bis Ikea, bouquin nommé Swedish Sensation Films. Et il y a fort à parier que l’on y cause d’Evil Ed, sans doute le plus renommé des films du pays avec Thriller, une pelloche qui fit par ailleurs rêver votre serviteur… Car en bon gamin assoiffé de sang, le jeune Rigs Mordo avait la gaule lorsqu’il tombait sur la jaquette du truc, qui nous présentait le héros du film en lui fendant la tronche avec une hache. Dans le genre rencontre mémorable, ça se pose là… Un visuel frappant participant sans doute à façonner l’estime dont bénéficie le film dans les contrées bisseuses. Certes, Evil Ed n’est pas populaire comme un Braindead ou un Evil Dead, mais il n’empêche que bien des horror addicts le portent dans leurs petits cœurs en sucre. Disponible en DVD depuis 2001 par chez nous, cette bande réalisée par Anders Jacobson est enfin arrivée jusqu’à mon lecteur de crêpes à la confiture de groseilles, après des années passées à fantasmer le résultat, que j’espérais à la hauteur de ce poster si franc du collier. Le verdict, c’est dans la suite, alors préparez-vous un bon plat de saumon, sortez vos plus belles photos de Dolph Lundgren et défoncez votre chaîne hi-fi avec un bon groupe venu du froid, style Dismember, Unleashed ou Vomitory, et venez faire la connaissance du fameux Edward…

 

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Tout débute dans un studio de cinéma spécialisé dans les séries B bien cradingues, alors que le monteur attitré de la maison pète un câble. Visiblement, s’envoyer dans les mirettes des séquences toutes plus gore les unes que les autres a fini par le travailler et le pauvre homme décide de se suicider en avalant une grenade. Bien évidemment, il a retapissé la salle de montage en même temps qu’il a démissionné, ce qui force Sam Campbell, le boss des lieux, à engager un nouveau coupeur de pellicule. C’est le brave Edward, un homme bien sous tous rapports et particulièrement discret, qui est choisi pour limiter les débordements de belles œuvres comme la saga des Loose Limbs, slasher qui fait la renommée du studio. Pas trop la tasse de thé de notre pauvre héros mais c’est plonger dans cette marmite de tripes ou être viré… Isolé dans la villa du producteur, Edward enchaîne les films tandis que ceux-ci finissent par le transformer lui aussi. De brave père de famille propret, Edward se mue en Ed, un psychopathe bien décidé à dégommer le bon peuple… De cinématographiques, ses coupes vont devenir mortelles… De toute évidence, avec Evil Ed le brave Anders Jacobson avait pour envie de traiter la censure de son pays, particulièrement virulente. En effet, si vous étiez un petit Suédois dans les années 80 et 90, il vous était bien difficile de voir un film d’horreur dans sa version intégrale, chaque scène présentant un soupçon de violence se retrouvant à la poubelle, forçant les goreux à se rabattre sur le marché noir. C’était en effet la seule option possible pour voir une pelloche comme le sixième Vendredi 13 par exemple, qui n’est pourtant pas un film particulièrement horrible par ailleurs. C’est dire le niveau d’amputation subi par les bisseries au pays d’Abba… Jacobson décide donc de traiter de cette problématique via la tendance splatter-film, fusionnant donc second degré et saillies sanglantes pour justement traiter de l’amputation de pellicules qui traitent… d’amputations ! La mise en abyme est dans la place puisqu’en effet, le pauvre Edward se voit obligé de visionner et taillader toute une série de films traitant d’un maniaque qui adore couper les membres de ses victimes…

 

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Pas besoin d’analyser l’œuvre de fond en comble pour s’apercevoir que Jacobson eut à cœur de montrer que les censeurs ne sont pas bien meilleurs que les tueurs en série de fiction dont ils suppriment les hauts faits. Entre le personnage des Loose Limbs qui éclate d’un rire dément avant de trancher une guibolle à une jolie jeune fille, et un Edward finissant peu à peu par se changer en un tordu tuant tout ce qui bouge, peu de différences. Le message est même clair : à trop chercher de la moralité partout et décapiter tout ce qui dépasse de leurs règles de bonne conduite, les censeurs perdent pied avec la réalité et finissent par pourfendre ce qui ne le mérite pas, voyant le mal partout. Edward se transforme donc en un psychopathe persuadé de rendre le monde meilleur en éradiquant fans de cinéma d’horreur, producteurs de cinoche déviant, filles sexy ou cambrioleurs métalleux, voire même en s’en prenant à sa propre progéniture, pourtant guère viciée… Pas le genre de film qui plaira aux organismes qui ont des ciseaux à la place des doigts, c’est certain, et il semblerait d’ailleurs que l’un des pontes du Swedish Film Institute ne se soit pas montré tendre avec les créateurs d’Evil Ed lors d’une émission télé… L’ennui, c’est que si les intentions de Jacobson sont limpides sur le papier, le résultat à l’écran l’est beaucoup moins et une personne qui ne parvient pas à visionner le film sous cet œil, qui ne parvient pas à percevoir le second degré (ne rigolez pas, tout est possible), pourrait fort bien en conclure que ce n’est pas la folie de la censure qui est pointée du doigt mais bel et bien les ravages du cinéma d’horreur. Jacobson s’y prend en effet assez maladroitement car, de toute évidence, c’est le fait de s’enfiler encore et encore les mêmes meurtres sanglants qui change Edward, bientôt persuadé qu’il vit dans un film de série B. Sa vision du monde est bouleversée et tout semble désormais correspondre à des éléments du cinéma d’exploitation, en témoigne le passage de la vieille voisine. D’un âge vénérable qu’elle ne peut cacher à cause de son vieux corps, la grand-mère croise Edward qui la voit comme une bimbo de série Z, blonde et en petite tenue. A trop visionner de films fantastiques, le protagoniste principal a fini par épouser le point de vue de l’univers bis, et a donc épousé les dogmes du genre. Toutes les femmes sont des canons qui se baladent en sous-vêtements, lorsque l’on tue quelqu’un il faut le faire de manière gore et chaque phrase se doit d’être une véritable punchline. De quoi réjouir un spectateur habitué au genre, qui comprendra aisément les références et percevra l’humour qui habite l’ensemble mais peut-être contre-productif d’une certaine manière. Les réfractaires au genre auront tôt fait de considérer que l’on tient là une preuve du mal que peut faire ce cinéma, Evil Ed ne leur donnant pas franchement tort…

