Le Dernier Pub Avant La Fin Du Monde

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Une bière et puis s’en va ? On espère bien que non, Edgar Wright et ses deux potes Simon Pegg et Nick Frost ont beau avoir mis un terme à leur trilogie des Cornettos (les héros en mangent dans chaque film), on espère bien qu’ils vont remettre le couvert car même si ce The World’s End constitue un final impeccable, on reprendrait bien une tournée…

 

 

Après tout, si Georges Lucas a fait une seconde trilogie à sa guerre spatiale, pourquoi Edgar Wright et ses amis ne reprendraient pas du service pour nous faire rire à nouveau ? D’autant que le brave Anglais a sans doute bien besoin de rire un peu, lui qui fut plus ou moins forcé de quitter Ant-Man, projet super-héroïque sur lequel il planchait depuis bien des lunes et finalement mis en boîte par un autre. A l’heure où j’écris ces lignes (ou plutôt à celle ou je les réécris, le texte qui s’étale devant vos yeux datant de 2014 et ayant dès lors subit une petite révision…), le projet actuel du Edgar se nomme Baby Driver et on ne sait pas grand-chose à son sujet si ce n’est que la bande est prévue pour 2017. On a donc le temps de voir venir et supposer ou non que la pelloche sera aussi relaxante que les précédentes du gaillard… Ce qui n’est pas bien grave puisque The World’s End, titré chez nous Le Dernier Pub avant la fin du monde, un titre français pas si mal pensé, nous permettra de patienter. Pas la peine de faire dans le suspense inutile, ce troisième membre de la trilogie « Blood and Ice Cream » est une réussite, tout comme l’étaient les deux précédents. Le désormais culte Shaun of the Dead, qui relança un genre jusqu’à lui assez discret, celui de la zombedy (ou zomcom) et participera à l’élan cadavérique qui touche le grand écran mais aussi la petite lucarne depuis quelques années, mais aussi cette belle déclaration aux films de bourrins qu’est Hot Fuzz, qui se lançait dans une étrange fusion, balançant un tueur de slasher dans une petite bourgade digne de la série Inspecteur Barnaby, le tout dans une ambiance drôle et brutale ne cessant de faire des clins d’œil aux Bad Boys de Michael Bay. Des films « geeks » (terme que je n’aime guère mais que je me sens obligé d’utiliser pour ces deux films) qui auront eu l’intelligence de ne pas se contenter de faire des œillades aux fans de la culture populaire alternative tout en parvenant à attirer les foules en misant sur des valeurs universelles: l’humour, le rythme, le cœur et l’action. Une recette miracle, à priori évidente pour tout le monde mais qui n’est pas si facile à cuisiner sans enlever la saveur de l’un des ingrédients au profit d’un autre. Une recette est bien entendu réutilisée dans The World’s End et fonctionne toujours du tonnerre. Ce dernier film de Wright étant de toute évidence très bon, la question que tout le monde se pose étant pour le coup « Le film est-il aussi énorme que les deux précédents » ? Voyons cela…

 

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Gary (Simon Pegg) est d’humeur nostalgique: il se rend compte que le meilleur moment de sa vie était une virée entreprise lors de son adolescence, en compagnie de ses quatre meilleurs amis: Andy (Nick Frost), Steven (Paddy Considine), Oliver (Martin Freeman) et Peter (Eddie Marsan), la bande s’étant alors lancée dans la tournée des bars, une quête qui ne vu malheureusement jamais sa conclusion arriver, laissant un goût d’inachevé dans la bouche de Gary. Mais tout cela, c’était il y a vingt ans et tout a changé depuis, à commencer par ces fameux amis, tous devenus des hommes responsables qui ne peuvent donc plus se permettre de faire des folies. Mais Gary compte bien les bousculer un peu et les forcer à refaire ce marathon houblonné. Et cette fois, c’est juré, ils arriveront au bout, jusqu’au dernier des douze pubs: le World’s End, ligne d’arrivée du périple. D’abord réticents, les quatre Anglais finissent par accepter. C’est après tout une bonne occasion de se rappeler le bon vieux temps, voire de mettre les choses à plat concernant certains éléments du passé, des disputes qui pourraient ressurgir. Mais voilà, rien ne se passe comme prévu, le petit patelin dans lequel la bande retourne pour prendre une bouffée de jeunesse étant envahi par des aliens ayant prit la place des locaux et qui n’apprécient pas que l’on découvre leur identité cosmique. Mais hors de question pour Gary de renoncer à leur barathon: ils doivent arriver jusqu’au World’s End, coûte que coûte. Une lutte s’engage alors entre nos rosbifs, passablement bourrés, et ces envahisseurs, qui vont apprendre qu’il ne faut pas sous-estimer un homme qui en est à sa sixième ou septième bière…

