Ogroff, Mad Mutilator

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C’est avec un peu de retard (trois fois rien, juste deux ou trois ans!) que la crypte toxique organise une fête en l’honneur d’Ogroff, Mad Mutilator, film culte du cinéma bis français s’il en est! Mais écartez-vous lorsque le bûcheron fou va souffler ses bougies, car cet allumé a le coup de hache facile…

 

 

Alien Platoon, Trepanator, Dinosaur from the Deep, Le Syndrome d’Edgar Poe, Opératon Las Vegas,… Voilà quelques exemples de la détermination de Norbert Moutier, un bisseux comme on en fait peu, du métal le plus solide, un homme parti de rien qui finira par éditer un fanzine devenu culte (Monster Bis), écrira quelques romans pour la Collection Gore (Neige d’Enfer et L’Equarisseur de Soho), ouvrira une boutique pour y vendre bandes-dessinées et bandes de série B et Z, deviendra un collaborateur de plusieurs revues (Toxic, Fantastyka) et qui, rêve suprême pour bien des bouffeurs de films déviants, finira par se constituer une petite filmographie, sous le nom de N.G. Mount. Le point de départ de cette carrière de cinéaste qui, comme vous l’imaginez bien, frôla plus d’une fois l’amateurisme et était placée sous la marque du Z fut Ogroff, qui finit par être renommé Mad Mutilator pour sa sortie en VHS chez American Video, avant de redevenir Ogroff pour la cassette sortie dans la collection Horror Video, qui lui ajoute le sous-titre (Blood Zone), lui octroyant même une tagline passe-partout: « Un voyage au bout de l’horreur ». Une autre édition sortira par ailleurs comme en témoigne quelques photos, gardant le Blood Zone, mais soyez rassurés vous n’aurez pas à aller plonger les mains dans des bacs vidéos poussiéreux et tranchants pour dénicher cette première œuvre de Moutier puisque les oursons d’Artus Films ont sorti la galette en 2012 pour fêter les 30 ans du film, qui sortit donc vers 1982. Un vrai film de potes, cet Ogroff, Mad Mutilator (Blood Zone) (tant qu’à être complet, autant l’être jusqu’au bout!) puisque réunissant tout le gratin du fanzinat de l’époque, de Jean-Pierre Putters à Christophe Lemaire en passant par Alain Petit, Bruno Terrier (désormais tenancier de la boutique Métaluna) ou encore François Cognard pour n’en citer que quelques-uns. Une belle bande d’amoureux du fantastique, qui se réunissaient donc les week-ends dans les bois pour tourner ce petit slasher en Super 8. Enfin, « petit », façon de parler puisque la chose dure tout de même près de 90 minutes, ce qui est plutôt exceptionnel puisque les films en Super 8 étaient généralement des courts! Moutier voyait donc plus grand et l’Histoire avec un grand H lui donnera plutôt raison puisque la création d’un film de longue durée tourné de telle manière a sans doute permis au public de s’en remémorer, alors qu’un court aurait probablement été moins remarqué et plus vite oublié… L’ennui pour le réalisateur, c’est que son œuvre n’est sans doute pas appréciée comme il l’aurait souhaité…

 