 

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De brave homme très calme, bien habillé, bien coiffé et qui place ses stylos en rangée et bien alignés, Edward devient un gros crado disposé à en faire des tonnes, les cheveux en bataille et qui balance ses stylos n’importe comment. L’homme est devenu fou en passant trop de temps sur sa table de montage et il y a fort à parier que si une Ségolène Royale tombait sur Evil Ed, elle prendrait des dispositions pour faire interdire les films d’horreur en France. Un esprit trop terre-à-terre pourrait en effet prendre la bobine comme un pamphlet contre le gore. Il n’en est bien entendu rien, je le rappelle, mais Jacobson peine un peu à montrer quel est le mal qui ronge Edward, investi d’une mission intérieur mais qui semble surtout conditionné par le spectacle grand-guignolesque qu’il est censé combattre… Vous me direz que peu importe que le message soit à moitié foiré tant que le fun est au rendez-vous et que le film est réussi. Malheureusement, Evil Ed trébuche également à cette marche et s’il n’est pas un mauvais splatter, il n’est pas aussi bon que son aura culte le laissait présager… Nous passerons rapidement sur la qualité technique de l’ensemble, plutôt passable et sans réel génie. L’ami Anders fait preuve de bonne volonté, c’est évident, et il signe même quelques séquences mémorables (citons un joli face à face typé western entre Edward et le chef d’un commando, dans un hôpital assombri) qui montrent qu’il a bien fait de persévérer, le tournage ayant tout de même duré cinq ans, ce qui n’est pas rien… Mais voilà, c’est souvent un peu trop simple, un peu trop banal, le réalisateur se contentant d’une classique efficacité. Et lorsqu’il se permet quelques mouvements de caméras plus osés, c’est pour citer Evil Dead de manière un peu trop prononcée, ce qui n’est pas très surprenant puisque le titre du film parodie déjà le chef-d’œuvre de Sam Raimi. Mais bon, lorsque l’on s’enfile un truc à la Evil Ed, ce n’est clairement pas dans l’espoir de se retrouver avec la maitrise visuelle d’un David Fincher et le bisseux sait se contenter d’une photographie un peu triste et de quelques décors qui manquent de vie. Par contre, il lui sera plus difficile d’accepter une certaine frilosité au niveau des effets sanglants et un scénario finalement très décevant… Car il n’y a finalement pas tant de gore que cela dans le coin, et si on peut voir quelques membres découpés et un magnifique arrachage de tête en fin de parcours (clairement le passage le plus intéressant du film), le reste du périple se contente de peu, avec quelques décapitations dans le noir (donc quasiment invisibles) et autres cassages de nuques. Pas de quoi brûler ses copies de Braindead, dont on a encore bien besoin, même si Evil Ed a quelques maquillages mémorables. Entre un très malpoli monstre logé dans un frigidaire, un diable qui rappelle un peu celui campé par Tim Curry dans Legend et une infirmière démoniaque qui semble sortir d’Evil Dead (décidément !), il y a de quoi faire dans le domaine ! Mais soyons honnêtes : on s’attendait à plus, surtout après avoir vu la jaquette avec la face fendue comme un rondin, idée gore que l’on ne retrouve par ailleurs pas dans le film… L’arnaque !

