Suspiria

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Après avoir fait les beaux jours des tueurs gantés et des intrigues policières assaisonnées de gore, Argento décide de se lancer dans la sorcellerie. Du chaudron bouillant et suintant est sortie une véritable œuvre d’art…

 

Cela paraîtra improbable pour ceux qui ont découvert le maestro via ses sinistres (dans le mauvais sans du terme) dernières productions, mais Dario Argento fut un grand. Voire le plus grand. Bien sûr, cela remonte à loin, aux années 70 pour être précis, douce décennie durant laquelle l’italien s’appliquait particulièrement, alignant les merveilles cinématographiques comme d’autres alignent des perles. Mais tout cela, c’est de l’histoire ancienne, une vieille légende que les bisseux les plus âgés, les papys du genre, racontent à leurs petits enfants, forcément sceptiques à la vision de ratages comme Giallo, Dracula 3D ou Mother of Tears. Surtout ce dernier, qui peut se vanter d’être la pire conclusion offerte à une trilogie pourtant jusqu’alors hautement vénérable. Car Suspiria et Inferno sont des joyaux du fantastique, surtout le premier, bien éloignés du nanar involontaire qui leur sert de suite. Fut un temps où les sorcières vous faisaient l’effet d’une caresse gelée dans la nuque, le même que l’âge d’or de monsieur Argento…

 

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Sorti en 1977, Suspiria fut une rupture dans le cinéma d’Argento qui se concentrait surtout sur les gialli avant de s’intéresser à la magie noire. Mais après quatre films sur des tueurs mystérieux aux gants de cuir, que pouvait-il encore dire sur le sujet ? Surtout après un Les Frissons de l’Angoisse qui faisait office de zénith éblouissant et qui est resté pour beaucoup le chef d’œuvre indépassable du genre. La meilleure solution était donc de passer à autre-chose, ce que fit Argento en plongeant dans les eaux troubles et sombres de la sorcellerie. Après avoir lu et relu tout ce qui pouvait le documenter sur le sujet, s’être rendu sur des lieux réputés pour avoir accueilli des sorcières et avoir écouté les récits de sa femme Daria Nicolidi (dont la tante se serait retrouvée dans une école de musique pratiquant autant les sciences occultes que l’art du piano), il décide de se lancer dans l’écriture de Suspiria, non sans s’inspirer grandement du livre Suspiria de Profundis de l’anglais Thomas de Quincey, reprenant les noms donnés aux sœurs des enfers pour ses trois sorcières: Mater Lacrimarum, Mater Tenebrarum et Mater Suspirorum, ici propulsée sur le devant de la scène. L’idée de l’italien le plus en vogue de l’époque ? Balancer des enfants de huit ans dans une école de sorcières, une sorte de Disney inversé, revenant aux contes d’origines, largement plus lugubres. Une idée qui ne séduit pas son père, Salvatore Argento, qui comprit bien vite que personne ne voudrait distribuer une œuvre dans laquelle des bambins se font charcuter… Ce qui ne forcera pas le fils a changer une ligne de son scénario, de jeunes adultes reprenant les rôles prévus pour les mouflets, ce qui explique que certains se comportent de manières puériles (la scène où deux grandes filles se tirent la langue comme des gamines de six ans reste dans les mémoires…).

 

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Envouté par la prestation de Jessica Harper dans Phantom of the Paradise de son rival de toujours Brian de Palma, Argento lui offre le rôle principal, celui de la pauvre Suzy, qui va prendre des cours de danse classique dans une école en Allemagne. La nuit de son arrivée, elle croise une élève qui s’enfouit de l’établissement, perdu au milieu d’une inquiétante forêt. Une fuyante qui n’ira pas bien loin puisqu’elle est sauvagement assassinée alors qu’elle se cachait chez une amie… Ce qui attire les soupçons de Suzy, qui commence à penser que son nouvel établissement cache des choses bien étranges… Suspiria fait partie de ces films qui frappent fort, très fort, d’entrée de jeu. C’est un euphémisme de dire que le double-meurtre d’ouverture aura marqué les esprits de toute une génération de cinéphiles, et de tous ceux qui auront posés leurs yeux dessus. Argento nous met en condition sans tarder, nous jetant dans le bain qu’il nous réserve, à la fois glacial et brulant. C’est bien entendu l’aspect visuel qui saute aux yeux d’emblée et qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque Suspiria. Argento a toujours été un fan du grand Mario Bava et le prouve ici, son film étant l’un des derniers à utiliser le Technicolor, dans un souci de maitrise des couleurs, primordiales dans le récit. Tel un peintre, Argento va se servir de la palette à sa disposition pour créer un monde onirique, un tableau dans lequel il va jeter une pauvre petite fille innocente, multipliant les horreurs autour d’elle, d’un coup de pinceau rouge sang bien placé, la couleur des couloirs de l’école de danse. Agressive, cette couleur laisse imaginer le danger qui entoure littéralement Suzy, là où le grenier est plongé dans un bleu profond et noir comme des abysses renfermant de terribles secrets… Seul le bureau de la directrice semble être un endroit sûr, décoré aux couleurs de la jungle verte et reposante. Mais n’est-ce pas le vernis qui cache l’innommable ?

