Le Spectre de Frankenstein

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Le colosse cadavéreux né de l’union entre le Docteur Frankenstein et la foudre reprend du service en 1942, soit trois années après un Le fils de Frankenstein que l’on pensait être la conclusion d’une trilogie parfaite. Raté, le géant vert revient avec Le Spectre de Frankenstein, un quatrième opus qui n’est pas né dans la facilité…

 

 

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il fut nécessaire de sortir le forceps pour faire sortir ce gros bébé, mais la Universal a sans doute été obligée de pousser pas mal… Tout d’abord parce qu’en ce début des années 40, les monstres n’ont plus tout à fait la même cote que dix années auparavant, lorsque les premiers méfaits de Dracula, la momie et la créature de Frankenstein faisaient sensation. Oh, ce n’est pas non plus la déchéance, mais les choses ont changé, les budgets ne sont plus les mêmes et le bestiaire quitte la catégorie A pour plonger dans la Série B et, globalement, les forces créatrices rencontrent quelques difficultés pour innover. Ce n’est pas pour rien que, quelques temps plus tard, les pontes de la Universal se mettront à croiser les monstres, ce qui permet de redonner un coup de boost à des histoires qui semblent avoir tout donné. Mais en 42, on continue à croire que la monstruosité sortie du laboratoire d’Henry Frankenstein peut rapporter gros en mode solo, contrairement à son ami Drac’ qui n’aura eu qu’un seul film dédié tout entier à ses canines, laissant sa progéniture perpétuer les plaisirs vampiriques avant son retour dans le Monster Mash House of Frankenstein. Le Spectre de Frankenstein se met donc en marche avec le scénariste Eric Taylor (Le Fantôme de l’Opéra version 43, Son of Dracula) dans le cockpit, ce dernier imaginant une histoire qui ferait bander un homme-tronc. Son idée, c’est que le bossu Ygor soit toujours en vie malgré le fait qu’il se soit fait tirer dessus par Wolf Frankenstein (le fils d’Henry) à la fin de Son of Frankenstein. Toujours bien en forme également, la créature faite de membres morts, qui continuerait de servir un Ygor plus vicieux que jamais et qui déciderait de réunir d’autres personnes malformées pour créer une petite armée dont il serait le général et le monstre l’arme secrète. The Freaks Army, en gros ! Une superbe idée qui met en avant un Ygor incarné par Bela Lugosi qui avait par ailleurs volé la vedette à Boris Karloff (qui jouait le monstre bien sûr) et Basil Rathbone (qui était Wolf Frankenstein) dans le précédent volet… Mais voilà, les décideurs du studio aux monstres trouvent que tout cela est un peu trop glauque pour le public et refusent dès lors le script de Taylor pour embaucher Scott Darling (Weird Woman, The Mystery of Mr. Wong), qui reprend quelques idées de son prédecesseur mais dirige le tout dans une voie moins sinistre…

 

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A la réalisation, c’est Erle Kenton qui est appelé, un connaisseur de l’épouvante déjà derrière L’Ile du Docteur Moreau version 1933 et qui continuera à fréquenter les vilaines bêtes dans House of Frankenstein et House of Dracula. Bien entouré, le Erle ! C’est donc à lui de mettre en image le récit de The Ghost of Frankenstein, qui reprend les choses là où Son of Frankenstein les avait laissées. On retrouve donc Ygor (toujours Lugosi), en pleine forme malgré les dragées au plomb qu’il s’est ramassées dans la bosse mais qui doit vite déménager des ruines du château Frankenstein puisque les villageois ont pris les torches et les fourches pour l’y déloger. C’est des villageois, normal qu’ils fassent ça, c’est leur boulot de s’énerver et d’aller tout casser dans les films en noir et blanc. Ygor a néanmoins de la chance : il retrouve le corps du monstre, encore en vie même si sa santé semble déclinante. Son pote au dos rond décide donc de l’emmener chez le deuxième fils de Frankenstein, Ludwig, docteur également, spécialisé qu’il est dans les maladies mentales. Mais le Ludwig n’est pas franchement du genre à aider les deux tarés, d’autant que le vieux Ygor est clairement malsain et que le monstre a déjà fait des ravages et tué plusieurs personnes alors qu’il n’est arrivé en ville que depuis cinq minutes ! Ludwig, son souhait le plus cher, c’est qu’on oublie que son père et son frère ont déconné, et il compte bien réparer leurs erreurs pour laver son propre nom. Il a donc la ferme intention de démolir la créature créée par son daron mais l’esprit de famille revient vite sonner à sa porte et il décide plutôt de donner un nouveau cerveau au mastodonte. Après tout, tous les problèmes viennent du fait que ce con de Fritz, assistant dans le premier film, s’est trompé de cervelle à ramener à Henry, lui refilant un ciboulot de tueur débile qui rendit donc le titan très énervé et meurtrier. Mais si on lui colle dans le crâne un esprit intelligent et raffiné, les choses pourraient changer… Et ça, Ygor l’a bien compris, lui qui désire contrôler le monstre et donc que sa matière grise soit placée dans la tête de la créature… Et il pourrait bien être aidé par le Docteur Bohmer, praticien jaloux de Ludwig… Dans les grandes lignes, il n’y a pas grand-chose à reprocher au scénario de Darling, qui contient tout ce que la dramaturgie d’épouvante a établi avec les temps, y compris des personnages intéressants aux intérêts variés. Alors que de nos jours seuls deux camps existent au cinéma, soit les gentils et les méchants ou les victimes et leurs bourreaux, l’horreur vintage n’hésitait pas à proposer des hommes et des femmes ambiguës, aux buts évolutifs et parfois opposés à ceux de leurs voisins. Les destins semblaient donc se lier et se délier dramatiquement pour le plus grand bonheur des spectateurs qui, finalement, ne savaient jamais vraiment à quoi s’attendre.

