Die Monster Die!

Category: Films Comments: 6 comments

dieteaser

Ayant sans doute épuisé le délicieux filon Edgar Allan Poe avec leurs sublimes adaptations téléguidées par Roger Corman, les gars de chez AIP se sont logiquement dit qu’il serait temps de changer d’auteur et d’aller voir du côté de ce bon vieux Howard Philip Lovecraft…

 

Attention, il y a quelques spoilers dans le coin!

 

Après La Malédiction d’Arkham, qui faisait déménager le grand Vincent Price des manoirs de Poe à ceux de Lovecraft, la firme AIP et ses deux chefs Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson décident de continuer à explorer les pages maudites du père de l’ami Cthulhu. C’est donc en 1965 que débarque Die Monster Die !, alias Le Messager du Diable comme il était nommé chez nous avant de reprendre son titre original pour sa sortie DVD. Une adaptation bien sûr assez libre, AIP oblige, de la nouvelle La Couleur tombée du ciel et qui n’aura pas les honneurs de la présence de Vincent Price sur son plateau. Mais hors de question pour la firme qui concurrençait la Hammer Films de débarquer dans les salles avec une bande ne contenant aucune star de l’horreur, car si cela est faisable de nos jours, ça l’était moins dans les sixties ou un grand nom du genre faisait toujours se déplacer quelques fantasticophiles tout en rassurant les indécis. C’est donc le légendaire Boris Karloff qui se charge de jouer les rabatteurs de l’horreur, ce qu’il fait à merveille vu que c’est son job depuis les années 30… Il est d’ailleurs un habitué d’AIP, lui qui prêtait déjà son regard d’outre-tombe à L’Halluciné et Le Corbeau. Il côtoie sur le plateau un certain Nick Adams, que les fans d’Ishiro Honda connaissent bien puisqu’il a joué dans Frankenstein vs Baragon et Invasion Planète X, ainsi que Freda Jackson qui est, pour sa part, une petite habituée de Terence Fisher avec qui elle travaillera à deux reprises (à l’occasion de The Last Man to Hang ? et Les Maîtresses de Dracula). Et puisque nous sommes en plein dans la Hammer, signalons également la présence de Suzan Farmer (Dracula, Prince des Ténèbres ou Raspoutine, le moine fou, pour citer les plus horrifiques) et l’Irlandais Patrick Magee (Orange Mécanique, bien sûr, mais aussi Le Chat Noir de Fulci et Dementia 13), qui finissent de donner au film une aura très britannique. Pour gérer tout ce beau monde est embauché un Daniel Haller encore débutant au poste de réalisateur (Die Monster Die ! est son premier film) mais qui connaissait déjà bien le monde de l’épouvante pelliculée pour avoir été directeur artistique sur la plupart des films d’horreur d’AIP, comme La Chambre des Tortures, La Tombe de Ligeia ou encore La Tour de Londres (la version des sixties, bien sûr). La rencontre entre ce jeune metteur en scène et Lovecraft fut visiblement agréable au premier, qui retrouvera le deuxième en 1970 à l’occasion d’Horreur à Volonté, alias The Dunwich Horror

 

diemonster1

diemonster2

 

Comme déjà précisé, Die Monster Die ! trouve ses bases dans La Couleur Tombée du Ciel, l’adaptant un peu à sa manière, changeant circonstances, personnages, lieux et même éléments horrifiques. Qui a déjà lu des œuvres de Poe pour ensuite voir les films sortis par AIP sait de toute façon à quoi s’attendre, le studio n’étant pas réputé pour suivre à la ligne les écrits qu’ils acclimatent au grand écran. Ils préfèrent se saisir de l’ambiance générale, retranscrire un sentiment, développer une aura proche de celles des nouvelles plutôt que de s’en tenir purement et simplement à des textes souvent un peu courts pour que l’on en tire un film de 80 minutes. Cela ne nous gêne pas lorsqu’il s’agit de Poe, tout le monde adorant les perles de Roger Corman reprenant les récits du maître, pas de raison d’être plus intransigeants lorsque cela concerne Lovecraft, n’est-ce pas ? Soyons donc bienveillants avec cette bande qui s’appelait à l’origine The House at the End of the World avant de prendre le titre plus orienté « B Movies » qui est le sien aujourd’hui et qui sortit d’ailleurs en double-programme avec La Planète des Vampires de Mario Bava. Alléchant menu, n’est-ce pas ? Mais revenons à l’histoire, qui est celle de Stephen Reinhart, un Américain qui rend visite à sa fiancée anglaise, Susan Witley, dans le petit village d’Arkham (vous les voyez venir, les ennuis, hein !). Une fois auprès des habitants, il demande à un taxi de le conduire au manoir des Witley, ce qui entrainera un premier refus de l’y conduire, bien vite suivi par d’autres, les locaux refusant de parler des Witley… Stephen se rend donc jusqu’à la bâtisse à pied, découvrant en passant une nature morte, aux arbres qui s’effritent dès qu’on les effleure. Le climat n’est donc pas des plus chaleureux et ne va pas se réchauffer avec la première rencontre de Stephen : Nahum Witley, père de Susan. Et le moins qu’on puisse dire c’est que le daron n’est pas très heureux de voir débarquer le boyfriend de sa fifille chérie, non pas parce qu’il est du genre papa poule mais parce que, de toute évidence, il cache bien des secrets entre ses murs. Y compris son épouse, que Stephen rencontre néanmoins, qui se barricade derrière le drapé de son lit à baldaquin, prétextant une étrange maladie qui transformerait la lumière en une intolérable souffrance. Romantique, les retrouvailles avec la jolie Susan…

