L’Emprise des Ténèbres

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Vu la popularité jamais démentie du zombie dans notre cinoche préféré, il est de bon ton de se pencher un peu sur ses origines et remonter son arbre généalogique, qui nous ramène aux cimetières haïtiens. Et parole de Mordo, le voyage sera mouvementé!

 

 

Un peu comme Lucio Fulci quelques années avant lui, Wes Craven semblait s’être dit en 1988 qu’il serait temps que quelqu’un explique aux jeunes d’où viennent les zombies dont ils bouffent les tripes en enchaînant les VHS les unes après les autres. Car si le mort-vivant n’a jamais été aussi populaire que ces dernières années, éclaboussant tous les médias de son sang pétroleux, il se portait bien aussi dans les eighties. Pas bête, le vieux Wes décida de prendre sa planche de surf et de s’y mettre lui aussi. Mais pas question de réaliser un film de plus, Craven s’intéressant plus aux origines du mouvement, qui trouvent leur naissance dans la vaudou. Et cela tombe bien, il existe un livre nommé The Serpent and the Rainbow (le livre s’appelle Vaudou! dans nos contrées) écrit par Wade Davis, anthropologue canadien qui s’était penché sur le cas d’un homme mort qui avait pourtant été aperçu à Haïti. Un joli point de départ pour un film, Craven reprenant le principe pour son L’Emprise des Ténèbres qui peut donc se vanter d’être particulièrement documenté sur la question du vaudou. Véritable petit guide sur le sujet, le film ne va pas s’attarder outre mesure sur les zombies mais plutôt tenter de comprendre qui sont ceux qui les font revenir à la vie et comment ils s’y prennent. Nous voilà donc plus proches de Tourneur que de Romero et cela nous permettra de varier un peu les plaisirs, car s’il existe une jolie poignée de films sur le vaudou, ils sont bien évidemment moins fréquents que les films de zombies classiques. Mais pour le coup, ce ne seront pas des expériences militaires ou un baril radioactif renversé dans un cimetière qui réveilleront les cadavres mais bien de la poudre de perlimpinpin.

 

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Dennis Alan (Bill Pullman) est un anthropologue aventureux, du genre à ne pas se contenter des livres et documentaires, préférant largement aller sur le terrain, au risque d’y perdre la vie. C’est donc tout naturellement que les directeurs d’une entreprise pharmaceutiques (dont Michael Gough, que l’on est toujours heureux de revoir) décident de lui confier une mission. Celle de découvrir comment un haïtien lambda, décédé dans les années septante, peut avoir été vu en ces années quatre-vingt dans une bonne santé relative, mais en tout cas bien vivant, photos à l’appui. Tous pensent qu’il s’agit là d’une drogue particulière, peut-être créée à base de merde de phénix (bon, ça ils le disent pas dans le film), et que si cette drogue tombait entre leurs mains, ils pourraient sans doute sauver bien des gens. C’est donc avec les meilleures intentions du monde (et aussi pour se faire quelques billets) qu’ils envoient Dennis à Haïti, pour des vacances particulières puisqu’il va se retrouver à éplucher les cimetières et autres endroits sombres de la région, aidé par Marielle, une jeune fille des environs qui n’a rien à voir avec l’acteur français, ce qui est dommage car cela aurait ajouté une trucculence et aurait rendu le film encore plus spécial. Reste que les locaux ne sont pas heureux de voir nos héros débarquer dans le coin, à commencer par Peytraud (Zakes Mokae, qui retrouvera Craven pour Un Vampire à Brooklyn), sbire du dictateur Jean Duvalier (qui a lui bel et bien existé, mais qu’on ne voit pas dans le film bien évidemment). Peytraud, donc, est un gars qui n’est pas enchanté à l’idée que Dennis vienne coller son nez dans sa poudre magique et découvre tous ses secrets, le diabolique homme utilisant effectivement la magie vaudou pour se débarrasser des gêneurs… Dennis a donc mis le pied dans les emmerdes, et bien profondément.

 

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Souvent considéré comme le meilleur film de Craven, L’Emprise des Ténèbres peut effectivement se vanter de faire partie des meilleurs travaux de son auteur, qui ne se sera pas toujours montré aussi inspiré qu’ici. Terriblement inégal, le père de Freddy Krueger nous aura régulièrement prouvé qu’il peut aussi bien nous pondre une tuerie (Les Griffes de la Nuit) que de sombres daubes (La Colline à des Yeux 2, Scream 3, Cursed, parmi d’autres) et l’on ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui. Soyez rassurés, c’est ici à son meilleur niveau qu’il nous convie. The Serpent and the Rainbow renoue d’ailleurs avec l’ambiance un peu paranoïaque du premier Freddy, avec lequel il partage quelques points communs. A commencer par des visions d’horreur lors des nuits agitées du héros, ses songes étant contrôlés par l’horrible Peytraud, qui est au final un Krueger local. Un méchant réussi, inquiétant, très bien interprété (d’ailleurs tout le cast est talentueux), une menace sérieuse et sournoise qui ne prend pas de gants. Puissant, sorte d’autorité des lieux, il a en outre toute la police à ses ordres, donnant la sensation que Dennis n’est qu’une fourmi qui se bat contre une horde de serpents. Craven développe donc une forte impression de danger qui tend à rendre parano, la mort semblant patienter à tous les coins de rue, faux en main. Et comme le film s’articule dans un premier temps comme un film policier, le mystère en rajoute une couche. Il faut donc saluer la structure scénaristique, le script se construisant petit à petit, prenant bien le temps de poser chaque brique de son édifice. Les moments marquants s’enchainent donc, qu’ils soient « simplement » inquiétants (la rencontre avec le zombie dans le cimetière) ou versent carrément dans l’horreur (les rêves, la scène de torture). Craven nous met donc mal à l’aise, d’autant que le film est plutôt imprévisible puisque piquant sa structure aux films noirs (on peut songer à Chinatown), nous sortant donc du carcan de l’horreur.