 

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Il y a en effet un petit parfum d’imprévu qui plane ici, tout simplement car nous assistons à une partie d’échec, Ygor avançant ses pions noirs tandis que Ludwig fait glisser ses blancs. Les deux avancent côte à côte sur un même chemin mais l’on devine que le premier carrefour sera fatal à l’un des deux, ce qui ne loupe bien évidemment pas. Bien sûr, tout cela serait inefficace sans des protagonistes remarquables. Fort heureusement, nous sommes bien lotis ici, et il n’est pas franchement nécessaire de rappeler qu’Ygor est un super monstre, peut-être le bossu le plus mémorable du cinéma. Fourbe, teigneux, intelligent (et donc très dangereux), manipulateur, comédien né, le cabossé dégage toujours le même charisme, bien aidé par un Lugosi toujours aussi bon. Lorsque ce cousin éloigné de Quasimodo sourit, c’est toujours avec le regard perçant de l’être mauvais, ce qui ne manque jamais d’être glaçant. Ygor volait la vedette à tout le monde dans Son of Frankenstein, c’est encore le cas ici. Un effort a tout de même été fait sur le monstre, qui semblait assez accessoire dans le précédent volet, et qui obtient un petit peu d’âme ici, se permettant même des revendications ! Une assez bonne idée qui ne porte pas le film bien loin cependant, le Frankie étant surtout là parce qu’il faut bien quelqu’un pour filer des trempes mortelles à tout le monde. Notons que Boris Karloff ne souhaita pas reprendre le vieux costume du gigantesque cadavre, trop occupé qu’il était à faire autre-chose et de toute façon désireux de mettre en avant ses talents de comédien, rendu limités par un rôle mutique et maquillé. C’est donc Lon Chaney Jr. qui prit le relais, l’acteur sortant tout juste du tournage du Wolfman lorsqu’il se plaça dans la peau du monstre électrifié (une quinzaine de jours entre les deux tournages !). On pourrait penser que dans ce rôle, tout le monde ferait l’affaire à condition d’être assez grand et qu’après tout il suffit de marcher d’une manière rigide et de grogner de temps en temps. Et encore ! Pourtant, on se rend bien vite compte que même les figures peu bavardes et maquillées, voire masquées, ont besoin d’un bon gars derrière puisque pour le coup, le regard si particulier de Karloff manque bien. D’ailleurs, ce monstre de Frankenstein a les yeux fermés en permanence ! De là à dire que le travail du fils de Lon Chaney est minable, il n’y a qu’un pas à ne pas franchir, car il se débrouille finalement assez correctement, même s’il ne fait pas non plus des étincelles… A sa décharge, l’acteur était déjà dans la dangereuse spirale de l’alcool, qui le siphonnait peu à peu et rendait les tournages difficiles, Chaney Jr. ne trouvant par exemple pas le chemin jusqu’au plateau lors de certains jours ou s’énervant fortement à certains moments, jusqu’à se blesser. Le maquillage qui lui était apposé à même la tête était visiblement désagréable et le rendait si irascible qu’il demanda avec véhémence qu’on le lui enlève. En vain, car personne ne l’écoutait, le forçant à le retirer lui-même, ce qui lui entailla le front, ralentissant le tournage. Cela dit, cet état d’ébriété ne l’empêchait pas d’être d’une grande gentillesse avec les enfants sur le plateau, particulièrement bien traités par ce petit grand du cinéma d’horreur, pas le meilleur des comédiens du genre mais une personnalité attachante.