 

diemonster3

diemonster6

 

Si vous êtes du genre à aimer les errances dans des domaines maudits, autant vous dire que vous allez être servis. Si, à l’inverse, rien ne vous emmerde plus que le ballet des portes qui claquent et les allées et venues incessantes dans de sombres couloirs, vous allez souffrir le martyr. Die Monster Die ! est un cas typique d’épouvante sixties, un vrai petit manuel même, que certains qualifieront de film de couloirs. Ca déambule sec dans le film d’Haller, il faut bien le dire, notre héros, à la manière d’un Scooby-Doo fait homme, arpentant toutes les pièces, toutes les parcelles du terrain, voguant en se repérant aux étranges cris qui transpercent le calme des lieux. Les bisseux qui considèrent que la force d’un film se trouve dans ses décors vont très vite s’envoler au septième ciel, ceux qui espèrent beaucoup de mouvement risquent par contre de faire la gueule assez rapidement. Nous sommes face à un film gothique pur jus, un véritable concentré d’ambiances comme les années soixante nous en ont tant offerts, et dans ce registre la pelloche tient toutes ses promesses. Les décors sont particulièrement splendides, avec des extérieurs à en perdre les globes oculaires et des intérieurs familiers (certaines pièces du manoir ressemblent beaucoup à celles vues dans La Chute de la Maison Usher ou La Chambre des Tortures), parfois un peu kitsch (la cave) mais toujours efficaces. L’amoureux de cinoche pictural sera clairement aux anges à plusieurs reprises, que ce soit lors de la ballade de Stephen dans des landes brumeuses et flétries ou, à l’inverse, lorsque notre couple d’amoureux découvre une magnifique serre renfermant plantes et fruits alliant beauté et gigantisme. De plus, Haller semble avoir à cœur de mettre en valeur son décorum, qu’il filme sous toutes les coutures, sous tous les angles. Quelques prises de vues sortent donc du statisme auquel le cinéma d’épouvante d’antan nous avait habitués, et il y a quelques idées visuelles, certes peu novatrices, mais qui font toujours leur effet. Comme lorsque le réalisateur joue avec les avant-plans, plaçant des branches aussi mortes que menaçantes devant l’objectif tandis que Stephen s’avance vers un lieu visiblement tombé dans les mains du démon…

 

diemonster7

diemonster8

 

Il y a une ambiance aux petits oignons, c’est un fait, et l’on retrouve clairement un aspect Lovecraftien ici, avec cette sensation que les protagonistes se frottent à un mal trop grand pour eux. On imagine ainsi pendant tout le film la présence des Grands Anciens, d’un Cthulhu caché dans la cave, d’un Yog-Sothot qui attendrait son heure dans un recoin de la forêt, d’un Shub-Niggurath qui rôderait dans les parages… Il n’en sera pourtant rien, ou pas grand-chose, la menace étant en fait un minerai d’uranium qui a la fâcheuse tendance à transformer et tuer à petit feu tout ce qui l’entoure. Oubliez donc l’entité extra-terrestre de la nouvelle, Die Monster Die ! se la jouant un peu plus terre-à-terre, tentant visiblement de se raccrocher aux films de savants fous via le personnage de Boris Karloff (excellent, comme d’hab’), qui découvre la fameuse pierre tombée du ciel et décide de s’en servir pour avoir le plus beau des potagers et retrouver l’honneur perdu de sa famille. Car il y a bien évidemment une affaire d’arbre généalogique pourri, le père de Nahum Witley s’étant amusé à faire des incantations qui auront visiblement eu pour résultat la chute de cette météorite qui n’irradie pas à moitié et sur laquelle vous pourriez faire cuire vos merguez. Pas sûr qu’un rouleau de papier WC vous suffirait le lendemain, cela dit… Le péril n’est donc jamais qu’un caillou venu des cieux, ce qui peut paraître assez naze dit comme ça, mais il n’en est rien. Si le scénario ne nous offre en effet aucune créature mythique, on garde malgré tout cette sensation chère à Lovecraft qui nous fait comprendre que nous ne sommes pas grand-chose dans un univers peuplé de mystères qu’il vaut mieux laisser dans l’inconnu… Cette impression que Stephen et les Witley fricotent avec des forces trop dangereuses pour eux, et qu’ils ne pourront vaincre, ce goût d’inéluctable tristesse… En cela, on peut dire que Haller a réussi son coup : son premier film s’implante plutôt bien dans l’univers du père Howard et en extrait l’esprit…