 

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Pour enfoncer le clou dans le scrotum, le réalisateur se permet également des effets visuels très réussis. Il fallait bien ça pour rendre effrayants les cauchemars du protagoniste principal, qui se retrouve attaqué par la silhouette cadavérique d’une sorcière en robe de mariée, qui n’hésite pas à lui cracher un serpent à la gueule. Et les claustrophobes en prendront aussi pour leurs grades, Dennis se retrouvant enterré vivant à plusieurs reprises, dans ses rêves comme dans la réalité. Tout cela contribue à donner une atmosphère malade qui fait mouche et fait définitivement de L’Emprise des Ténèbres un film unique et l’un des rares indispensables de son auteur. Craven se montre d’ailleurs plutôt inspiré par ses beaux décors et nous emballent efficacement quelques jolies scènes, comme cette procession catholique qui se termine dans une nuit illuminée par des centaines de bougies ou encore cette barque enflammée qui navigue doucement sur un fleuve, la fameuse mariée morte en descendant pour venir rendre visite à notre héros, qui commence à perdre la boule. On pouvait d’ailleurs craindre que le film ne soit visuellement pas au point, ce qui aurait été dommage avec un tel sujet, résolument graphique. Après tout, Craven est ce que l’on pourrait appeler un réalisateur « simple mais efficace », qui a un vrai sens du rythme mais qui n’est pas forcément disposé à nous offrir des plans voués à rester greffés à nos mémoires comme peuvent le faire Fulci ou Argento. Car outre le premier Freddy (et, en moindre mesure, le septième et Shocker) qui était composé de véritables images, le reste de la filmo de Craven se situait dans une réalité très tangible qui ne lui permettait pas de se lâcher particulièrement. Nous serons donc heureux de retrouver un faiseur d’images se rapprochant de son meilleur niveau (Les Griffes de la Nuit), son travail étant accompagné par une musique très réussie, par ailleurs l’une des plus recherchés en CD puisque rare et principalement éditée en vinyl.

 

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Mais L’Emprise des Ténèbres est-il réellement LE film de son réalisateur ? Car à priori, il semble difficile d’égaler la perfection absolue qu’est le premier Freddy. Et s’il s’en approche dangereusement et nous laisse croire qu’il pourrait effectivement toucher du doigt son meilleur travail, Craven fout malheureusement tout en l’air lors de son dernier acte. Alors que le film était plutôt mesuré dans ses effets, n’en faisant jamais ni trop ni trop peu, il s’écrase dans un carnaval d’effets tous plus embarrassants les uns que les autres. On se retrouve donc avec des chaises qui bougent toute seules, un gus cramé qui revient à la vie, des âmes qui s’envolent et des flammes qui sortent de nulle part. Soit tout l’attirail de cirque d’un film d’horreur lambda de l’époque, ce qui ne serait pas un problème si la première partie n’était pas, elle, hyper sérieuse. Un décalage se crée et nous rappelle que, décidément, Craven ne fait pas toujours la distinction entre le ridicule et le spectaculaire. Malheureusement, c’est sur cette note embarrassante que se termine L’Emprise des Ténèbres, qui ne peut donc pas se permettre de monter sur la première place du podium de la filmo Cravenienne. Mais son ambiance, son récit et ses acteurs lui permettent tout de même d’être en deuxième position, ce qui est déjà énorme.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Wes Craven
  • Scénarisation: Richard Maxwell, Adam Rodman
  • Titres: The Serpent and the Rainbow (USA)
  • Production: Keith Barish, Doug Claybourne, Rob Cohen, Robert Engelman et David Ladd
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bill Pullman, Zakes Mokae, Cathy Tyson, Paul Winfield, Michael Gough
  • Année: 1988

6 comments to L’Emprise des Ténèbres

  • Princécranoir  says:

    Oh que ça fait du bien de faire remonter le souvenir de ce Craven parmi mes préférés. Au passage, je suis entièrement d’accord avec toi sur la portée de films en mineur ou en majeur (j’avoue être assez friand tout de même de ces Craven en demi-teinte, les mal-aimés comme « le sous-sol de la peur » ou « la ferme de la terreur »). Mais revenons à nos revenants, pour saluer la démarche quasi-documentaire du réalisateur, confrontant par l’entremise du folklore local l’horreur du régime et les peurs primales. Quelques images restent d’ailleurs durablement en mémoire, de quoi river le clou de tous les marchands de clichés 🙂

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Un des rares bons films de Papy Craven, mais effectivement ça s’auto-détruit dans son dernier acte. Pourquoi ? Parce que Papy Craven il a pas comprit que faire du cinéma, c’était pas refaire le même film encore et encore.

    Alors ça passe dans La Dernière Maison, parce que c’est un shocker et que ça permet aux parents de prendre leur revanche. Ça passe dans La Colline à des Yeux, parce qu’on attend que ça de voir les héros se défendre contre le clan cannibale. Ça marche du tonnerre dans Freddy, parce que Nancy est un personnage brillamment interprété et que Papy Craven à eu le temps de parfaire son écriture. Dans celui-ci, un film plus subtile où le Vaudou est supposé être abstrait, science ou magie, ben ça merde. Et ça merde en beauté. Mais bon, c’est Papy Craven, que veux-tu. Il va continuer en boucle, c’est son côté prof de ciné super académique qui doit vouloir ça.

    Reste que le film est beau, mystérieux, flippant, est clairement l’un de ceux qu’on se souvient avec plaisir. (Non pitié, me lance pas sur sa filmo)

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