Les Boxtrolls

Category: Films Comments: 2 comments

Le Dieu Harryhausen est mort mais son art survit, fort heureusement. Pas dans le cinéma fantastique, ou même le cinéma live populaire tel qu’il était pratiqué jadis, mais dans les œuvres enfantines de grands marmots qui sont toujours prêts à aller se tuer à la tâche pour que survive la stop-motion…

 

 

L’Etrange Noël de Monsieur Jack, James et la Pèche Géante, Coraline, L’Etrange Pouvoir de Norman, Wallace et Gromit… Lorsque l’on parle de l’at de la pixiliation, ce ne sont plus des œuvres comme Le Choc des Titans que l’on cite mais bel et bien ces longs-métrages à première vue destinés aux plus petits. Il faut dire que l’aventure épique a depuis longtemps remisé au placard la pâte à modeler pour sortir les claviers et numériser tout le bestiaire qui était jadis animé par les mains de quelques Gepetto du fantastique. La démarche singulière des personnages ainsi rendu vivants, leur incrustation irréelle, voire même la souplesse lorsque le procédé était tenu par des génies comme Ray Harryhausen, sont en effet tristement absents de nos téléviseurs depuis la fin des années 80, tout juste maintenue par quelques artisans du bis qui y ont toujours recours par nostalgie. Les grands studios, et pas seulement eux, ont depuis longtemps décidés de se rabattre sur les pixels pour créer méduses et scorpions géants. Triste… Mais nous nous consolerons avec les faiseurs de rêves pour marmots qui, eux, ne lâchent rien et continuent de s’accrocher à la pratique ancestrale, par amour et par volonté artistique, ces gars étant bien conscients de l’aspect particulier trouvable dans la stop-motion, impossible à reproduire avec un Mac… Ca, Anthony Stacchi et Graham Annable l’ont bien compris, eux qui ont réalisé Les Boxtrolls à l’ancienne, en prenant des semaines pour parfois animer un simple personnage dans un plan. Des vieux de la vieille, d’ailleurs, qui ont bossé soit sur des bandes du même genre (Coraline, L’Etrange Pouvoir de Norman) ou des dessins-animés traditionnels (Dingo et Max) quand ce n’était pas sur des films live (Hook, Ghost). Alors je vois déjà les bisseux qui ne jurent que par les coups de tronçonneuses de Leatherface et autres grands outilleurs du cinéma horrifique faire la gueule. Oui, Les Boxtrolls n’est pas un film gore comme Toxic Crypt a l’habitude d’en proposer, mais non ce n’est pas une sombre merde à destination des chiards qui en sont encore à produire du Nutella à la noisette dans leurs couches culottes. Car Les Boxtrolls c’est vachement bien et je m’en vais vous le prouver de ce pas…

 

boxtrolls1

 

Dans une ville imaginaire qui aurait plaqué le modernisme au placard (il y a un côté londonien de la fin 1800), les Boxtrolls sont d’étranges êtres vivant dans des boîtes et dont la vie se fait volontiers nocturne. Leur but : récupérer les déchets et objets cassés jetés aux poubelles par les humains dans le but de construire de nouvelles machines, ces trolls des égouts étant des inventeurs. Malheureusement pour ces êtres pacifiques, les hommes n’apprécient guère leur présence, d’autant que la légende veut qu’un petit garçon de la famille des Trubshaw fût enlevé par les monstres après qu’ils aient tué son père. Une bonne occasion pour Archibald Traquenard, un chasseur de Boxtrolls qui compte sur cette haine généralisée envers les bestioles pour grimper en grade dans la ville et devenir un notable accepté par le maître des lieux, le lord Belle Raclette. Ce dernier a effectivement fondé un club de gentlemans composé de quatre ou cinq personnes qui se réunissent dans le salon privé du lord pour y engouffrer du fromage comme des rats affamés, ce qui crée bien évidemment l’envie chez tous les habitants de la ville et plus précisément chez Traquenard. Il parvient à obtenir la promesse de Belle Raclette que s’il élimine tous les Boxtrolls de la ville, il lui sera remis un chapeau blanc, symbole de l’appartenance à leur petit club très select. Traquenard redouble dès lors d’intelligence et de brutalité pour capturer ses proies, dont le nombre diminue peu à peu jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une petite dizaine. Insupportable pour Œuf, un jeune humain de dix ans vivant avec les Boxtrolls, qui décide d’en apprendre plus long sur les méthodes de celui qui est en train de diminuer les rangs de sa petite famille souterraine. Il sera aidé dans sa tâche par Winnie, la fille de lord Belle Raclette, fatiguée de voir son daron ne pas prêter attention à son existence et jeune demoiselle prête à tout pour que son papa la remarque. Adapté d’un livre pour mioches nommé chez nous Les chroniques de Pont-aux-Rats (Here be Monsters en version originale), Les Boxtrolls remplit comme vous l’imaginez bien totalement son contrat de divertissement pour petits et grands, comme c’est par ailleurs généralement le cas d’une belle part des films pour gosses, films qui sont par ailleurs souvent plus soignés et adultes que bien des productions pour majeurs. Pas d’aventure particulièrement épique par ici cela dit, le tout ne tentant jamais de verser dans le sensationnel gratuit, plus concentré sur ses personnages et son scénario que par l’action, qui propose néanmoins quelques jolis moments comme des courses-poursuites et un combat contre un robot qui fout le boxon sur la place de la ville.