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Lancez un débat sur Ogroff et vous verrez que le mot « nanar » ne prendra pas une demi-seconde pour débouler dans la discussion comme un buffle déchaîné. Et il ne fallut par ailleurs pas attendre les années 2000 et le célèbre site aux mauvais films sympathiques pour que le film de N.G. Mount soit perçu comme une bande à visionner avec le second degré sur les genoux. Tous ceux qui y ont assisté le répètent: lors de sa diffusion au festival du Super 8 organisé par Jean-Pierre Putters, le public s’est marré durant toute la projection d’Ogroff. Soit parce qu’une partie non négligeable de l’assistance avait participé au tournage et se remémorait donc des souvenirs délirants, soit parce que le film est effectivement des plus amusants, malgré lui… Ce qui déprima fort logiquement Moutier, qui avait bien évidemment pour ambition de livrer un film réussi, premier degré, et certainement pas une parodie du slasher, à l’époque très en vogue. Devenu culte pour son humour inconscient, Mad Mutilator (ce qui est bien avec les films à plusieurs titres c’est qu’on ne se répète pas trop) a traversé les âges et est même devenu l’emblème du « nanar à la française ». Il faut dire qu’il est bien difficile de prendre le film totalement au sérieux, c’est même le moins que l’on puisse dire, les scènes ridicules ne manquant pas tout au long de ces 90 minutes. Et celles avec Ogroff en premier lieu, notre maboule des bosquets, incarné par Moutier lui-même (sauf pour quelques scènes où ils bénéficiait de Pierre Pattin comme doublure), étant un gesticulateur de première. Là où la majorité des psychokillers croisés dans les slashers se comportent comme des frigos ambulants, bougeant comme des automates sans vie, Ogroff sautille comme un petit singe malicieux qui prend du plaisir à narguer ses victimes. Qui le méritent parfois, comme cette femme qui échappe dans un premier temps au malotru avant de revenir vers lui par mégarde, pensant sans doute qu’elle s’approchait d’un autre homme, quand bien même ce dernier porterait les mêmes fringues que le tueur. C’est donc sans surprise qu’elle se retrouve attachée à une poutre ornée de têtes coupées, prête à subir les assauts moqueurs de son sinistre bourreau. Elle l’a bien cherché vu qu’elle se débattait à peine et qu’elle rentra tout de même dans une cabane pleine de crânes et de haches… Mais que fait la police ?

 

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Elle ne fait rien, justement, et lorsqu’une touriste leur fait remarquer qu’il se passe des choses étranges dans les environs, ces flics que l’on ne voit même pas à l’écran répondent qu’ils ne peuvent pas attraper Ogroff car il connaît trop bien la forêt, avec le ton de ceux qui ne veulent même pas essayer car trop bien assis sur leurs culs. Tranquille le Ogroff avec de pareils fainéants! Notons par ailleurs que nous avons là l’un des rares moments parlés du film, qui flirte dangereusement avec le cinéma muet puisqu’il ne doit guère y avoir plus de deux minutes dialoguées en tout et pour tout. Ce qui n’est pas plus mal vu les talents des acteurs, sans doute plein de bonne volonté mais peu doués, et la post-synchro qui est tout simplement catastrophique, tout comme le traitement du son en général qui souffre d’un mixage des plus particuliers… La liste des scènes amusantes continue, ne faiblissant qu’à de rares moments et nous pourrons assister par exemple à une longue scène de destruction de voiture, Ogroff ne s’acharnant pas que sur les humains. On notera d’ailleurs une certaine propension à allonger chaque passage jusqu’à l’extrême, une situation anodine ou peu importante pouvant durer quelques minutes devant la caméra de Moutier, y compris lorsqu’il ne se passe rien à l’écran! Amusant toujours ce « rebondissement » (même si c’est beaucoup dire en parlant d’un scénario qui dans sa première heure se limite à une série de meurtres dans les bois) qui voit l’une des victimes toute désignée d’Ogroff devenir soudainement sa petite-amie, son amante et même sa femme de ménage puisqu’on la voit en train de mettre le linge à sécher alors que se trouve autour d’elle des mains coupées et autres restes des derniers invités de l’homme à la hache.

 

