Mon Cinéma de A à Z

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Lorsque Julien Richard Thomson sort un livre titré Mon cinéma de A à Z, nous avons tôt fait de penser que les écrits seront plus volontiers placés sous le signe du Z que de toute autre lettre de l’alphabet. Pourtant, via cette mise-au-point de 142 pages, le réalisateur nous montre que nous nous sommes peut-être trompés sur son compte…

 

RJ Thomson, c’est un peu l’exception française en matière cinématographique, pour ne pas dire le caillou dans la chaussure de la culture locale. Le bonhomme, qui s’est fait tout seul (ce qui est déjà une sacrée différence par rapport aux trois-quarts des réalisateurs en activité, qui ont bien souvent comme premier talent un carnet d’adresses bien garni) n’a jamais bénéficié de la moindre aide du CNC, refuse le diktat du drame social pour mieux verser dans le genre que nous aimons, tourne en mode commando et souvent sans autorisation, quand il ne se fait pas attaquer par des politiciens qui ne savent plus quoi faire pour que l’on cause d’eux. Julien Richard Thomson a pour ainsi dire tout vu et tout vécu en matière de création de cinoche, les pires merdes lui tombant dessus encore et encore, au point qu’un biopic sur sa personne serait sans doute perçu comme trop peu réaliste, quand bien même il collerait rigoureusement aux faits. Mais c’est comme ça, RJ Thomson, non content de proposer un cinéma fantastique, a aussi eu droit à une vie fantastique, malheureusement plus peuplée de désillusions que d’émerveillements. Procès de la part de Philippe de Villiers pour l’utilisation, par hasard, de son nom dans un film, litige avec une actrice qui n’a plus envie d’apparaître dans Bloody Flowers alors que la pelloche est déjà tournée, scandale improbable autour d’un Korruption perçu par certains comme un film porno tourné dans une mairie, escrocs en pagaille venus mettre des bâtons dans les roues du réalisateur, galères impossibles sur les tournages, refus en pagaille de tous les organismes de financement,… Voilà quelques-unes des déconvenues auxquelles Julien a toujours dû faire face, tentant de ne jamais plier face à une adversité de tous les instants. Autant dire que tout ce bordel, plus ou moins joyeux, qui entoure le gaillard méritait bien d’être retracé dans un livre. C’est chose faite depuis la fin mars 2015, Mon cinéma de A à Z, écrit par Thomson en personne (et préfacé par Jean-Pierre Putters et Christophe Lemaire, amis de longue date du gazier) et également édité par lui-même via sa structure Jaguarundi Films (visitez leur site, le livre y est bien évidemment disponible). Alors on fout son petit cul dans son canapé, on chausse ses pantoufles Tortues Ninja et on s’envoie tout ça dans les mirettes !

 

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Comme le nom du bouquin le suggère, c’est à un abécédaire que le lecteur va faire face, chaque lettre étant le point de départ d’un sujet, d’un chapitre. Nous aurons donc, en vrac : B comme Budget, F comme French Frayeurs, G comme Gangsters, J comme Jurassic Trash, K comme Korruption, M comme Mad Movies, T comme Time Demon et bien sûr Z comme série Z. Un vrai tour d’horizon de l’univers de Thomson est donc ici proposé et la première question à se poser est la suivante : notre réalisateur est-il également un bon écrivain ? La réponse est « oui » ! Bien entendu, ce n’est pas du Simenon, mais il n’empêche que Julien sait scribouiller. Ses phrases sont travaillées et ne manquent pas de rythme, l’auteur sachant se faire percutant lorsque besoin est, sans jamais oublier de prendre un peu de distance et rire de certaines situations incroyables. Voire même de lui-même lorsque l’occasion se présente. Le style est donc là et permet à la lecture d’être des plus agréables, les 144 pages de Mon cinéma de A à Z se tournant très vite, ce qui est toujours bon signe… On en viendrait presque à regretter que l’auteur ne soit pas allé plus loin dans les détails, ne se soit pas lancé dans une autobiographie de plus grande ampleur, plus ambitieuse. On imagine en effet fort bien le fantastique résultat que cela aurait donné, sans compter sur l’effet de récit chronologique qui aurait été bénéfique à l’ensemble. Il y a en tout cas de quoi faire un sacré bouquin sur la vie agitée de Julien, qui prend parfois des airs de thriller… Mais on comprend aisément qu’il était préférable pour un livre édité avec les moyens du bord de ne pas prendre la forme d’une brique de papier, le pari pouvant se montrer trop risqué… Pas grave, le livre disponible fait largement l’affaire, se montrant aussi récréatif que faire se peut, ne souffrant comme réel défaut que de quelques erreurs d’inattention qu’une solide relecture aurait pu éviter. Pour le reste, c’est quasiment du tout bon.

