La Malédiction des Pharaons

Category: Films Comments: 6 comments

Le retour du fanzine Hammer Forever ne fait pas que donner des ailes aux bisseux assoiffés d’épouvante gothique, il leur donne également envie d’aller fouiner dans les tombes de quelques pharaons qui n’aiment guère qu’on les sorte de leur torpeur. Mais tant mieux si les Egyptiens ont la malédiction facile : avec la Hammer, c’est si bon d’être maudit !

 

A moins que quelques nomades égarés soient venus poser leur tente dans la crypte toxique, il y a de grandes chances pour que vous, chers lecteurs, connaissiez déjà par cœur l’histoire de la Hammer. Les débuts difficiles, la résurrection avec la saga des Quatermass, leurs nouvelles versions des mythes de Frankenstein et Dracula,… Inutile d’en rajouter, nous pouvons passer d’emblée à leur troisième révision des grands classiques de l’horreur, le film qui enfonça le clou définitivement après les fabuleux Frankenstein s’est échappé et Le Cauchemar de Dracula, j’ai nommé La Malédiction des Pharaons. La consécration pour les Anglais, qui eurent droit aux égards de la Universal, qui autorisa l’utilisation de certains noms de personnages et du titre The Mummy. Une belle vitrine pour cette firme qui se fraya un chemin à travers les toiles d’araignée pour trouver le succès, donnant des couleurs à bien des monstres d’un bestiaire en perdition. Et autant le dire de suite, cette nouvelle version du zombie aux bandelettes est plus que bienvenue, l’effroi pharaonique ayant toujours eu un peu de mal à se reproduire dans des bandes de qualité. Non pas que les bons films de momies manquent, il y a quelques métrages du cru qui méritent d’être notés, mais on trouve tout de même moins fréquemment de chefs-d’œuvre avec ces monstres poussiéreux qu’avec les vampires ou les loups-garous. Il faut dire que faire un film de momie crédible n’est pas nécessairement aisé, cette catégorie monstrueuse demandant des décors particuliers qui changent des habituels manoirs et châteaux hantés. Moins évident d’aller tourner dans une pyramide que dans une forteresse européenne, vous en conviendrez… On se retrouve donc plus facilement avec des petits films sympathiques comme la saga Kharis de la Universal (La Main de la Momie, La Tombe de la Momie, Le Fantôme de la Momie, La Malédiction de la Momie) ou encore un Dawn of the Mummy (alias L’Aube des Zombies) visiblement très influencé par L’Enfer des Zombies de Lucio Fulci, qu’avec de francs classiques. Même la Hammer aura du mal à maintenir la qualité de La Malédiction des Pharaons lors de leurs essais suivants (Les Maléfices de la Momie, Dans les Griffes de la Momie, La Momie Sanglante), agréables mais pas franchement indispensables. Je vous arrête tout de suite : je considère que La Momie de Karl Freund, avec le grand Boris Karloff, est une véritable tuerie du genre, ne me jetez donc pas encore des scarabées à la gueule. Mais je considère également que le film est moins un film d’épouvante pur et dur qu’un thriller fantastique, voire psychologique. Après tout, la fameuse momie du titre était une sorte de serial-killer élégant, presque politicien, et était donc éloigné de l’image que l’on se fait du genre, avec son mort-vivant qui étrangle ceux qui ont osé foutre le pied dans ses parchemins… Le film de Karl Freund est donc une perle, mais une perle qui ne représente pas forcément son genre à la perfection, qui est un peu trop originale (et ce malgré son rôle de pionnier, quand bien même d’autres films de momies sont sortis auparavant mais eurent bien sûr moins d’impact). Alors que La Malédiction des Pharaons, lui, peut se vanter d’être le parfait représentant de sa catégorie…

 

mummy1

 