 

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Edgar Wright est un homme précieux, l’une de ces personnalités capables de sauver le cinéma de divertissement du cynisme Hollywoodien qui s’est emparé de lui il y a bien longtemps déjà. Car il fait partie des rares qui ont compris que, quelle que soit votre putain d’histoire, si elle ne met pas en scène des putains de personnages, ça ne sert à rien d’espérer en tirer quoi que ce soit. Et ça, l’Anglais le sait mieux que personne, lui qui aura replacé l’humanité au centre de ses scripts. Que ce soit dans Shaun of The Dead ou Hot Fuzz (je mets Scott Pilgrim de coté, c’est un cas trop diffèrent), nous nous surprenions à ressentir un sentiment qui semblait nous avoir quitté depuis… pfiou! Au moins depuis les années 80! Le sentiment d’aimer des personnages, d’avoir de nouveaux potes que l’on aimerait côtoyer plus longtemps, apprendre à mieux connaître, avec qui déconner encore une fois. Cet élément clé aura fait le succès des deux précédents opus de la trilogie, selon moi bien plus que le sens du rythme d’Edgar Wright (qui est un monstre à ce niveau, il faut le préciser tout de même) ou l’humour, finalement pas si immédiat que cela (car, toujours selon moi, celui-ci ne finit par marcher qu’avec le temps, au fil des visions). Non, ce qui fonctionne d’emblée, ce qui nous balance dans le bain sans prendre le temps de nous déshabiller, c’est bel et bien le fait que plus que des personnages de cinéma, Wright balance à l’écran de véritables humains. Toujours très bien écrits, avec leurs histoires, leurs petites manies, des détails qui nous perforent comme des balles sorties d’une sulfateuse mais qui paradoxalement ne semblent jamais trop forcés, justement parce que cela sonne vrai. Bien entendu, le miracle ne peut se produire que si les acteurs qui leur donnent vie sont bons, et cela tombe bien car tout le cast est exceptionnel et d’une justesse jamais démentie (ma préférence va à Paddy Considine, touchant), même si l’on peut trouver Simon Pegg un peu outrancier, ce qui colle finalement bien avec son personnage, lui-même un cabotin fini. Notons également la présence de Pierce Brosnan, assez amusant et toujours très classe, venu continuer la lancée d’un Wright amusé à l’idée de filer des contre-emploi à d’anciens James Bond. Mais tout de même, ce qui frappe ici, encore plus que dans Shaun of the Dead et Hot Fuzz, c’est la qualité d’un scénario qui semble partir dans tous les sens mais finit par créer un tout d’une parfaite cohérence. Si certains producteurs ont besoin de se rappeler que pour faire un bon film, il faut avant toute chose un script bien modelé, ils n’ont qu’à regarder Le Dernier Pub…, cela leur sautera aux yeux…

 

