Le Grand Alligator

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Nous avons tous besoin de vacances, à un moment ou un autre, besoin de laisser derrière nous nos grises vies urbaines pour nous dorer la raie au soleil pour une semaine ou deux. C’est pareil pour Sergio Martino qui, sans doute un peu fatigué de ses tueurs gantés, prit la décision d’aller à la pêche à l’alligator.

 

 

Car comment ne pas voir une volonté de quitter un peu les tristes villes dans la « trilogie horrifique et exotique » de Sergio Martino constituée de La Montagne du Dieu Cannibale, du Continent des Hommes-Poissons et donc de ce Grand Alligator que nous allons chevaucher aujourd’hui ? Certes, Torso était un peu plus forestier et donc sentait moins les trottoirs dégueulasses, mais ce n’était pas vraiment le cas de La Queue du Scorpion, L’Etrange Vice de Madame Wardh, Toutes les couleurs du vice, Rue de la Violence et encore bien d’autres exemples, par ailleurs excellents pour la plupart, du bis citadin à l’italienne. On peut comprendre que tout ce temps passé à arpenter les rues pour en faire ressortir leurs aspects les plus troublants et glauques finissait un peu par donner envie d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte. Histoire de la dégueulasser de sang, bien entendu, la verdeur se rougissant bien vite avec un réalisateur comme Martino dans les parages, quand bien même le bonhomme est loin d’être le plus porté sur le gore parmi la bande d’affreux jojos qui sévissaient dans les années 70 et 80. Il était sans doute l’un des plus sages, celui qui se rapprochait peut-être le plus, avec Dario Argento dans un genre diffèrent, d’un cinéma dit respectable. Ce qui va par ailleurs se révéler très vrai avec ce Grand Alligator, qui n’était visiblement pas l’occasion pour le Sergio de verser dans une série B furieuse qui lui aurait permis de se défouler un bon coup. Cela aurait pu, pourtant, puisque nombre de ses congénères ne se gênaient pas durant ces mêmes années, la fin des années 70 et le début des 80, avec leurs La Mort au Large, Tentacules ou autres L’Invasion des Piranhas, puis encore plus tard les Killer Crocodile, Deep Blood et Cruel Jaws. Des séries B, voire de fin d’alphabet, qui n’hésitaient jamais à verser dans le sanglant lorsque leur budget le permettait, du gore souvent mal branlé et confectionné avec la participation d’Heinz pour des pelloches qui reprenaient le scénario du classique de Spielberg, devenu très vite la base de tout un pan du cinéma de genre. Surprise, le film de crocodile qui nous occupe en ce jour pluvieux (je sais pas chez vous mais chez moi il fait dégueulasse) qui contient autant de titres que sa bête possède de crocs (Alligator et Dieu Alligator furent quelques titres français, il y a donc du choix en plus de celui du DVD édité chez Neo Publishing), est plus un film d’aventure qu’un réel film d’horreur…

 

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Pourtant, Martino ne s’éloigne pas énormément du grand Les Dents de la Mer pour coloriser les écailles de son Grand Alligator puisque l’on retrouve les archétypes habituels du genre animalier, comme l’entrepreneur ou la figure locale qui organise quelque-chose d’important à l’endroit où il ne faut pas. Certes il n’y a pas de fête annuelle à laquelle le maire du coin tient comme à son premier porno mais on a tout de même un hôtel bâti en plein milieu d’une jungle, avec l’aide des indigènes du coin qui bossent pour améliorer un peu leur vie (on leur offre des jean’s, donc tout de suite leur bonheur monte en flèche et crève les nuages, vous imaginez bien!). Mais lorsque la rumeur voulant qu’un gros alligator affamé se ballade sur le fleuve s’écoulant à coté de ces lieux de repos, le gérant de l’affaire préfère faire la sourde oreille, comme toujours. Je vous dis pas la pub que ça va lui faire lorsque l’emblème de Lacoste aura amputé quelques nageurs… Les bases sont assez classiques, donc, et il suffit de remplacer les décors et l’origine de la menace pour masquer un peu le fait que, l’un dans l’autre, c’est encore une fois à un dérivé de l’œuvre du Steven que le public va assister. Mais pour une fois, cela ne se voit pas trop, voire même pas du tout à vrai dire, puisque tout le décorum est modifié, que les circonstances changent et que les personnages ne sont pas non plus du même ordre. Pas de flics ou de grands habitués des animaux aquatiques qui nous bouffent les miches, juste un photographe un peu plus concerné par ce qu’il se passe autour de lui que la moyenne, la jolie demoiselle qui bosse à l’hôtel et qui va l’aider dans son aventure, une petite rouquine rigolote et quelques autres protagonistes qui ne semblent pas être des décalques de ceux croisés dans les eaux salées de Jaws. Martino ajoute même un élément qui lui permet de se distinguer de son envahissant et indépassable modèle: les indigènes!