L’histoire est d’ailleurs on ne peut plus classique et va piocher dans les œuvres de la Universal, puisant à droite et à gauche dans la saga Kharis, piquant ici un climax et là un personnage, tandis que quelques séquences semblent échappées du film de Freund. On retrouve donc, comme de juste, une équipe d’archéologues partis fouiller dans les placards d’une princesse égyptienne, Ananka, ce qui réveille bien évidemment la momie qui reposait à ses côtés, nommée Kharis puisque la Universal le voulait bien. Le pauvre John Banning (Peter Cushing), son père (Felix Aylmer) et son oncle (Raymond Huntley) sont dès lors les proies de ce monstre sorti des sables, commandé par un Egyptien vénérant Karnak et n’appréciant guère l’outrecuidance de quelques mortels venus mettre leur nez dans les lieux de repos des siens. Incarné par un George Pastel qui retrouvera les têtes d’Anubis dans Les Maléfices de la Momie et qui peut donc être considéré comme le George Zucco (qui était dans la plupart des films de momies de la Universal) de la Hammer, cet être revanchard transportera Kharis jusqu’en Angleterre pour que la malédiction s’abatte sur les indélicats rosbifs. Script simple mais amplement suffisant, qui n’oublie pas de faire de la femme de Banning (Yvonne Furneaux) le sosie parfait d’Ananka, ce qui va bien évidemment réveiller les sentiments de Kharis, prêtre qui fut momifié parce qu’il avait tenté de redonner la vie à cette princesse morte, qu’il aimait éperdument. Rien de bien neuf sous le soleil de Râ, en somme, même si Jimmy Sangster, obligatoire scénariste de la Hammer, s’autorise quelques bonnes idées… Comme celle de faire de Peter Cushing un homme à la jambe blessée, qui aura dès le début du film le choix entre aller se faire soigner et ralentir les fouilles de la tombe d’Ananka ou continuer celles-ci et du coup boiter à tout jamais. C’est bien évidement cette deuxième option que choisira John Banning, ce qui a une utilité double. D’une part, cela montre le caractère de notre héros, qui fait passer l’archéologie avant tout le reste et qui est prêt à prendre bien des risques pour faire ne serait-ce qu’une découverte. D’une autre, cela permet de le mettre à un niveau égal avec la momie, monstre plutôt lent par définition. Sangster a donc la bonne idée de mettre face à elle des protagonistes âgés ou handicapés et même si le problème de jambe de Cushing n’est pas spécialement utilisé lors de ses affrontements avec Kharis, cela donne tout de même la sensation qu’il est plus vulnérable.

 

mummy2

 

Sangster prouve également qu’il est un habile scénariste en montrant que laisser de l’avance au spectateur sur les protagonistes n’est pas nécessairement source d’ennui lorsque c’est bien utilisé. Nous avons tous déjà assisté à des scènes emmerdantes au possible lors desquelles les personnages font le point sur une situation qu’ils viennent de découvrir alors que le public est déjà au jus depuis belle lurette. C’est laborieux au possible et ça fait chier tout le monde, nous sommes tous d’accord. Le bon Jimmy évite pourtant cette problématique en faisant de ses personnages des enquêteurs qui tentent de savoir qui est cet étrange assassin qui s’attaque à eux, ce qui apporte une dimension proche des Sherlock Holmes (difficile de ne pas y songer lorsque l’on voit Peter Cushing tenter de délier le vrai du faux !). De plus, il y a un enjeu dans cette enquête puisque plus vite Banning comprendra ce qui se trame, plus fortes seront ses chances d’échapper à Kharis et son chef, Mehemet Bey. A l’inverse, plus il trainera à saisir l’identité de cette menace, moins il y sera préparé… La Malédiction des Pharaons est donc plus palpitant que la majorité des films dont l’épouvante provient du pays des sphynx et s’autorise quelques échanges tendus et rondement menés. Ainsi, la meilleure scène du film n’est pas nécessairement l’une de celles auxquelles nous nous attendions, comme la première apparition de Kharis ou ses attaques. Non, les meilleures minutes de The Mummy sont celles voyant Banning et Mehemet Bey se lancer dans une joute verbale particulièrement tendue. Banning se doute que Bey commande la momie, Bey imagine que Banning est au courant. Pourtant, aucun des deux ne feront d’allusion claire aux évènements, se lançant dans une partie d’échecs orale où ils débattront sur leurs croyances et leurs oppositions. Banning est un athée accompli, volontairement arrogant pour faire sortir son adversaire de ses gonds, tandis que Bey estime, pas totalement à tort, que les archéologues se permettent bien des indélicatesses au nom de la science. Il y a ici une critique des fouilles, qui bafouent le repos et les croyances des autres au nom du tout puissant Savoir. Si Sangster ne prend pas clairement position, il a le mérite de poser quelques questions d’ordre éthique et de ne pas faire de Mehemet Bey un être purement cruel. Après tout, n’avertit-il pas les chercheurs des conséquences avant qu’ils ne dynamitent la tombe d’Ananka ?

