L’Effroyable Secret du Docteur Hichcock

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Ces grands romantiques de chez Artus n’ont jamais cessé de fournir aux grands poétiques que nous sommes des romances à l’eau de ronces. Il suffit de voir ou revoir Les Amants d’Outre-Tombe et ses sombres intrigues aussi sentimentales que familiales, La Mariée Sanglante et son union qui tourne mal ou encore Le Château des Morts-Vivants et son amour par-delà la mort. Et dans le genre « Collection Harlequin pour les déviants », L’Effroyable Secret du Docteur Hichcock se pose là !

 

Attention, ça spoile un peu!

 

Même s’il est moins cité que son élève Mario Bava, qui finira donc par devenir plus populaire que son maître, Riccardo Freda ne doit néanmoins jamais perdre sa place de pionnier du bis gothique venu d’Italie. Car sans son Les Vampires sorti en 1957, soit à la même époque que les premiers coups de marteau de la Hammer, où serions-nous maintenant ? Peut-être pas autour d’un bon verre de slime à causer de tous ces plaisirs ritals, qui n’auraient peut-être pas vu le jour non plus si le Riccardo ne s’était pas lancé dans l’épouvante avec son culte I Vampiri et, peu après, Caltiki, le monstre immortel. Freda est très clairement un ténor de sa catégorie, celle qui voit les toiles d’araignées se tisser entre de vieilles bougies, un défricheur qui ne se laissera pas dépasser par la vague de petits jeunots qui marcheront dans ses traces de pas, concurrant avec eux en livrant aux années soixante deux beaux fleurons du gothique. A savoir L’Effroyable Secret du Docteur Hichcock et sa fausse suite Le Spectre du Professeur Hichcock, déjà traitée dans les lignes de code de Toxic Crypt. Mais en bonne tête-en-l’air que je suis, j’ai oublié de me rendre dans le premier cabinet du Docteur Hichcock, erreur qui se répare donc aujourd’hui. De toute évidence, le titre du film vous rappelle un certain cador du cinoche, un certain fumeur de cigare qui aura définit le cinéma de serial-killers tel que nous le connaissons. C’est qu’en bon réalisateur italien qui se respecte, Freda a bien évidemment placé toutes les cartes de son côté pour avoir un succès, collant le nom (un peu trafiqué, manque un T, histoire d’éviter d’avoir affaire à un juge) d’un grand du genre sur son affiche tout en américanisant son propre blase, qui se change en Robert Hampton. Les petites magouilles transalpines habituelles, jamais bien méchantes, et que Freda juge comme nécessaire, lui qui subit les insuccès de ses tentatives horrifiques précédentes. Le réalisateur attribue donc tout cela à son nom trop latin et le succès de ses deux Hichcock lui donnera raison, les deux péloches marchant fort bien car prises pour des œuvres anglo-saxonnes !

 

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Dans les grandes lignes, L’Effroyable Secret du Docteur Hichcock est un film gothique comme un autre, son scénario ne s’éloignant guère des canons du genre. Jugez-vous-même : le professeur Hichcock est un médecin de renom, particulièrement prisé pour ses opérations délicates. Notre praticien est en effet le meilleur lorsqu’il s’agit de faire esquiver le trépas à ses patients, auxquels il fait subir des coups de bistouri très dangereux, qu’ils ne supporteraient sans doute pas s’il ne leur injectait pas un anesthésique de sa création qui ralentit la marche des organes vitaux. Comme morts, les malades qu’il soigne peuvent donc encaisser une difficile bataille médicale. Mais le brillant Hichcock n’utilise pas son invention dans le seul but de sauver son prochain, il s’en sert également pour endormir son épouse Margherita, histoire de la rendre rigide comme un cadavre et pouvoir satisfaire ses vices nécrophiles. Car Hichcock aime l’amour à froid et obtient la complicité de son épouse, qui se prête au jeu malgré les dangers des piqures. Un soir, elle le paie d’ailleurs de sa vie, son cœur ralentissant si bien qu’il passe carrément à l’arrêt, créant la détresse du docteur, qui se sent bien évidemment coupable… Incapable de rester dans le manoir où il a vécu de si beaux moments, le savant s’en va vers de nouvelles aventures, revenant douze ans plus tard avec à ses bras Cynthia, nouvelle conquête plus jeune que lui. La belle va dès lors pouvoir découvrir la maison de son époux, qui a gardé tous les portraits de Margherita, qui semble hanter les couloirs de cette vaste demeure. Et ce dans tous les sens du terme, car si Cynthia éprouve une jalousie bien compréhensible face à la difficulté qu’à son mari de se séparer des souvenirs de sa précédente dulcinée, elle découvre également qu’une silhouette féminine se ballade la nuit dans le domaine des Hichock… Classique, n’est-ce pas ? Mais aussi diablement efficace, vous en conviendrez, L’Horribile Secreto del Dr. Hichcock contenant absolument tout ce que l’amoureux des vieux caveaux peut souhaiter, au point que l’on puisse presque parler de film gothique parfait tant le schéma habituel du genre se retrouve ici, Ernesto Gastaldi, le scénariste, connaissant de toute façon fort bien les ficelles du genre (on lui doit aussi Le Corps et le Fouet ou La Crypte du Vampire, par exemple).

