L’Espion qui venait du Surgelé

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Joyeux anniversaire, Artus Films ! Eh oui, l’éditeur français fête en effet sa première décennie d’existence à l’heure où vous lisez ces lignes et, toujours très généreux, les cadeaux sont pour vous puisqu’en plus du Grand Défi déjà chroniqué ici, il vous propose L’Espion qui venait du Surgelé, une bande convoquant Vincent Price et Mario Bava.

 

Dix ans, déjà… Dix années de pépites bis de tous bords, de gothique enchanteur, de duels au soleil, de torture allemande, de dinosaures en caoutchouc, de Bela Lugosi halluciné, de Jess Franco aguicheur, de science-fiction bricolée ou de gore à l’espagnole. Chaque année, Artus, tel la comtesse perverse qu’il ressuscita via la galette qui lui était consacrée, ajoute une nouvelle corde à son arc pour mieux toucher les cœurs des bisseux abandonnés depuis la fin du règne des cinémas de quartier. Désormais, après 120 mois de dur labeur, l’ourson s’est constitué un catalogue à faire frémir l’amoureux de cinoche diffèrent et si le pari était de replonger le spectateur dans l’ambiance parisienne des années 60 et 70, c’est réussi. A chaque sortie de DVD, Artus nous convie au Colorado, au Midi-Minuit, au Brady et nous installe dans les vieux sièges des autres antres de la déviance, nous prépare aux bonheurs oubliés, tout en aidant à la conception de nouveaux, tel le livre Gore : Dissection d’une Collection de David Didelot ou encore le film Paranormal Bad Trip 3D que les deux têtes pensantes d’Artus, Thierry Lopez et Kevin Boissezon, ont produit. Des activistes, des vrais, qui soignent leur travail et font leur possible pour nous proposer de joyeuses bisseries dans les meilleures conditions possibles, offrant souvent de beaux packaging et une qualité d’image impeccable. « Joyeux anniversaire Artus », chante en cœur toute l’équipe de Toxic Crypt, ce qui ne risque pas de déranger le voisinage vu que je suis tout seul à la barque, mais je le fais avec la vigueur de cent hommes ! Histoire de fêter dignement cette dixième bougie, l’éditeur nous propose, en plus du musclé Le Grand Défi chroniqué en début de semaine ici-même, un inédit de Mario Bava nommé L’Espion qui venait du Surgelé. Pour l’occasion, Thierry et Kevin ont mis les petits plats dans les grands en nous proposant une édition deux DVD en digipack, ce qui est bien nécessaire pour revenir sur ce film à la naissance compliquée et qui dispose de deux montages, l’un italien, l’autre américain…

 

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Dans le genre genèse qui pourrait enfanter un livre pour en relater tous les sursauts et retournements de situation, celle de L’Espion qui venait du Surgelé se pose là. Tout débute en Amérique, et non en Italie comme la présence de Bava Senior dans les parages pourrait le laisser supposer. Nous trouvons en effet à la base de tout un premier film nommé Dr. Goldfoot and the Bikini Machine, réalisation de Norman Taurog produite par les gars de AIP, société bien connue des amoureux du cinéma horrifique puisque derrière les adaptations de Poe téléguidées par Roger Corman. Le but de cette production de James H. Nicholson est bien évidemment de permettre à la firme de surfer sur le succès des James Bond en produisant une parodie mais aussi d’offrir à Susan Hart, la femme de ce dernier, un rôle à la mesure de son talent, assez mince. Car la dame n’est pas franchement la comédienne du siècle et son mari s’en est bien rendu compte, se disant qu’un rôle de robot fera merveille avec son jeu à l’expressivité relative, ce qui nous amène donc au plan de ce fameux Dr. Goldfoot, qui crée de jolies jeunes filles mécaniques pour parvenir à ses fins sinistres, le gaillard n’étant pas un homme bon mais le classique antagoniste des films d’espionnage, maître du monde en puissance, si ce n’est que pour le coup c’est lui la star et non le collègue de 007 qu’il affronte. Et en rameutant le grand, le génial, le dieu vivant Vincent Price pour incarner le rôle-titre, la firme fait un bon coup puisque le film sera un beau succès, la parodie du plus anglais des espions tombant à point nommé pour fonctionner auprès du public. Si bien que la AIP se demande s’il ne serait pas bon pour elle de faire une suite et, pourquoi pas, de la confier à Mario Bava, dont ils distribuent les films sur le continent yankee. Pour ce faire, elle fait appel à une vieille connaissance, le producteur Fulvio Lucisano, qui les aida notamment à produire La Planète des Vampires. Après discussion avec ce dernier, il est décidé de ne pas faire de cette suite une simple continuation des précédentes mésaventures de Goldfoot mais aussi d’amener dans la danse Franco Franchi et Ciccio Ingrassia, deux comiques alors très populaires en Italie. Le bon plan puisque cela garantit à première vue le succès sur le territoire américain grâce à Price et sur le territoire européen grâce aux deux zigotos, qui ont justement parodié les films d’espionnage quelques temps auparavant via le film Due Mafiosi contro Goldginger. Si le mot n’était pas encore employé à l’époque, nous sommes pourtant bien en face d’un crossover, mélangeant donc Goldfoot et les Franco et Ciccio, un peu comme à l’époque des Abbot et Costello lorsqu’ils affrontaient vampires, momies et monstre de Frankenstein…