 

diemonster9

diemonster10

 

Mais tout film d’ambiance soit-il, Die Monster Die ! est également assez généreux lorsqu’il s’agit d’offrir quelques monstres. On a effectivement droit à quelques petites bestioles enfermées dans des cages, que l’on ne voit que très rapidement mais qui rappellent le bestiaire à peine décrit par le romancier puisqu’il y a clairement un poulpe dans le lot. Ils ne sont pas bien utiles dans le film mais on ne va tout de même pas leur cracher dessus, ces animaux diaboliques n’étant là que pour faire patienter, le temps d’une scène, avant que les autres horreurs se mettent en marche. Comme Helga, une ancienne servante du manoir qui s’est progressivement transformée en un monstre au visage déformé et qui passe donc son temps libre, et elle en a à revendre, à se balader dans les landes, couteau à la main, pour attaquer ceux qu’elle croise. Tu m’étonnes que les Witley ne l’ont pas gardée ! D’ailleurs, on devine bien vite que la maîtresse de maison, Laetitia Witley, est en passe d’obtenir les mêmes problèmes de peau que sa bonne et, qui sait, le même esprit dérangé… Et toujours dans la catégorie « pas beau et très méchant », je demande le gars qui a trop fricoté avec l’uranium, devenant un clone lumineux de Fantomas… et avec les oreilles décollées ! Un peu Craignos Monster pour le coup, il est vrai… Reste que tout cela fait du monde, auquel il faut ajouter quelques plantes qui nous jouent Evil Dead avant l’heure et enlacent la pauvre Susan, bien sûr terrifiée par ce free hug dont elle se serait passée… Il y a donc une grande générosité en matière monstrueuse, peut-être même un poil trop pour le bien d’un script qui ne sait plus à quel Grand Ancient se vouer !

 

diemonster4

diemonster5

 

Il y a effectivement un peu trop de pistes, d’éléments, pour un film d’à peine 75 minutes, ce qui donne au final la sensation d’avoir une espèce de pot-pourri de tout ce que le cinéma horrifique de l’époque proposait. Le récit semble avancer à l’aveugle, sans trop savoir où il va, créant au passage quelques problèmes de cohérences (le personnage de Karloff est un scientifique mais a du mal à comprendre que la pierre d’uranium est néfaste pour son entourage, qui périt à petit feu !)… Mais si cela gênera probablement quelques spectateurs, le fan pur et dur de gothisme s’en foutra bien, trop content d’avoir des décors à tomber sous les pupilles. Mieux ! Cette propension à multiplier les créatures et les horreurs ont beau apporter un aspect un tantinet ringard et indécis au tout, cela favorise aussi grandement le fun de l’entreprise. Die Monster Die !, en bouffant à plusieurs râteliers jusqu’à en avoir les dents du fond qui baignent, peine à trouver un ton qui lui est propre mais parvient du coup à disposer d’un très bon rythme. On ne s’emmerde en effet jamais et il y a un côté confortable dans l’idée de se trouver face à un film d’épouvante cliché, qui nous sert ce que l’on est en droit d’attendre de lui. Ni plus, ni moins. Je le recommande donc chaudement et ne vous cache pas que j’ai particulièrement adoré puisque j’ai retrouvé ici tout ce que j’attendais : une légende du cinéma d’horreur égale à elle-même (taciturne Karloff, tout en regards froids et inquisiteurs), des décors à la nature viciée, des monstres (même mal branlés, on s’en fout, tant qu’on en a !) et une histoire d’incantations ! Que demandez de plus ? Bien dommage que ce premier film de Daniel Haller soit un peu oublié, ou du moins passé sous silence par la plupart des bisseux, qui le jugent comme inintéressant, il mériterait clairement une réhabilitation…

Rigs Mordo

 

diemonsterposter

 

  • Réalisation: Daniel Haller
  • Scénarisation: Jerry Sohl
  • Producteurs: Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson pour AIP
  • Pays: USA, Grande-Bretagne
  • Acteurs: Boris Karloff, Nick Adams, Suzan Farmer, Freda Jackson
  • Année: 1965

6 comments to Die Monster Die!

  • Jean-Claude Michel  says:

    Film plus britannique qu’américain, son titre en Grande-Bretagne est MONSTER OF TERROR.

  • Roggy  says:

    Je garde un bon souvenir de films old school vus à la télévision il y a quelques années. Très bonne chronique qui me donne envie de m’y replonger si je croise la route de Boris…

  • princecranoir  says:

    Du lovecraft dans la crypte et on ne me previent pas ! Il y a bien trop longtemps que je n’ai traine mes loques dans la crypte.
    J’ai moi aussi frequente avec grand plaisir la maison witley, bien plus recommandable que la yog sothotherie de dunwich horror

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>