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Ce dernier est par ailleurs plutôt en forme et n’a pas grand-chose à envier à ses confrères ricains niveau bodycount puisqu’il élimine tout de même pas mal de voyageurs égarés. Hache dans la tronche, démembrement, coup de tronçonneuse dans les jambes et le torse, décapitation et même un infanticide, ce qui fait d’Ogroff le plus vilain des tueurs de slasher. Bien évidemment, les effets spéciaux le sont forcément, spéciaux, et ce malgré le passage de Benoit Lestang à un moment ou un autre du tournage, pour faire une fausse tête tranchée ou quelques maquillages. La majeure partie du temps, c’est surtout la foire à la saucisse et le boucher du coin était probablement bien heureux d’avoir quelqu’un qui le débarrasse de sa viande pourrissante puisque c’est les côtelettes et gigot d’agneau qui serviront pour créer des plaies sanguinolentes. Ce qui par ailleurs gênait bien les acteurs qui se plaignent tous sans exception de l’odeur infâme qui émanait de cette bidoche, qui supportait fort mal les rayons du soleil… Et puis, lorsqu’une petite routine s’installe (normal après une heure passée à voir des promeneurs se faire tuer), le film change soudainement de direction lorsque des zombies sortent de la cave d’Ogroff, sans doute d’anciennes victimes, ce qui va permettre à notre « héros » (si l’on peut dire) de recommencer son carnage puisqu’il va désormais se battre avec eux, tandis que sa petite copine le plaque et tente de prendre la fuite. C’est d’ailleurs là que débarqueront la majorité des fanzineux, qui jouent tous des zombies et qui sont, il faut bien le dire, assez difficiles à reconnaître. Maquillés, plus jeunes de trente ans, filmés en contre-jour pour masquer les imperfections des maquillages, ils sont de toute façon difficiles à apercevoir puisque la qualité de l’image est bien évidemment dégueulasse (mais Artus a fait beaucoup pour rendre le tout plus regardable et on y voit tout de même bien plus clair). Il vous faudra donc être dotés d’un œil bionique pour reconnaître Jean-Pierre Putters ou Christophe Lemaire, le seul à être bien reconnaissable étant Alain Petit qui incarne avec application un homme à la tronçonneuse qui affronte Ogroff. Il est d’ailleurs le seul à ne pas être zombifié et la bataille qu’il mène avec Moutier est des plus drôle puisque plus qu’un combat de chiffonniers prêts à s’entretuer, c’est à un numéro de danse que nous avons l’impression d’assister! D’autres guests seront également à visage découverts, comme Francis Lemaire, comédien reconnu et père de Christophe, qui vient donner un coup de cisaille dans les yeux d’un Bruno Terrier morts-vivant au détour de quelques plans qui rappellent Carnage, mais aussi Howard Vernon! Cet acteur culte et habitué de Jess Franco que vénérait Norbert Moutier accepta en effet de tourner la scène finale de Mad Mutilator lorsqu’il apprit qu’il incarnerait… un curé vampire!

 

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Et oui, il y avait déjà un tueur en série et des zombies, voilà en prime un vampire, qui finit de faire de ce bois un endroit aussi malfamé qu’un spectacle de Kev’ Adams. Mais qui se souciera de la vraisemblance de l’ensemble, qui n’a de toute façon de logique que pour Moutier, alors que les acteurs eux-mêmes n’étaient pas sûrs de comprendre où le réalisateur voulait en venir ? Le script d’Ogroff n’a effectivement aucun sens et c’est un miracle que le père de Monster Bis soit parvenu à tirer 90 minutes d’un récit pareil. Et que dire du résultat final qui n’ait déjà été dit ? Tout simplement qu’il n’y a pas matière à être surpris et qu’il n’est guère étonnant que ce premier film de Moutier ne soit pas une grande réussite au vu des conditions de sa conception. Contrairement à certains films qui suivront dans sa filmographie et qui disposaient d’un peu plus de moyens et sont donc peut-être moins excusables, on parle là d’un film amateur, tourné entre copains quand ils en avaient le temps, sans équipe technique, avec une caméra Super 8, qui prenait en prime le risque de jouer dans la cour des grands en tentant l’aventure du long et il serait indécent de s’attendre à découvrir le Halloween de John Carpenter en enfournant le DVD dans son lecteur. Il n’est même pas exclus de penser qu’Ogroff est aussi bon qu’il pouvait l’être au vu de la situation dans laquelle il est né et il est probable que le film n’aurait pas été vu de la même manière s’il n’avait été « qu’un simple court ». Mais sa commercialisation en vidéo, sa longueur, son ambition l’ont fait entrer sur le circuit professionnel alors que c’est la dernière chose à laquelle il pouvait prétendre, d’où la création d’une forme d’attente décalée. Et de la surprise qui s’en suit et qui est dès lors forcément méritée. Ogroff ne pouvait de toute évidence pas prétendre à pareille renommée, à pareille sortie, et c’est presque de manière accidentelle que le film de Moutier se retrouve aussi vénéré et puisse disposer d’une sortie en DVD. Ce qui est par ailleurs une bonne chose puisque cela nous permet de relativiser un peu les choses et de nous rendre compte que si la large majorité de cette série plus Z que du Z est loupée dans les grandes largeurs, Moutier est tout de même parvenu à emballer quelques qualités.