 

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Si sur le papier tout semble parfait, il n’en sera pas de même durant le tournage, visiblement très compliqué… Tout d’abord, Mario Bava n’apprécie guère le projet et aurait même tenté de s’en séparer avant d’être forcé à la réalisation suite au contrat passé avec les producteurs. Il faut bien avouer que nous ne sommes pas là face au sommet de sa carrière et que le génie derrière Les Trois Visages de la Peur devait bien sentir que l’affaire n’entrerait pas au panthéon du genre. De plus, le réalisateur traversait une période noire, coincé entre la mort de ses deux parents, et ne s’entendait pas avec deux acteurs du film, à savoir Fabian (qui est ici l’espion traditionnel, à savoir beau et intelligent) et Laura Antonelli (qui joue ici la copine de Fabian). La demoiselle était visiblement si chiante que Bava n’en pouvait plus et a décidé, en guise de représailles, de couper plusieurs de ses scènes au montage, histoire de la faire enrager. Il faut préciser qu’elle fut engagée pour se dénuder, ce qu’elle ne fit pas, pensant qu’elle deviendrait une star et que cette participation sexy à L’Espion qui venait du Surgelé allait ternir son image… alors qu’elle allait se dénuder gaiement dans la suite de sa carrière, pour ne pas dire dans tous ses films ! Niveau des stars, ce n’était pas beaucoup plus joyeux, Vincent Price, qui en passant n’aimait pas le film au point d’essayer d’en parler le moins possible, ne s’entendant guère avec les deux comiques italiens, les trouvant vulgaires et déplacés. Ambiance sur le plateau, donc, mais aussi dans les coulisses après le tournage puisque les mecs de chez AIP découvrent avec stupeur que le montage originel, et donc italien, laisse largement plus de place à Franco et Ciccio qu’à Price, ce qui est tout de même un problème pour vendre le film aux Ricains… Ils décident donc de mettre fin à leur collaboration avec Lucisano et récupèrent tous les rushs tournés par Bava pour refaire leur petite sauce. Et naquirent donc deux films jumeaux qui ont les mêmes traits mais ne se ressemblent donc pas tant que ça…

 