 

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Si la charte graphique de Suspiria est résolument agressive, il en va de même pour la sonore, le groupe de rock progressif Goblins (des habitués du cinéma d’Argento) prenant un malin plaisir à rouer le spectateur de coups de tambours, de murmures diabolique et de mélodies de comptines macabres. Le thème principal qu’ils ont écrit pour le film est tout aussi inoubliable que ses teintes, le tout formant une œuvre d’art sous la caméra d’Argento. Le metteur en scène ne se lance pas dans une réalisation particulièrement mouvante, préférant jouer de plans fixes qu’il fignolera au maximum, comme des toiles de maître. Le peintre de l’épouvante se transforme en chef d’orchestre de l’horreur lorsqu’il s’agit de mettre en scène des meurtres, assez rares (il y en a trois) mais tous assez longs et ancrés dans les mémoires. Car outre le coup de poing que représente la première scène, nous aurons également droit à l’attaque animale d’un aveugle perdu au milieu d’une place vide et le jeu du chat et de la souris entre une fille et son bourreau dans un grenier labyrinthique. Mais même si les mises à mort sont peu fréquentes, cela ne signifie pas que Suspiria est un long fleuve tranquille pour autant. Une pluie de vers vient le prouver, entrainant une nuit dans un dortoir improvisé, en compagnie de l’invisible directrice en chef, une femme que personne n’a jamais vue, même si certaines filles l’ont entendue. Ou plutôt ont-elles entendu ses inquiétants soupirs, dont elles parlent comme d’une légende urbaine alors que la vieille femme dont il est question dort derrière elles, juste séparées par un drap qui laisse apparaître la silhouette de la sorcière… L’un des meilleurs moments de Suspiria, de la carrière d’Argento et même du cinéma, d’horreur ou non.

 

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Là où certains trouvent que le bas blesse, c’est du coté du scénario, souvent pointé du doigt pour ses incohérences. Il est par ailleurs évident qu’Argento n’a pas jugé bon de crédibiliser son récit, ne faisant guère attention à la vraisemblance de l’ensemble. Est-ce volontaire ? On sait que l’auteur de L’Oiseau au Plumage de Cristal prenait beaucoup de drogues lors de son début de carrière, celle-ci ayant sans doute influencé la disparition des réalités dans certains de ses films, mais il est fort possible qu’Argento ait tout simplement décidé de se foutre de tout cela comme de sa première chemise. Après tout, son but avec Suspiria était de proposer un cauchemar éveillé, faisant fi de tout sens des réalités. Il annonce la couleur dès la première scène, lorsque Suzy traverse un aéroport à priori normal pour se diriger vers un extérieur nettement plus fantasmagorique, battu par une violente pluie et dont s’échappe la musique des Goblins, qui perce le monde réel à chaque fois que les portes en verre du hall s’ouvrent… Suspiria ne s’apprécie donc pas comme un film classique, il demande d’entrer dans le trip, celui de Dario Argento en l’occurrence, et de laisser toute rationalité derrière soi. Le monde de cette école n’est pas régi par les mêmes lois que celui que nous connaissons…

 

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Aussi merveilleux soit-il, Suspiria n’est pas exempt de défauts pour autant. On peut par exemple pointer du doigt une interprétation parfois laborieuse, les acteurs n’ayant pas un jeu d’acteur particulièrement remarquable. Même Udo Kier, présent dans un petit rôle, ne semble pas disposer de son charisme habituel. Et certains seront peut-être fatigués par l’aspect « direct » et agressif du film, qui ne ménage pas le spectateur, ne lui laisse jamais le temps de souffler. Mais mis à part ces défauts, parfois relatifs, il n’y a rien à reprocher à ce qui reste un film d’horreur pur, qui fait toujours office de bizarrerie. Rien ne ressemble à Suspiria, déluge de couleurs qui frappe la rétine pour toujours, véritable pause colorée dans des années 70 plutôt versée sur les tons froids, pour dépeindre la tristesse d’une réalité bien grise. Si l’on veut trouver un équivalent, il faudra se diriger vers Inferno, sa très réussie suite, bien que différente à plusieurs niveaux. Le début d’une trilogie, celle des Trois Mères, qui s’acheva de bien triste façon avec le calamiteux Mother of Tears, que nous tenterons tous d’oublier alors que Suspiria est définitivement inoubliable…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Dario Argento
  • Scénarisation: Dario Argento, Daria Nicolodi
  • Production: Claudio Argento
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Jessica Harper, Stefania Casini, Alida Valli, Joan Bennett
  • Année: 1977

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