 

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Quant au scénario, il nous offre clairement un départ en fanfare. La première partie du film s’évertue en effet à nous balader dans le petit monde des faiseurs de bandes dégoulinantes et elle est, bien entendu, la plus réussie. Tout bissophile qui soit appréciera en effet de parcourir les couloirs du studio, décorés de posters de classiques du genre (La Mouche, Prince des Ténèbres, Evil Dead 2, Critters,…), tout comme il appréciera les courtes séances permettant de voir quelques extraits des fameux Loose Limbs qui enrichissent le producteur Sam Campbell (et encore une référence à la saga de Raimi !). Des passages par ailleurs assez fendards, montrant un mec aux cheveux longs, une sorte de Brad Dourif à la suédoise, hurlant de démence avant de rabattre son hachoir sur des demoiselles stupides incapables de voir le coup venir. Une parodie grossière mais diablement sympathique en somme, en tout cas moins méchante que celle du cinéma d’auteur que l’on peut apercevoir dès les premières minutes. Montrant une scène en noir et blanc durant laquelle une femme annonce à son époux qu’elle va le quitter alors que celui-ci fixe la fenêtre en s’inquiétant du temps qu’il fait, le passage n’a pour musique que le bruit d’une horloge nous rappelant que dans ces œuvres on sent bien le temps passer… On comprend également que ce sont plutôt ces films chiants au possible qu’Edward a pour habitude de monter, et peut-être d’aimer, ce qui permet d’insinuer la difficulté que représente pour lui la compréhension d’un univers bis. Du calme et de la sophistication d’un cinéma qui se veut penseur, le monteur passe à la folie et à la légèreté d’une véritable entreprise visant le fun et la décontraction (et la pluie de billets verts, aussi). Et même si le milieu est caricaturé à l’excès, c’est un vrai plaisir de naviguer là-dedans, d’autant que cela n’arrive pas si fréquemment que cela dans le genre… Mais vous me voyez venir et vous avez bien raison de vous méfiez car ce beau départ débouche sur un marathon nettement moins agréable, voire fatiguant…

 

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Tout allait trop bien et Evil Ed se sent obligé de s’éloigner de son originalité des débuts pour peu à peu finir par n’être qu’un slasher, et pas franchement un de haut niveau. Bien sûr, pour un slasherophage comme moi, cela ne devrait pas poser de problèmes, mais force est de reconnaître qu’il est bien dommage de voir une bande au postulat de départ si singulier finir par tomber dans une certaine facilité, d’autant que l’on ne peut pas dire que les agissements meurtriers d’Edward soient toujours très prenants. En témoigne cette trop longue partie dans une maison plongée dans le noir, où rentre une grande quantité de personnages qui auront bien du mal à en ressortir vivant. C’est longuet, on ne voit rien et cela sonne déjà-vu malgré les clins d’œil (« I’m coming to get you, Barbaraaaa » crie Ed à sa femme, cachée dans une penderie comme dans le premier Halloween). Heureusement, ça se réveille un peu lors de la dernière bobine du film, qui voit notre givré censeur commettre un carnage dans un hôpital, dérouillant même un commando lors d’une séquence bien sympathique. Mais le plaisir rencontré ici n’est pas comparable à celui que nous imaginions trouver au départ… Evil Ed n’est donc pas mauvais, loin de là, mais il loupe clairement son sujet et semble ne pas savoir sur quel pied danser. Voir cette scène lors de laquelle Ed, en plein cauchemar, rencontre sa conscience, représentée par un être au visage déformé et réellement flippant. Pas de bol, la séquence ne fait jamais vraiment peur alors qu’elle aurait pu, Jacobson nous collant par-dessus ces images à vous empêcher de dormir une musique peu inspirée et versant un brin dans le comique, type bande-son des moins bons films de chez Full Moon. Et tout le film est de cet ordre, ne parvenant jamais à marier son humour à ses aspects horrifiques, qui séparément arrivent à fournir de bons moments (le producteur qui s’énerve car Ed a censuré une scène de viol de castor pour l’humour, le suspense final nous faisant nous demander si Ed parviendra à tuer une innocente pour l’horreur) mais une fois placés ensembles ne délivrent pas grand-chose… Pas de quoi éviter le DVD en se pinçant les narines, car Evil Ed mérite une vision, mais il est nécessaire de garder à l’esprit que le tout n’est pas à la hauteur de sa réputation.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Anders Jacobsson
  • Scénarisation: Anders Jacobsson, Göran Lundström, Christer Ohlsson
  • Producteurs: Anders Ek, Göran Lundström, Henrik Wadling
  • Pays: Suède
  • Acteurs: Johan Rudebeck, Olof Rhodin, Per Löfberg, Camela Leierth
  • Année: 1995

4 comments to Evil Ed

  • ingloriuscritik  says:

    Comme très souvent ton papier atteint des sommets que l’œuvre Zédifante traitée ne tutoiera jamais…et au contraire de ta chro que j’ai savouré je n’ai pas pu aller au bout de ce nanar venu du froid !Impossible, mes heures de visionnage étant trop compté. Tiens pas rancunier , je vais m’écouter un petit ABBA, histoire de garder foi (autre abats…) en nos amis scandinaves, jadis plus horrifiquement inspirés!

  • Alice in Oliver  says:

    Une sorte d’Evil Dead suédois, sauf que ce n’est pas Sam Raimi derrière la caméra et ça se voit… Recommandable mais pas indispensable

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