 

mummy3

 

Reste-t-il beaucoup de place pour Kharis à côté de ces deux personnages qui semblent avoir du mal à fixer les frontières entre le bien et le mal ? Disons-le d’entrée : cette momie est bel et bien Kharis, comme dans les fausses suites du film de Karl Freund, ce qui signifie qu’elle est avant tout un colosse meurtrier qui ne se pose pas trop de questions, un golem qui avance et tue. Inutile d’aller chercher la même psychologie que chez l’Imhotep de Boris Karloff, ces deux incarnations du même monstre ne boxant clairement pas dans les mêmes catégories. Ce qui ne signifie pas que Kharis n’a rien à apporter au spectateur, au contraire même puisque c’est le grand (dans tous les sens du terme) Christopher Lee qui se retrouve sous les bandages. Comme pour la créature de Frankenstein qu’il incarnait dans Frankenstein s’est échappé, tout est dans le regard dans son cas, et il est indéniable que l’on ressent son amour et sa dévotion lorsque ses yeux croisent ceux de la femme de Banning, pour rappel véritable clone de la Ananka pour laquelle il fut supplicié. On a d’ailleurs droit à un long flashback qui nous raconte son histoire et qui est d’ailleurs l’occasion de faire le plein de rites égyptiens. Une très belle séquence, là encore, mystique et cruelle tout à la fois, durant laquelle Lee peut montrer qu’il sait être un Egyptien très crédible… L’acteur mérite d’ailleurs une belle médaille pour son implication dans le tournage, qui fut des plus difficiles pour lui puisqu’il se péta le dos à plusieurs reprises, se niqua la jambe (ce qui rend, il faut bien le dire, la démarche de la momie encore plus crédible) et subit l’enfer lorsqu’il devait jouer dans les marécages dans lesquels Kharis est tombé. Notre homme-monstre favori parvient en tout cas à exister malgré son épais maquillage, trouvant une présence à côté d’un Peter Cushing qui est pourtant le monstre de charisme que l’on sait…

 

mummy4

 

Et la réalisation dans tout ça ? Vu que c’est l’inévitable Terence Fisher qui est à la barre, je pense que tout est dit, n’est-ce pas ? L’élégance de son filmage, sa science de la mise en valeur de décors (par ailleurs à tomber !), ses plans mythiques (la momie à peine éclairée par un réverbère dans la nuit) et même des jeux de lumières qui laissent imaginer ce qu’aurait donné un film de momie réalisé par Mario Bava. Il faut ainsi voir la découverte du tombeau pour le croire, une lueur verdâtre illuminant une partie des lieux, finissant de lui apporter son aura de damnation. Très beau aussi ce paysage de marécages, pour le coup transpercé d’un éclat rougeâtre qui, là encore, distille un climat lourd… Inutile d’en rajouter, vous aurez bien compris que je considère La Malédiction des Pharaons comme un classique parmi les classiques et que c’est, à mon sens, l’un des meilleurs films de la Hammer (dans mon top 3, sans problèmes) et sans doute le plus beau représentant de l’horreur venue du Caire. Par Osiris, voilà un film solide comme un obélisque !

Rigs Mordo

Cette chronique a été rédigée avant le décès de Christopher Lee. Elle lui est dédiée.

 

maledictiondespharaonsposter

 

  • Réalisation: Terence Fisher
  • Scénarisation: Jimmy Sangster
  • Titre original: The Mummy
  • Producteurs: Michael Carreras
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Peter Cushing, Christopher Lee, Yvonne Furneaux, George Pastell
  • Année: 1959

6 comments to La Malédiction des Pharaons

  • Roggy  says:

    Très bonne chronique de ce classique de la Hammer. Même si, comme toi, j’aime beaucoup Terence Fisher, ce n’est pas mon Hammer préféré (j’ai un petit faible pour « Les vierges de Satan ». En revanche, c’est certainement le meilleur film de momie, d’autant plus quand elle a les bandelettes de Christopher Lee.

  • Dirty Max  says:

    Pas de doute, tu connais tes classiques sur le bout des doigts, l’ami! Et je suis bien de ton avis, La malédiction des pharaons est une merveille absolue(j’ai aussi un faible pour La Momie sanglante avec la sculpturale Valerie Leon). Même méconnaissable sous ses bandelettes, Christopher Lee apporte beaucoup à la momie Kharis. Comme dans Frankenstein s’est échappé!, l’acteur sublime son personnage, faisant du monstre un être tragique. Et puis face à lui, on retrouve le toujours génial Peter Cushing et la belle Yvonne Furneaux (chez la Hammer, les Yvonne sont toujours belles, comme le prouve aussi Yvonne Romain et Yvonne Monlaur…). Sans oublier le Master Fisher derrière la caméra. Bref, n’en jetez plus !

  • didier lefevre  says:

    Aucune momification à apporter à ce texte ! Il est parfait !

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>