 

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Car tout n’est pas perdu, même aux fins fonds des bois du cinéma fabriqués via des bouts de ficelles, et si l’on voit clairement que les crânes montrés dans le film sont en plastique, que les membres découpés ne sont pas crédibles et que le sang passe de la gouache au ketchup, il y a une ambiance qui ressort de ce capharnaüm cinéphilique. Un coté poisseux, sale, bien aidé il est vrai par la qualité visuelle de l’ensemble qui ne demande pas vraiment une édition en Blu-Ray, une ambiance de folie qui semble hérité de Massacre à la Tronçonneuse, influence évidente lorsque l’on voit la cabane d’Ogroff qui, toutes proportions gardées, rappelle la maison de Leatherface et sa famille. Et si Moutier y va avec ses gros sabots lorsqu’il tente de créer un background à son tueur, notamment en le faisant masturber sa hache, il a le mérite d’imaginer un passé à son protagoniste principal, qui en a visiblement vécu de sacrées pendant la guerre. Ce n’est pas de la psychologie profonde, on est d’accord, mais bien des slashers autrement plus friqués et dotés de scénaristes plus ou moins accomplis ne se donnaient pas autant de peine lorsqu’il fallait créer un passé à leurs massacreurs de service. Quelques jolis instants apparaissent même à l’écran, comme ce générique qui représente une peinture d’Ogroff, qui se retrouve une hache plantée dans le dos, marchant encore et toujours avec le coucher du soleil en arrière-plan. Est-il devenu un zombie à son tour ? Est-il increvable ? Peu importe, l’image est belle et surprend presque, rappellant que tout n’est pas sujet à la moquerie dans ce Mad Mutilator qui, tout foiré soit-il, possède une âme. Bien entendu, ce n’est pas ce qui rend la vision sympathique et nous fait tenir, car voir le film n’est pas une plaie intenable, Ogroff étant de ces films qui ont la chance de bénéficier de défauts attachants qui apportent de l’intérêt. Ce n’est effectivement pas le but initial de ce petit film sorti de l’imagination d’un fan absolu du genre qui désirait mixer un peu tout ce qu’il aimait, mais que Norbert Moutier se rassure: une œuvre qui apporte du plaisir ne peut être foncièrement mauvaise. En outre, Ogroff peut se targuer d’avoir été le premier slasher français, ce qui n’est tout de même pas rien, et représente une photographie plutôt fidèle de ce qu’était le fanzinat à l’époque, voire même la culture bis en France, alors à ses balbutiements. Pour un « mauvais film sympathique » tourné dans un buisson quand l’emploi du temps des uns et des autres le permettait, c’est déjà beaucoup…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Norbert Moutier
  • Scénarisation: Norbert Moutier
  • Production: Norbert Moutier
  • Pays: France
  • Acteurs: Norbert Moutier, Alain Petit, Howard Vernon, Jean-Pierre Putters
  • Année: 1981-1982

7 comments to Ogroff, Mad Mutilator

  • Roggy  says:

    Je me souviens avoir vu le film il y a longtemps (peut-être en VHS) et, malgré la qualité médiocre de l’ensemble, il faut saluer ce 1er film amateur fait avec les tripes et l’amour du genre. Ton papier est à ce titre très réussi et rend un bel hommage à ce film presque culte qui a les honneurs d’un DVD. Tout le monde n’a pas cette chance.

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Je crois que le titre original était carrément Ogroff, le Monstre à la Hache Sanglante (si je me remémore les dires de ton compatriote Christophe Lemaire). Un film quasi légendaire que je n’ai toujours pas eu la chance de voir à ce jour, pour mon plus grand regret.

    (par contre à te lire, ça ressemble beaucoup au premier Violent Shit, donc ça me fait un peu peur)

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Marrant, l’argument Don Dohler me donne une idée très précise du machin 😀
    Reste qu’il faudra que je mette la main sur la filmo de M. Moutier car j’ai l’impression d’être à la ramasse un petit peu…

    Du coup je me plante peut-être mais c’était pas de lui Devil’s Story / Il était une fois le Diable ?

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