 

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Car tout est là, tout ! Les sentiments d’un protagoniste masculin ambigu, coincés entre deux époques, entre deux existences ! Les soupçons de la nouvelle épouse, bien évidemment la seule à se rendre compte que quelqu’un fait la nouba dans les couloirs peu éclairés du vieux manoir ! La sortie nocturne osée par cette brave héroïne, qui tentera de dissiper d’envahissantes zones d’ombres avec les lueurs d’un vieux chandelier ! La présence d’une vieille gouvernante froide comme l’hiver tibétain, bien évidemment pas nette ! Des orages qui viennent fendre un silence pesant ! Des passages secrets et des portes fermées à double-tour planquant les cachotteries les plus inavouables ! Une crypte peuplée de squelettes sortis de leurs cercueils effrités ! Un savant qui tombe chaque jour un peu plus profondément dans le puit sans fond qu’est la folie ! Des flammes qui viendront laver tous les vices cachés d’une demeure majestueuse ! Tout y est, pas un élément ne manque, pas même le chat noir qui viendra effrayer une Barbara Steele elle aussi quasiment indispensable aux plaisirs obscures du gothique. Inutile dès lors de préciser que les bisseux appréciant particulièrement les ambiances de cimetière seront bien servis ici, d’autant que le DVD édité par Artus (what else ?) fait honneur au talent de Freda, qui s’acoquinait avec la couleur pour l’occasion. Ce qui permet à la bande de s’offrir un écrin d’enfer, avec effets de lumières pétants qui feront le sel des cinémas de Bava et Argento, des lueurs rouges ou vertes s’amusant à tordre la réalité d’une vieille maison pour la faire glisser vers un soyeux fantastique. La réalisation est ainsi parfaite, balayant d’un regard affuté des décors à faire fondre les pupilles des plus fiers bisseux, la caméra prenant par exemple un malin plaisir à se placer au-dessus d’un triste enterrement. Enterrement rendu encore plus macabre par ce plan qui ne laisse entrevoir les visages que difficilement, ne dévoilant que quelques silhouettes sombres et glaciales, venues rendre un dernier hommage sous une pluie battante. Freda s’amuse également avec Barbara Steele, bien évidemment impeccable et qui n’a jamais eu à faire ses preuves dans l’épouvante de croquemort, le metteur en scène enfilant les clichés qui enferment la beauté trouble. Que ce soit derrière une fenêtre dont le châssis à de faux airs de barreaux ou dans un sous-terrain orné de grilles ancestrales, notre actrice fétiche semble constamment prisonnière d’une histoire à laquelle elle ne comprend rien…

 

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Le personnage de Barbara Steele n’est d’ailleurs pas vraiment le plus intéressant car même si cette muse du bis est bien évidemment très bien à sa place, elle ne fait au final qu’écoper du rôle de la demoiselle en détresse. Pas franchement un archétype passionnant, surtout lorsque l’on a en face un très bon Robert Flemyng dans le rôle du fameux Hichcock, un personnage autrement plus attrayant pour des passionnés des arts sombres comme vous et moi, qui ont moins le regard tourné vers le ciel étincelant que vers la volcanique Pandémonium. Alors un mec comme le Dr. Hichcock, en apparence aussi respectable que Mère Thérésa mais en vérité guère meilleur qu’Oscar Pistorius, ça ne peut que botter le bisseux, toujours en quête de nouveaux monstres à aduler. Car Hichcock en est un, et ce dans la grande tradition du genre bâti en bonne partie par la Universal, comprendre que le monstre ici présent reste néanmoins humain. De visage, tout d’abord, puisque Hichcock n’est pas un vampire ou mutant mais un homme presque comme les autres, mais aussi car, comme les grands du bestiaire fantastique, il est tragique. Voire même pathétique tant sa grandeur, gagnée à la sueur de son front et par son exceptionnelle intelligence, se trouve réduite en miettes par ses plus bas instincts. Si Barbara Steele est prisonnière d’une intrigue dans laquelle elle est une intruse, Hichcock se retrouve lui enchaîné à ses plaisirs charnels peu communs, otage de la nécrophilie qui l’excite tant. Si celui qui baisait la mort pouvait le faire de manière plus ou moins classe grâce à l’accord de sa consentante femme, fort compréhensive (c’est même un euphémisme !), il se transforme en une bête lorsqu’elle n’est plus à ses côtés pour accepter ses caprices sexuels. S’il peut se mentir à lui-même durant une dizaine d’années, le retour dans le manoir où il vécut ses plus beaux ébats, faussement nécrophiliques, réveille en lui sa soif d’organes froids, qu’il ira renifler dans une morgue, comme un crève-la-faim. Ce si brillant savant, devenu fou, se met donc en danger, risquant à tout instant de ruiner sa carrière, sa vie, si d’aventure un employé de son hôpital venait à le trouver chevauchant un cadavre. Hichcock a perdu la tête et est devenu un esclave des chairs mortes, forcé de se rendre à l’évidence : cet homme qui perpétuait la vie chez les autres ne vit plus que dans l’espoir d’aller plonger son entre-jambes dans les mouilles du Styx. Le docteur devient au fil du film de plus en plus triste, froid et cassant, trahissant son malheur, lui qui ne parvient pas à retrouver avec Cynthia la confiance et la complicité qu’il partageait avec Margherita. Ce qui va bien évidemment le pousser à reprendre ses vieilles habitudes, injectant à Cynthia l’anesthésique qui lui permettra de la violer. Sans doute la scène la plus importante du film, vécue à travers le regard de notre héroïne, entre le rêve et l’éveil, qui voit Hichcock doté d’un visage monstrueux débuter le viol tandis qu’une main crochue sort de l’obscurité pour griffer la nuque de l’agresseur… Un passage qui résume tout le nœud amoureux de l’intrigue, avec une Cynthia qui voit son nouvel époux comme un inconnu tandis que ce dernier tente de la faire entrer dans son monde par la force. Enfin, Margherita, bien évidemment des plus vivantes, semble ne pas vouloir lâcher son époux, qu’elle compte récupérer des jupes de Cynthia…