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Bien évidemment, au bout du troisième film, on finit par connaître la manière qu’ont Wright et Pegg d’écrire un film. Longue exposition qui prend bien le temps de présenter les personnages et leurs vies, pluie de détails à priori sans importance qui ne semblent servir que comme gags immédiats mais finiront par devenir capitaux au fil du film, final reprenant les codes d’un genre pour y ajouter de l’humour (invasion zombie, fusillade, ici invasion extra-terrestre). Ce qui ne veut pas dire que Wright n’a rien de nouveau à nous apporter, bien au contraire, le réalisateur ayant pris un soin tout particulier à déjouer les attentes du spectateur, sans que cela ne soit trop voyant. Soyons honnêtes, quelqu’un qui n’a vu les précédents films qu’une ou deux fois ne notera peut-être pas forcément les différences de tons et rangera ce World’s End a coté des autres sans remords particuliers. Ce qui est bien normal puisque de toute évidence il s’inscrit dans la droite lignée de ceux-ci et en reprend certains gags (les barrières par-dessus lesquelles Simon Pegg saute) mais Wright nous prend tout de même par surprise, pour ne pas dire par derrière, lors de quelques instants et semble créer une distance entre ce troisième « opus » et les deux autres. Le ton est effectivement plus désabusé, chacun des personnages semblant dresser un constat, celui de vies partiellement gâchées. Shaun of the Dead parlait d’un adulte qui devait prendre ses responsabilités et devenir plus sérieux, Hot Fuzz d’un autre qui était justement trop sérieux et devait se dérider un peu. The World’s End nous parle lui d’un type qui refuse tout simplement de grandir, d’un Peter Pan resté coincé en 1989 et qui ne comprend pas pourquoi les choses ont tellement été modifiées. Pourquoi ses amis se sont éloignés ? Pourquoi ne s’amuse-t-il plus ? Pourquoi n’est-il plus aussi cool ? Le personnage de Gary King est celui d’un être bloqué temporellement, qui sait que le meilleur de sa vie est derrière lui et se refuse à laisser partir ces moments, à leur donner le stade de simples souvenirs. Il veut les ranimer. Un personnage qui peut sembler agaçant au premier abord, son égoïsme étant si fort qu’il met en danger ses précieux amis, mais qui se révèle très touchant et pourrait même nous tirer une larmichette, les apparences étant trompeuses…

 

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Finalement, nous sommes en pleine crise de la quarantaine, ce qui n’est pas surprenant vu que Wright approchait des 40 berges lors de l’élaboration de The World’s End. Il dresse donc un tableau un peu nostalgique, celui d’une personne qui regarde en arrière et se dit que, tout de même, c’était pas mal avant. Voire mieux… Evidemment, la comparaison s’arrête là puisque lui aura réalisé ses rêves, ce qui n’est pas le cas de ses personnages, qui ont tous une revanche à prendre. Un barathon à finir, une déclaration d’amour à faire, une brute à remettre à sa place. Mais le message de Wright est très clair: il n’est jamais trop tard. Car même à quarante ans, il est encore temps de rattraper un rendez-vous manqué, et nos héros vont d’ailleurs rattraper le temps perdu et même aller au-delà de leurs espérances, faisant des choses qu’ils n’ont jamais faites dans leur jeunesse. Et c’est là que les aliens entrent en jeu, bien entendu, ces mannequins pissant du sang bleu étant l’occasion pour Wright de nous servir des bastons parfaitement chorégraphiées. Et oui, cela peut paraître bizarre, mais c’est dans une comédie anglaise se déroulant dans des pubs que l’on trouve parmi les plus beaux combats de ces dernières années. Stallone, Statham et Li se prennent effectivement une volée par nos buveurs de thé, qui sont les vrais Expendables du cinoche moderne. Les bastons sont d’une lisibilité à toute épreuve et dotées de chorégraphies parfaites et surprenantes puisqu’utilisant parfaitement le décorum et les objets à disposition. Car si le montage doit permettre à nos acteurs d’avoir des doublures qui les aident, il faut bien avouer que c’est un putain de plaisir de voir ces trognes « de tous les jours » se foutre sur la gueule avec des aliens. Mention spéciale à Nick Frost, qui est l’action star de l’année! Il dérouille tout le monde avec une hargne communicative, dévissant les aliens à la pelle. Frost nous prouve par ailleurs qu’il est très à l’aise dans des rôles sérieux, le grand dadais de ses précédents films (car on ne l’a pris que pour ce genre de rôles depuis Shaun…) étant ici bien loin. Pas une révélation, car on le savait très bon, mais presque…

 