 

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Autre personnalité bien connue des amoureux du cinéma horrifique à grand-père que Lionel Atwill, qui a enchainé les œuvres fantastiques comme Mark of the Vampire, Mystery of the Wax Museum, Murders in the Zoo et bien d’autres. Il était d’ailleurs le mémorable inspecteur amputé d’un bras dans Le Fils de Frankenstein, rôle qu’il ne reprend pas puisqu’il devient le professeur Bohmer, rôle par ailleurs assez intéressant. Jadis le mentor de Ludwig, il s’est retrouvé dépassé par son brillant élève qui a fini par en faire son assistant. Les places se sont inversées et cela blesse bien entendu Bohmer, qui voit en Ygor une bonne occasion de rétablir l’ordre naturel des choses (selon lui, du moins)… Bohmer est en tout cas plus agréable que Ludwig Frankenstein, joué par un Cedric Hardwicke (The Ghoul, The Invisible Man Returns), un autre habitué des monstres qui nous refile ici une prestation tout en retenue. Il ne montre en effet pas beaucoup de sentiments et incarne ce deuxième rejeton de manière assez plate, même s’il n’est pas nécessairement dérangeant non plus. Disons qu’il n’est pas marquant et que, de toute façon, c’est vers Ygor et le monstre que nos regards sont tournés… Sa volonté de laver l’honneur de sa famille et son rejet de son frère et son père sont par contre plutôt bien vus même si l’on aurait aimé voir tout cela plus poussé… No comment par contre concernant les personnages secondaires, la fille de Ludwig (Evelyn The Wolf Man Ankers) et son boyfriend (Ralph Bellamy, The Wolf Man aussi mais également Rosemary’s Baby) n’étant présents que pour meubler un peu, leur intérêt étant le même que celui d’un chasse-neige au Sahara… Bien fades, trop proprets, ces deux protagonistes sont oubliés aussi vite qu’ils sont présentés et constituent un défaut moindre dans un scénario qui en a bien d’autres… Car il y a des trous dans ce camembert, des questions que l’on se pose devant certains raccourcis franchement agaçants… Ainsi, et cet évènement donne sans doute son titre au film, le fantôme d’Henry Frankenstein vient demander à Ludwig qu’il continue ses recherches, ce qui fera basculer l’héritier du côté d’Ygor. Dire que c’est facile est en-dessous de la vérité, ce retournement de situation puant clairement la fainéantise scénaristique, que l’on retrouve également dans le traitement d’Ygor. C’est bien simple, le bossu sait TOUT ! TOUT ! Rien ne lui échappe, rien ne lui est inconnu, c’est un véritable Dieu qui n’ignore jamais le plus petit détail, qui connait parfaitement un Ludwig qu’il semble pourtant n’avoir jamais vu et qui est en prime increvable. Alors ça fait avancer le récit rapidement, c’est sûr, mais ces raccourcis finissent par déranger sacrément…

 

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De toute évidence, ce quatrième volet, le dernier avec la créature en solo, n’est pas aussi bon que les trois premiers, il n’en est pas moins un divertissement très agréable. La réalisation n’est pas non plus aussi bonne que jadis, mais Kenton fournit malgré tout ce que l’on espère de lui, parcourant quelques très beaux décors (l’obligatoire cimetière avec brouillard) quand bien même ceux-ci sont clairement moins friqués qu’auparavant (le laboratoire n’est pas bien terrible…). Il se lance aussi dans quelques bonnes idées visuelles, comme ce champ/contre-champ en plongée et contre-plongée permettant de voir comment une fillette voit le monstre, tel un géant, alors que celui-ci ne la voit que comme un insecte… Le Spectre de Frankenstein est un bon film et il est à conseiller à tous les amoureux des films de monstres à l’ancienne, qui peuvent acheter le DVD édité par Bach Films ou bien patienter puisqu’un autre éditeur français, Elephant Films, s’apprête à le ressortir en Blu-Ray, comme il le fera pour d’autres Monster Movies (Frankenstein rencontre le Loup-Garou, par exemple). A ne pas louper pour tous les « children of the night » qui se respectent !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Erle C. Kenton
  • Scénarisation: Scott Darling
  • Producteurs: Universal Studios
  • Titre original: The Ghost of Frankenstein
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Lon Chaney Jr., Cedric Hardwicke, Lionel Atwill
  • Année: 1942

6 comments to Le Spectre de Frankenstein

  • oncle jack  says:

    Excellente chronique de ce petit classique made in universal qui,s’il demeure le moins bon des « frankenstein solo » est une petite merveille grâce au jeu hallucinant de lugosi. Chaney Jr et son monstre au visage de gros bébé joufflu fait bien pâle figure à côté.

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