 

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Margherita qui est une méchante fantomatique, que l’on ne parvient pas à attraper, à savoir si elle est réelle ou si elle provient des fantasmes d’une Cynthia mentalement fragile. Elle est en tout cas plutôt effrayante et occasionne quelques scènes plutôt flippantes comme cette course-poursuite dans la crypte ou ce final dans les flammes… Ce qui n’est pas sans rappeler un certain La Tombe de Ligeia, qui sortira deux années après le classique de Freda et qui partage plusieurs éléments avec lui : l’épouse décédée, le cercueil avec un vitrail, un chat noir peu sympathique et une conclusion enflammée… Corman aurait-il copié un peu sur son voisin ? Peu importe au final, puisque cela nous fait deux grands films au lieu d’un ! Reste que Freda parvient, lui aussi, à tourner autour du Poe avec talent et il est indéniable que son Effroyable Secret du Docteur Hichcock est un indispensable du bis fantastique, tout comme l’est le tout aussi bon (voire meilleur !) Spectre du Professeur Hichcock, peut-être un peu moins baroque visuellement et un chouia moins effrayant mais au rythme un peu plus maintenu. Notez que vous n’avez nullement besoin de voir l’un pour apprécier l’autre, les deux pelloches n’ayant en commun que leur réalisateur, Barbara Steele et bien sûr une ambiance gothique… Aucun reproche sérieux à faire ici en tout cas, le seul petit caillou dans la chaussure étant la gouvernante, qui disparait du récit un peu trop simplement alors que sa relation avec ses deux maîtres méritait plus de développement compte tenu du fait qu’elle semblait être un rouage important dans la mécanique de l’amour vicié de Hichcock et sa première femme. Rien de bien grave donc et rien qui puisse justifier que vous vous teniez à l’écart de la belle galette de chez Artus !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Riccardo Freda
  • Scénarisation: Ernesto Gastaldi
  • Producteurs: Ermanno Donati, Luigi Carpentieri
  • Titre original: L’Orribile segreto del Dr. Hichcock
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Barbara Steele, Robert Flemyng, Harriet Medin, Silvano Tranquilli
  • Année: 1962

4 comments to L’Effroyable Secret du Docteur Hichcock

  • Dirty Max  says:

    Encore une plume alerte(tes jeux de mots sont un régal : « tourner autour du Poe »…)au service d’un classique du goth à l’italienne. Dans le film, j’aime tout particulièrement ce qui se cache derrière cette effroyable secret, fallait oser, c’est franchement déviant pour l’époque. C’est le petit plus qui fait la différence, en somme. En revanche, je trouve Robert Flemyng un peu falot, son interprétation ne parvenant pas à rendre justice à son personnage de « monstre » comme tu dis. Mais bon, faut dire que c’est pas évident d’exister en face de la ténébreuse Barbara…

  • Laurent  says:

    Très bonne critique comme d’habitude. Sauf que pour ma part, la gouvernante ne disparaît pas. C’est elle qui est prise pour le fantôme de Marguerita…On la reconnaît d’ailleurs clairement à 2 reprises !

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