Deux Salopards en Enfer

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Pour bien attaquer l’été, Artus prend les armes et les distribue à Klaus Kinski, ce célèbre acteur dément qui sait faire bon usage des grosses pétoires. Preuve en est faite avec Deux Salopards en Enfer, film de guerre qui sait se faire intimiste lorsque les canons refroidissent…

 

 

Une nouvelle salle de quartier vient d’ouvrir au 33 Bis rue d’Artus, et elle est dédiée aux films de guerres. Après celle consacrée aux péplums tenue par la montagne de pectoraux Maciste, celle vouée aux espions dans laquelle la tenue correcte est exigée ou encore celle employant la mystique Barbara Steele en guise d’ouvreuse et faisant la part belle au gothique le plus pur, c’est donc les arts militaires qui sont mis à l’honneur. Avec deux galettes possédant, outre leur genre, un certain Klaus Kinski en costume comme dénominateur commun. Ces galettes se nomment Cinq pour l’Enfer et Deux Salopards en Enfer, deux propositions guerrières en provenance d’Italie, et c’est la deuxième que nous allons arpenter aujourd’hui. Deux Salopards en Enfer, alias Il Dito Nella Piaga (que l’on traduira par « Le Clou sur la Tête »), réalisé par un Tonino Ricci qui ne fait pas particulièrement partie des réalisateurs de bis les plus reconnus chez nous (citons, dans le désordre, La Nuit des Requins, Rush ou encore Thor Le Guerrier) mais qui jouit d’une certaine estime chez les connaisseurs. Ce qui se comprend aisément lorsque l’on découvre la bonne tenue de la bande qu’Artus vient de sorti, sa première réalisation, qui affiche un savoir-faire des plus appréciables. Certes, Ricci n’en était pas à sa première expérience cinématographique en 1969 puisqu’il tâta de la scénarisation et du rôle d’assistant-réalisateur avant d’aller filmer Kinski sur le champ de bataille, mais il faut lui reconnaître une maîtrise de son art déjà impressionnante et il est indéniable que nous avons déjà assisté à de plus mauvais débuts cinématographique… Et ce même si le film du jour n’est pas exempt de défauts…

 

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Italie, 1941. Les soldats américains Brian Haskins (Kinski) et Calvin Grayson (Ray Saunders) ont tous deux un peu pété les plombs et se retrouvent dès lors retenus captifs, forcés d’attendre l’heure de leur exécution pour crimes de guerre. C’est au lieutenant Sheppard (George Hilton) que revient la tâche de les faire abattre, mais les choses tournent mal lorsque les Allemands leur tombent dessus comme un cheveu dans la choucroute et se mettent à mitrailler tout le monde. Seuls nos trois héros parviendront à survivre à cet assaut meurtrier, fuyant dans la nature pour y trouver un repaire. Mais ce trio composé de deux camps opposés va avoir du mal à rester soudé, ce qui est pourtant recommandé pour survivre à la terreur germanique… Haskins, Grayson et Sheppard finiront malgré tout par atteindre une petite ville où ils seront accueillis tels de véritables héros et seront placés face à leurs responsabilités. Haskins et Grayson doivent-ils prendre la fuite vers la liberté ou, au contraire, protéger ces innocents qui placent tant d’espoir en eux ? Evacuons d’entrée la question de la tenue formelle de Deux Salopards en Enfer, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas grand-chose à en dire compte tenu du fait que le film est efficacement emballé. C’est précisé plus haut, c’est redit ici : Ricci savait ce qu’il faisait et maniait son objectif avec attention. Les plans sont précis, les séquences d’action bénéficient d’un montage punchy et lisible, ce qui est toujours un plus lorsque l’on parle d’un film de guerre. Ricci prend visiblement à cœur de montrer la lutte armée dans tout ce qu’elle a de plus horrible, n’hésitant pas à montrer les hommes tomber sous les rafales de plomb, qu’ils soient des soldats ou des civiles. Via une photographie très terne, voire grisâtre, le réalisateur, également scénariste de son œuvre avec Piero Regnoli (L’Avion de l’Apocalypse), souligne l’absence de joie de ce monde qui a basculé, qu’il présente comme un univers post-apocalyptique. Nos protagonistes passent en effet un certain temps à traverser des décors sans vie, parsemés de cadavres, aux véhicules enflammés, et l’on ne serait finalement pas si surpris de croiser des zombies à un moment ou un autre tant l’ambiance, lourde et encore appesantie par la musique de Riz Ortolani, s’y prête. Ces trois hommes seraient-ils les derniers survivants de l’humanité ? Ricci le sous-entendrait presque, avant de les envoyer dans les jupes de civils terrifiés…