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Mais les aliens ne sont pas une pièce rapportée ne servant qu’à amener un peu de rythme et d’action, les auteurs ne se contentant pas d’une bête histoire à la Mars Attacks! avec des envahisseurs venus éradiquer la race humaine. Wright et Pegg soignent leur mythologie et nous proposent un concept original, ou en tout cas peu vu, l’intrigue et le mystère les entourant faisant basculer le film. D’une petite comédie sur des potes qui se retrouvent, la bande se mue d’un coup en un pur actioner typé SF, le ton devenant soudainement plus sérieux. Bien sûr, cela reste drôle régulièrement, mais nous ne sommes n’est pas dans un Scary Movie où l’on se fout totalement des personnages, qui ne sont que des balanceurs de vannes. Ici, puisque l’on se soucie des protagonistes, et bien l’on se surprend à stresser également pour eux. Et qui a vu Shaun of the Dead sait que Wright peut très bien tuer ses potes de pellicule… C’est peut-être ce qui risque de déranger certains, le film n’étant pas d’aussi bonne humeur que les précédents, la gravité qu’il finit par obtenir pouvant causer une déception chez ceux à la recherche d’un simple divertissement humoristique. Ils seront sans doute encore plus décontenancés par le final, très étonnant (et qu’il serait criminel de dévoiler, donc ne comptez pas sur moi), capable de déranger au départ mais qui s’inscrit finalement dans la thématique et se trouve être une conclusion plus que satisfaisante pour le personnage de Gary. Notons également que le film peut sembler peu drôle au premier abord, qu’il contient moins de gags marquants que les autres. Ce qui n’est pas faux mais Hot Fuzz ne dévoilait toutes ses finesses qu’au bout de la troisième ou quatrième séance, semblant moins drôle et abouti que Shaun (alors qu’il n’en est rien), qui n’était finalement pas plus drôle mais seulement plus immédiat. Je parie mes pantoufles Tortues Ninja en forme de Raphaël que c’est pareil pour Le Dernier Pub, film voué à dévoiler ses charmes comiques au fil du temps et qui pourrait même devenir le plus réussi de la trinité.

 

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C’est en tout cas le plus touchant et celui qui approfondit le plus sa thématique. Ce retour en arrière sonne toujours juste et capture parfaitement ce sentiment nostalgique, celui où l’on se dit qu’on a passé de bons moments et fait naître un sourire emprunt de tristesse lorsque l’on se rend compte que tout cela est passé et ne se reproduira plus. Sauf si l’on en décide autrement, ce que Wright nous recommande chaudement. Et lorsque l’on voit son film, une envie nous prend immédiatement: celle de réunir quelques potes et d’aller se faire une virée, comme si c’était la dernière, comme si les lendemains n’existaient plus. Wright nous invite à ne plus contempler le passé mais à nous en servir pour créer notre futur. Alors qu’importe les quelques petits défauts qui émanent ça et là, comme ce climax un peu décevant, ils ne font que souligner l’humanité du projet. Car comme le rappellent les héros, l’erreur est humaine. Et The World’s End est un film terriblement humain.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Edgar Wright
  • Scénarisation: Edgar Wright, Simon Pegg
  • Producteurs: Tim Bevan, Eric Fellner et Nira Park
  • Titre original: The World’s End
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Simon Pegg, Nick Frost, Paddy Considine, Martin Freeman, Eddie Marsan, Rosamund Pike
  • Année: 2013

En lire plus sur La Séance à Roggy, qui nous sert une bonne pinte!

11 comments to Le Dernier Pub Avant La Fin Du Monde

  • Hugo Spanky  says:

    Ouais. C’est exactement ça. Ce film part de la banalité la plus totale pour nous embarquer….ailleurs ))))

  • Roggy  says:

    Tu sais ce que je pense du film (et merci pour le lien 🙂 ). J’ai dû passer à côté du film car j’ai été un peu déçu, surtout dans la 1ère partie. Comme tu l’écris, peut-être qu’un deuxième visionnage s’impose pour apprécier une nouvelle rasade d’humour anglais. Surtout que ta chronique excellente et ambrée m’a fait encore fait tourner la tête.

  • Nola Carveth  says:

    Super chro, Rigs ! Ça me donne envie de tous les revoir, d’autant que moi aussi je considère Hot Fuzz, vu une seule fois, comme moins bon, enfin disons qu’il m’a moins plu. En revanche je me souviens avoir trouvé énormément d’humour dans Le Dernier Pub…, à la première et seule vision, comme quoi. Mais tu as raison, c’est avant tout un film profondément humain, rempli de personnages attachants. Mais aussi avec un côté SF, et des bastons, vraiment bien foutus. Un vrai régal !

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