 

boxtrolls2

 

Mais comme toute fable qui se respecte, c’est ici le message qui importe avant toute chose, ici celui de l’affirmation et du courage. Peureux comme des hérissons qui auraient perdus leurs pics, les Boxtrolls sont des esclaves nés, des soumis de nature qui se recroquevillent sur eux-mêmes lorsque le danger pointe, ce qui facilite grandement leur capture par Archibald Traquenard et ses sbires. La morale est claire : il faut se lever et prendre le taureau par les cornes, suivre la voie qui se trace en nous et ne jamais laisser autrui décider de nos existences. Ce qui n’est pas seulement visible concernant les Boxtrolls, qui deviendront bien évidemment plus vaillants au fil du récit, ni même via le personnage héroïque qu’est Œuf, qui va se rebeller contre l’éducation couarde qui lui a été inculquée par les Boxtrolls pour enfin agir et rendre les coups qui lui sont portés, mais aussi par les sbires de Traquenard. Si parmi les trois hommes on peut trouver un véritable psychopathe qui prend du plaisir à faire le mal, les deux autres sont plus réservés sur la situation, le premier étant conscient de la situation et s’y abandonne par résignation tandis que le second tente de se convaincre que ses agissements ne sont pas aussi néfastes qu’il le pense. Là encore, tous deux finiront par briser un destin imposé et choisiront le camp que leur dicte leur conscience. Une apologie de la liberté de choix évidemment bienvenue et difficilement contestable mais qui peine un peu à lancer la machine ou en tout cas à focaliser l’attention sur ses héros. Les protagonistes sont pourtant assez attachants, les Boxtrolls sont des êtres mignons et on souhaite tout sauf leur malheur et Œuf est si volontaire et naïf qu’il en devient attachant. Quant à Winnie, cette gamine de bonne famille qui ne rêve que de trucs gores et immondes ne peut que toucher des brutes épaisses dans nos genres. Mais voilà, la sauce ne prend pas vraiment les concernant, quand bien même les caractères sont bien torchés et le but de leur aventure fort légitime. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, Les Boxtrolls peine à polariser les regards sur ses protagonistes principaux, ce qui entraine forcément un léger manque d’implication de la part du spectateur. Ou plutôt si, on le sait, le pourquoi du comment : la présence d’un antagoniste nettement plus marquant que les gentils…

 

boxtrolls4

 