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Commençons par la version italienne, qui se concentre donc sur son duo humoristique, les deux gaillards se retrouvant embrigadés dans une affaire d’espionnage, à moitié par hasard. Ils doivent en effet découvrir ce que trame le Dr. Goldfoot, qui a créé des demoiselles robotiques qui explosent lorsqu’on les embrasse, ce qui est une manière plutôt originale de se débarrasser de ses ennemis. L’histoire est à vrai dire très accessoire ici et le tout ressemble tout de même largement à une succession de gags, assez typiques de l’époque, avec grimaces et accélérations à la Benny Hill. On a même droit à une séquence montrant Vincent Price déguisé en nonne et jouant au ballon avec de jolies jeunes filles, histoire de passer incognito et ne pas se faire repérer par les joyeux drilles qui lui servent d’ennemis. L’humour est donc ici très gras et la finesse est définitivement absente, preuve en est faite avec ces squelettes de Chinois qui sont… jaunes ! Ainsi, si vous ne portez pas la comédie à la bolognaise et ses agitations dans votre cœur, la version italienne risque de vous être assez pénible, à plus forte raison si vous avez fait l’acquisition du double DVD pour Vincent Price, ici relégué au rang de second rôle. A l’inverse, si la comédie d’époque vous est sympathique, vous passerez un moment agréable avec L’Espion qui venait du Surgelé, et il en va de même si vous êtes nostalgiques des films populaires de l’époque. Le fan de Mario Bava sera peut-être un peu plus déçu puisque nous ne sommes pas là face à une œuvre digne des autres bandes du metteur en scène, quand bien même le tout est tout de même correctement emballé et peut se vanter de quelques jolis décors et de quelques instants de bravoure. Même déprimé, peu motivé et de mauvais poil, Bava reste Bava et nous balance de beaux restes dans les dents ! Le montage américain sera par contre plus recommandé au gros des fans de cinéma bis puisqu’il redonne à Vincent Price sa place de tête d’affiche, le film s’inversant comme par miracle pour le suivre tout du long en ne laissant plus que des miettes de pellicules aux deux comiques. L’humour devient dès lors peut-être un peu plus fin, plus ironique, en tout cas moins grimaçant, et la réintégration de certaines scènes (celles de Fabian et Laura Antonelli par exemple) permettent une meilleure compréhension du récit. Le film est également un peu raccourci, et donc plus rythmé, sans doute un peu plus classique et perd du coup un peu de la folie du montage original. Laquelle des deux versions est la meilleure ? Elles sont en vérité assez complémentaires et l’idéal serait presque de refaire un film en mélangeant les deux… Dans la crypte toxique, on a tout de même une petite préférence pour la version d’AIP puisqu’elle laisse plus de place à Vincent Price, que l’on aime fort dans le coin…

 

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De toute évidence, la rencontre entre Vincent Price, le plus grand acteur du cinéma fantastique, et Mario Bava, le plus grand réalisateur du cinéma fantastique, est un peu décevante puisque l’on ne peut qu’imaginer le chef-d’œuvre gothique qu’aurait donné leur union dans le registre de l’horreur. Du coup, se retrouver avec une pelloche comique frustre pas mal… Mais si l’on met de côté cette image qui fait rêver, on se rend compte que L’Espion qui venait du Surgelé est très correct dans sa catégorie. Le tout est bien évidemment un peu daté et l’on ne risque pas de se péter la mâchoire de rire devant les gesticulations un peu poussives de Franco et Ciccio, mais le fumet vintage du tout et quelques jolis décors collés à une ambiance décontractée font que le tout est regardable. La double galette est surtout intéressante pour voir les différences entre les deux montages et comprendre comment AIP s’y prenait pour américaniser un film, quitte à supprimer un joli générique pour le remplacer par un résumé du film précédent qui a le culot d’y adjoindre un extrait de La Chambre des Tortures, film qui n’a bien évidemment rien à voir avec cette pantalonnade à la mode espionnage si ce n’est la présence de Price. L’édition proposée par Artus est bien évidemment très bonne, comme toujours avec eux, mis à part quelques différences de qualités d’images pour certaines scènes et des sous-titres qui apparaissent parfois au milieu de l’écran. On appréciera également l’excellent bonus d’Eric Peretti (qui écrit pour le site Sueurs Froides mais aussi pour les fanzines Médusa et Darkness) qui revient sur les croustillantes histoires entourant le film, qui fut bien pratique pour écrire cette chronique !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Mario Bava
  • Scénarisation: Franco Castellano, Giuseppe Moccia
  • Titres: Le spie vengono dal semifreddo (Italie), Dr. Goldfoot and the Girl Bombs (USA)
  • Production: Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson, Fulvio Lucisano, Louis M. Heyward
  • Pays: Italie, USA
  • Acteurs: Vincent Price, Franco Franchi, Ciccio Ingrassia, Fabian
  • Année: 1966

4 comments to L’Espion qui venait du Surgelé

  • Princécranoir  says:

    Appétissant ! notamment grâce à ce texte diablement bien documenté ! Je me le garde au congélo pour les chaudes soirées estivales. En patienter, j’irai visiter « la planète des vampires » que je viens de recevoir et dont on a dit le plus grand bien cette crypte.

  • Roggy  says:

    Pas le meilleur Bava à mon goût (loin de là). En revanche, « La planète des vampires » est un chef-d’œuvre. Tu as de la chance Prince 🙂

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