 

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Le film bascule à cet instant précis et le survival militaire que nous imaginions alors se mue en une étude de caractères, quasiment intimiste. Haskins, joué par un Kinski habité et donc égal à lui-même, incarne ainsi un athée en révolte contre tout et tous, un homme qui fut, comme il le dit, envoyé pour sauver toute l’humanité alors qu’il la supporte à peine. Pourtant, une fois dans cette ville qui tremble à l’idée de voir les chars arriver, Haskins va rencontrer une belle italienne qui pourrait changer sa perception de sa place dans le monde. Tout comme Grayson, Noir qui subit le racisme en Amérique et vit sa mère violée par quelques Blancs, qui percevra enfin une égalité entre les hommes lorsqu’un orphelin en fera sa figure paternelle. Quant au personnage de George Hilton, il incarne l’envie de monter en grade, le besoin d’importance qui sera plaqué au sol face à la dure réalité. Sur un champ de bataille, tous les hommes sont égaux, et ce gradé découvre bien vite qu’il est plus aisé de commander que de participer… Il faut bien le dire, les personnages sont ici plus léchés que dans moult productions du même type et ces trois hommes en route vers une mort à la faux bien aiguisée sont des êtres tangibles, vivants. Parviendront-ils à le rester, d’ailleurs ? C’est tout le mal qu’on leur souhaite… Malheureusement, si le trio est particulièrement intéressants et ses membres plus profonds que prévu, on regrettera une manière de dépeindre leur évolution qui manque de finesse… Ainsi, si la rencontre entre Grayson et le gamin est touchante et sonne juste, ce qui est aidé par les talents d’acteur d’un Ray Saunders bluffant (et que vous avez peut-être vu dans La Cité de la Violence de Solima), on notera également que l’attachement entre ces deux êtres va un peu vite… Et c’est peut-être là le gros souci de Deux Salopards en Enfer : il semble aller au plus pressé.

 

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C’est particulièrement flagrant lorsque l’on voit la romance entre Kinski et sa belle Italienne, leur relation avançant si vite qu’elle en frise parfois le ridicule. Ainsi, après quelques regards échangés, Kinski propose à la demoiselle un rendez-vous, sans doute dans un but plus charnel que réellement poétique. Mais le rendez-vous du lendemain, le premier où ils parlent réellement, prend des proportions assez ahurissantes. Car après quelques minutes de discussion à peine, cette dame incarnée par Betsy Bell (qui avait un petit rôle de chanteuse de saloon dans Sartana dans la vallée des vautours) demande déjà à l’acteur culte ce que représente l’amour pour lui et décide de partir lorsqu’il sous-entend qu’il préfère le cul au cœur, lui reprochant même son manque de sentiments pour elle. Alors qu’ils se connaissent à peine, je le rappelle. Kinski laissera d’ailleurs tomber un joli « Non mais elle est folle ? », sans pour autant tourner les talons et aller chercher son plaisir dans les rues, le Klaus allant même jusqu’à lui avouer son amour quelques instants plus tard. Alors certes, Ricci n’a pas trois heures pour développer les relations des uns et des autres, mais tout de même… Si sur le papier cet attendrissement de ce nihiliste fini qu’est Kinski est des plus séduisants, il passe finalement assez mal à l’écran, ou tout du moins laisse-t-il la désagréable sensation que nous sommes passés à côté de quelque-chose de marquant. Même constat concernant le personnage de George Hilton, sous-exploité, un homme qui rêve de grandeur et qui se retrouve par la force des choses redescendu au même niveau que deux fugitifs qui viennent tout juste d’échapper à l’exécution qu’il devait contrôler. Plutôt couard, sa supériorité est en outre remise en question par un Kinski qui en impose nettement plus que lui et se montre plus habile au combat… Malheureusement, là encore tout cela semble n’être qu’effleuré et les quelques échanges tendus entre les deux hommes ne mènent au final pas à grand-chose.