 

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Car ces derniers, typiques du cinéma bis avec leurs lances, leurs pagnes et leurs maquillages à faire pâlir d’envie Gene Simmons, sont loin de se contenter d’un peu de figuration. Au début bien braves et résignés à aider les étrangers qui viennent raser leur forêt pour y placer le fameux hôtel, ces autochtones finissent par se rebiffer lorsqu’ils se rendent compte que le crocodile qui les fait tant frémir est de retour aux affaires. Il faut dire qu’ils ne le prennent pas pour un vulgaire sac à main, le caïman étant si gros qu’ils voient en lui une divinité agressive qui vient leur ronger les orteils lorsqu’ils barbotent dans les eaux sombres du fleuve, une idée de mythique que partage par ailleurs un curé qui est parti se réfugier dans une grotte et y reste, persuadé que ce dieu tenant du démon dragonique l’attrapera si d’aventure il sortait de sa cachette. Persuadés que c’est l’homme moderne qui a réveillé la bête avec son satané hôtel, les indigènes, ici nommés les Kumas, prennent donc les armes et vont éliminer tous les vacanciers, ce qui reste selon eux le seul moyen de calmer la fureur de l’alligator. Nos héros vont donc être pris entre deux feux, avec d’un coté le croco qui s’en donne à cœur joie et va picorer à droite et à gauche dans les cuisses des imprudents et de l’autres la tribu Kuma qui nous refait les jeux olympiques avec un joli lancer du javelot. Les salopiauds font d’ailleurs encore plus de morts que la bestiole, qui se fait presque voler la vedette! Il y a donc un petit coté « film de cannibales » dans Le Grand Alligator, quand bien même ces natifs de la jungle ne mangent pas les hommes et femmes qu’ils plantent. Vu que l’alligator s’en charge, ce n’était effectivement pas nécessaire… Reste qu’avec tous ces dangers réunis en un seul et même film, on imagine facilement que cette livraison du copain Sergio doit verser dans le gore qui gicle comme un Rocco Siffredi de grande humeur. Et bien pas du tout!

 

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Comme précisé plus haut, ce The Great Alligator River (ouais on varie un peu) tient clairement plus du récit d’aventure que de la bastos ensanglantée qui va faire hurler votre mère pour trois mois. A vrai dire, le film de Martino est même moins méchant que son modèle à aileron, qui lui n’hésitait pas à mâchouiller un bambin, montrer des membres arrachés ou filmer en gros plan un marin se faire tailler une pipe par un squale mécontent. Sti folia ton krokodeilon (titre du film en Grèce, je vous avais dit que je variais) ne va pas jusque-là et la seule scène réellement « trash » du film est son final, lorsque les vacanciers tentent d’échapper au reptile et se retrouvent avec des lances dans le cul, les indigènes les attendant sur la rive. Du coup, tout ce beau monde se retrouve soit croqué par l’animal, soit empalé sur une grille qui devrait justement empêcher le monstre de venir jusqu’à l’hôtel. Ne vous attendez donc pas à des raviolis cuits comme on vous en sert dans les restaurants de Lucio Fulci ou Joe D’Amato, le plus violent que vous trouverez ici est un peu de sang rougissant la flotte. Si vous en venez à Reka velikega aligatorja (titre slovaque) pour ses potentielles qualités sanglantes, vous pouvez faire demi-tour et vous diriger vers autre-chose, ce n’est de toute façon pas le choix qui manque, puisque le film qui nous occupe ici pourrait presque être montré à des enfants, qui ne seront sans doute pas traumatisés par le spectacle. En tout cas toujours moins que devant Fiston avec Franck Dubosc et cette tête à défoncer au marteau-piqueur de Kev’ Adams. Tiens, les Kuma, si vous voulez des sacrifices, j’ai des noms à vous soumettre… El río del caimán gigante tel qu’il est connu en Colombie est en effet un film plus populaire, tous publics, qui ne dépareillerait pas lors d’une bonne soirée familliale. Nulle moquerie là-dedans, par ailleurs, votre serviteur étant en effet persuadé que nous avons là l’un des films les plus accessibles pour qui voudrait présenter un peu le cinéma bis à ses proches, non pas parce que le tout est assez soft, mais parce que le film est tout simplement très réussi.