Archibald Traquenard est effectivement un personnage haut en couleur qui risque fort de rester plus longuement dans les mémoires que les Boxtrolls, certes charmants mais au final un peu déconnectés de leur propre histoire. Il est en effet très probable que les scénaristes se soient focalisés sur leur grand vilain, qui semble sortir des productions horrifiques des années 30 et 40, type Boris Karloff dans Le Récupérateur de Cadavres. Le teint pâle, les cheveux gras, le nez crochu, le ventre bedonant mais les bras fins et le regard perçant de celui qui n’est dupe de rien et compte bien passer sur les cadavres des autres si cela peut lui servir, Traquenard est un méchant très… attachant. Ce qui peut surprendre vu qu’il est également l’un des plus beaux pourris vus ces dernières années. Mais oui, ce gaillard qui pourrait être le frangin du pingouin version Batman Returns est attachant, et peut-être même le personnage le plus attachant de tout le film, même ! Car à sa façon, il est lui aussi une victime et le prisonnier d’un destin imposé par d’autres, en l’occurrence Lord Belle Raclette et sa clique, finalement les vraies ordures du métrage. Car en créant un carré VIP accessible d’eux seuls, ces gentlemans bouffeurs de cheddar soulignent des rangs sociaux, rappelant notamment à Traquenard que l’on ne porte pas le fameux chapeau blanc aussi facilement et qu’il faut disposer de la fortune et de l’arbre généalogique adéquat pour pouvoir se joindre à eux. Ce qui crée bien évidemment une envie brûlante chez ce pauvre gars, qui vit en marginalité de la ville, dans un entrepôt dégueulasse isolé de tout, une misère qu’il aimerait tant quitter, lui qui pense mériter mieux, lui qui pense mériter de déguster du fromage avec le petit doigt levé dans un salon éclairé au feu de cheminée. Et ce alors que sa propre nature ne s’y prête pas : Archibald Traquenar est en effet allergique aux fromages, qui peuvent être mortels pour lui s’il en ingurgite en trop grande quantité ! Belle Raclette et ses amis sont parvenus, à grand renfort de paillettes et de beaux habits, à immiscer l’envie dans son esprit, une envie qui leur permet d’exister, car les élites seraient-elles encore des élites si le bas peuple ne les regardait pas avec des étoiles plein les pupilles ? L’aristocratie est ici montrée comme une entité inatteignable, qui ne se soucie que d’elle-même et de son image intouchable, comme des rangs inatteignables pour le commun des mortels, qui ne pourront qu’en rêver au point d’en devenir fous comme Traquenard, qui n’est au final qu’une conséquence d’un mal qui le dépasse et dont il n’a nullement conscience. Les vrais méchants sont donc Belle Raclette et les siens, des personnages présentés comme égocentriques au-delà du raisonnable (Belle Raclette hésitera entre son chapeau, son prestige, et la vie de sa fille dans l’acte final) mais qui là encore ne sont pas conscients des maux qu’ils répandent de par leur élitisme forcené.

 

boxtrolls3

 

Si cette critique de l’aristocratie est clairement l’élément le plus intéressant du film, tout ceci n’est pour autant pas souligné par les réalisateurs et de prime abord Traquenard n’est qu’un être vil comme le cinoche pour enfants en regorge. Il ne faut donc pas s’attendre, malgré mon analyse, à une étude sociologique, Les Boxtrolls assumant sa nature de pur divertissement. L’inverse aurait de toute façon été assez ridicule au vu du message que tente de faire passer le film… Pas aussi glauque et étrange que Coraline et probablement moins amusant que L’Etrange Pouvoir de Norman, Les Boxtrolls est plus grand public et est le film parfait à coller devant vos enfants qui passeront un moment fort agréable en compagnie de petites bêtes rigolotes tandis que vous, les pères et mères amoureux et amoureuses du bis, saurez apprécier les décors et références au cinéma d’horreur des 30’s et 40’s, ici largement représenté par des décors sombre et une ambiance qui se réfère à l’époque de la Universal. Et puis, n’est-il pas important de soutenir les initiatives cinématographiques faisant la part belle aux techniques jugées comme dépassées et obsolètes ? Si et ça l’est encore plus lorsque les films en question sont des réussites come Les Boxtrolls !

Rigs Mordo

 

boxtrollsposter

 

  • Réalisation: Graham Annable et Anthony Stacchi
  • Scénarisation: Irena Brignull, Adam Pava
  • Titres Original: The Boxtrolls (USA)
  • Production: David Bleiman Ichioka et Travis Knight
  • Pays: USA
  • Voix (USA): Isaac Hempstead-Wright, Ben Kingsley, Elle Fanning, Simon Pegg, Nick Frost, Jared Harris
  • Année: 2014

2 comments to Les Boxtrolls

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Entièrement d’accord à tous les niveaux. Boxtrolls est un excellent film qui peut être aussi bien vu par les enfants (cibles privilégiées) que les adultes grâce au scénario qui établit de véritables personnages, avec conflits et des points de vue différents les uns des autres, loin de ce que Disney et consort nous offrent habituellement.

    Et quelle superbe idée que du faire du « vilain » un homme qui a l’intelligence de se travestir en chanteuse à succès qui entretien la peur des Trolls auprès des masses, afin de s’assurer de la survie de son entreprise d’exterminateur.

    Le Studio Laika est vraiment situé à un autre niveau que les autres studios, apportant toujours quelque chose de « plus » dans leurs films. Ce n’est pas juste de petits films d’animation rigolo, il y a toujours beaucoup plus de substance là dedans. Et surtout n’oubliez pas de regarder leurs séquences post générique qui lèvent le voile sur la magie de l’animation tout en la rendant encore plus magique justement. Splendide.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>