 

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Manque de finesse également quant aux questionnements religieux, le film débutant même par le monologue d’une voix off au ton évangéliste qui nous raconte la genèse de notre monde, bien évidemment créé par Dieu selon le film. Le personnage de Kinski comme celui de Saunders ont tous deux une relation particulière et conflictuelle avec la foi, le premier la rejetant en bloc tandis que le second croit en Dieu mais estime qu’il a fait une erreur lorsqu’il a fait les hommes en différents coloris, mettant donc sur son dos le racisme des Blancs envers les Noirs. Tous deux découvriront finalement l’espoir, l’amour, et par extension la foi (j’en vomis de l’eau bénite !) via l’intérêt que leur porte le bambin et la jolie jeune fille. L’ennui, c’est que c’est une fois encore amené avec des gros sabots, en témoigne cette scène où Kinski dit qu’il ne croit pas en Dieu, que s’il existe il ne doit rien faire de bon, lorsque retentit le tonnerre, ici présenté comme une intervention divine. L’orage poussera Kinski à se mettre à l’abri avec sa dulcinée, là où il pourra enfin découvrir que l’amour rend vivant. Mieux vaut ne pas être trop anticlérical pour apprécier la scène… Mais que mes reproches ne vous éloignent pas du film ! Car si je suis dur, c’est également parce que le film est très réussi et que ses défauts n’en sont que plus gênants, car de toute évidence nous ne sommes pas passés loin d’un « grand petit film ». Même si ce n’est pas toujours amené avec une grande finesse, il faut féliciter cette envie de questionner le rôle du soldat, sa place dans le monde, et Ricci a bien fait de tenter d’amener un peu de philosophie dans son spectacle puisqu’au final, ce récit vit encore en nous après la séance. Preuve qu’il est réussi et vaut le détour. D’autant que les scènes d’action sont réussies et ont des moyens pour une petite production comme Deux Salopards en Enfer. Certes, ce n’est pas Il Faut Sauver le Soldat Ryan, autant le préciser, et les figurants ne sont pas très nombreux, mais le spectateur appréciera la venue de deux chars et quelques explosions efficaces. Ricci est donc parvenu à fournir un film très intéressant, clairement imparfait, mais qui a le mérite de proposer une expérience différente. A voir, d’autant que le DVD d’Artus est encore une fois impeccable, avec jolie pochette et chouette bonus de Curd Ridel ! Alors on met son casque et on part au front, soldats !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Tonino Ricci
  • Scénarisation: Piero Regnoli, Tonino Ricci
  • Titre original: Il Dito Nella Piaga
  • Production: Tonino Ricci, Enzo Boetani
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Klaus Kinski, Ray Saunders, George Hilton
  • Année: 1969

 

 

4 comments to Deux Salopards en Enfer

  • Dirty Max  says:

    Encore un texte impeccable qui prouve que le talentueux Rigs peut tout chroniquer. Tous les genres te vont à merveille, l’ami. Et maintenant, tu ne me laisses pas d’autres choix que de me procurer les deux peloches guerrières de chez Artus. En plus, y’a Hilton et Kinski dedans !

  • Roggy  says:

    Comme Max, je salue ici ta chronique de ce film de guerre avec le grand et fou Klaus Kinski. Bravo soldat Rigs !

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