 

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Bien sûr, si le principe de l’abécédaire permet une navigation aisée et agréable, permettant de piocher à gauche ou à droite selon nos envies et inspirations du moment, il a aussi pour défaut obligatoire d’être légèrement inégal. On ne pourra donc pas se passionner pour tous les chapitres et je mentirais si je disais que celui offrant à Julien la chance de crier son amour pour Cronenberg ou Lynch m’a passionné. Mais c’est bien le seul. Car oui, le reste est très intéressant, même s’il pourra éventuellement décevoir les jeunes réalisateurs en herbe qui espèrent trouver dans Mon Cinéma de A à Z un vrai guide du cinéaste débrouillard. Le but n’est ici pas le même que dans les livres de Lloyd Kaufman, qui a plusieurs points communs avec Julien, ses Make your own damn movie et compagnie tentant clairement de répondre aux interrogations des admirateurs et futurs clients du fameux système D. Thomson, lui, ne prend pas le rôle d’un mentor ou d’un professeur, ne tentant jamais d’expliquer la marche à suivre pour donner naissance à une bisserie, préférant se concentrer sur son parcours, sur son expérience. Et si certains peuvent en retirer des leçons, et bien tant mieux pour eux ! Le gros du livre, c’est les anecdotes, toutes plus incroyables les unes que les autres et qui valent clairement le coup d’œil. On rit souvent en parcourant ces déboires, qui heureusement se finissent toujours assez bien, tout en en apprenant plus sur ce personnage incontournable du milieu bis francophone. Et c’est peut-être là le plus intéressant car de toute évidence, nous nous trompions un peu sur le papa des Time Demon, qui semble être devenu ce qu’il est par accident. S’il aime le cinéma bis et la série Z, Julien Richard Thomson ne considère pas que ces genres définissent son œuvre, qui comprend de nombreux projets restés au stade de scénarios, assez éloignés de l’esprit humoristique et volontairement zinzin de Jurassic Trash. On comprend donc que le metteur en scène est un peu enfermé malgré lui dans un style qu’il apprécie mais qui ne caractérise pas forcément ses aspirations. L’auteur peut même se montrer blessé que l’on pense que son ambition puisse se résumer à filmer des gonzesses les nichons à l’air dans de vieux hangars…

 

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Inutile de dire que l’on finit par être attendris par le personnage, si ce n’était pas encore le cas avant cela. RJ Thomson donne l’impression d’être un gladiateur tombé dans la cage aux lions, forcé de combattre des fauves dont les recours semblent infinis alors que lui n’est équipé que d’une lame émoussée. Pourtant, fièrement, le combattant continue sa lutte, la tête haute. Alors on peut penser ce que l’on veut de Thomson l’artiste, et lui-même n’hésite pas à dire ce qu’il pense de certaines de ses productions (Eject, qu’il n’a cependant pas réalisé, est assez bousculé dans le livre), mais force est de reconnaître que l’on ne peut qu’admirer l’homme, qui n’a jamais rien lâché et ne s’est jamais laissé emporter par la Nouvelle Vague qui tente de le noyer. Heureusement, le sympathique personnage, qui nous éclaire un peu sur ses autres activités (il a travaillé dans la pub ou réalisé quelques documentaires, une facette moins connue de son job), est un bon nageur et sait éviter les récifs acérés. Qu’on aime ou non ce qu’il fait, voire le bonhomme, il faut reconnaître une chose : si jamais il venait à abandonner sa caméra, « ils » seraient gagnants. Je parle bien sûr des garants du bon goût et du politiquement correct qui ne voient le cinéma que sous le prisme du drame social parisien et de ses couples déchirés par l’adultère et le foie gras mal préparé. Julien Richard Thomson est l’un des rares à les combattre, seul, ne recevant même que peu d’aide de ceux qui pourraient pourtant être ses alliés. En cela, il est précieux et ce serait un drame qu’il quitte le paysage audiovisuel français. Car qui jouerait le rôle du rebelle qui propose quelque-chose de diffèrent ? Personne, j’en ai bien peur.  Ce n’est peut-être pas le rôle que souhaite avoir Julien, on s’en doute bien, mais il est peut-être plus nécessaire, plus utile, et ce qu’il fait aujourd’hui a sans doute plus de sens que ce qu’il pourrait faire s’il était accepté dans les rangs. Alors que tous les barboteurs du bis se joignent à lui via Mon cinéma de A à Z, beau témoignage d’une vie pas comme les autres et loin d’être dénuée de sens…

Rigs Mordo

5 comments to Mon Cinéma de A à Z

  • princecranoir  says:

    Merci pour cette présentation. De ce Thomson je ne supposais jusqu’ici même pas l’existence et j’apprends qu’il donne dans la bisserie avec Amanda (dé)Lear ! J’espère qu’il y a au moins un chapitre sur elle ?

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