 

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Bien sûr, le bisseux appréciera de toute façon les qualités typiques de ce cinéma, comme un crocodile assez peu convaincant (mais qui malgré tout passe impeccablement, j’y reviendrai plus loin, pleurez-pas) qui nous fera bien plaisir (vous avez remarqué comme on apprécie tout ce qui est perfectible ?) et un casting qui va bien avec. La toujours très belle Barbara Bach, Claudio Cassinelli (La Lame Infernale, Murder Rock), ce bon vieux Richard Johnson (L’Enfer des Zombies), un Mel Ferrer (La Secte des Cannibales de Lenzi) qui joue le gérant de l’hôtel, cette bonne trogne de Bobby Rhodes (les Demons), Silvia Collatina (la rouquine de La Maison près du Cimetière) qui était ici encore plus jeune et qui incarne une gosse du nom de Minou (ça ne s’invente pas) ou encore le regretté Romano Puppo (2019 après la chute de New York, Robowar). Que du beau monde, un casting quatre étoiles pour qui aime le cinoche italien sous sa meilleure forme. Donc oui, l’amoureux du bis sera aux anges et pourra jouer à « Qui est-ce ? » durant tout le film puisque les gueules connues passent devant la caméra sans interruption ou presque (et je n’ai pas cité tout le monde, je vous en laisse un peu, bon prince que je suis)! Mais voilà, il n’est pas nécessaire d’avoir arpenté la filmographie de Bruno Mattei en long et en large ou de s’être recueilli sur la tombe du Dieu Fulci pour apprécier le film de Sergio Martino, Ihmissyöjäkrokotiili en Finlande (ça se prononce comme ça s’écrit et faites gaffe, c’est un coup à avoir un torticolis sur la langue). Car si vous avez du mal à trainer votre femme ou vos marmots devant des films un peu mal fagotés comme Zombie Holocaust, cela devrait se passer à peu près correctement ici, tout simplement parce que le film est techniquement très bien gaulé.

 

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Bien conscient que son budget ne lui permettra pas d’avoir un crocodile magnifique et crédible, Martino va bien réfléchir à sa réalisation et nous proposer un découpage bien formé. Et si ses plans sont en général parfaits, que sa photographie est très professionnelle, que ses acteurs sont en plus assez bons, il va en prime bénéficier d’un montage plus que réussi, sans doute parmi l’un des meilleurs trouvables dans ce cinéma. Ralentis pour donner du style et suspendre le temps pour un instant, coupes nerveuses qui favorisent la montée de tension (la scène du radeau avec la jolie mannequin black qui passe sa main dans l’eau tandis que la présence du croco ne fait aucun doute), rien à redire à ce niveau, c’est quasiment de l’art. Le Grand Alligator (je vais quand même vous rappeler le titre qui vous permettra de trouver le tout dans les bonnes boutiques car si vous allez à la FNAC en demandant Ihmissyöjäkrokotiili je pense que vous en ressortirez avec la queue en bouche) est donc très bien tenu, sans oublier tout de même quelques petits défauts qui font que le bis est bis, comme ici une gestion du temps assez embarrassante, la nuit passant au jour avant même que vous n’ayez le temps de gueuler « Rigs Mordo en a une grosse paire! ». Ce qui n’est pas une raison pour ne pas le crier, cela dit. Le film est en tout cas plus que recommandable et rappelle que Martino était sans conteste l’un des meilleurs réalisateurs de sa division, sans doute l’un des plus doués sur le point technique, mais également fort talentueux pour tenir un récit, ici écrit par Ernesto Gastaldi (qui en écrira d’autres pour lui) et George Eastman, le grand copain à D’Amato. De l’aventure, un animal tueur, des autochtones furibards, des beaux décors, des jolies filles, une pincée d’érotisme, un casting à en faire bander une tortue des Seychelles et aucun massacre d’animaux (juste des cochons balancés à l’eau), que demandez de plus ?

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  • Réalisation: Sergio Martino
  • Scénarisation: Cesare Frugoni, Ernesto Gastaldi, Sergio Martino et Mara Maryl
  • Titres: Il Fiume del Grande Caimano (Italie)
  • Production: Luciano Martino
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Barbara Bach, Claudio Cassinelli, Mel Ferrer, Richard Johnson, Silvia Collatina, Bobby Rhodes
  • Année: 1979

6 comments to Le Grand Alligator

  • Oncle Jack  says:

    L’un des meilleurs films de grosse bestiole made in Italia. Une merveille à l’image du continent des hommes-poissons et qui fait preuve d’une vraie méchanceté avec ces sauvages allumés démastiquant sans vergogne tous ces crétins de touristes. Même si les maquillages et les effets relatifs au croco ont sacrément vieilli, ce long-métrage reste un incontournable du bis transalpin. Allez, Rigs, on attend maintenant ta chronique de la pseudo-suite des hommes-poiscailles.

  • david david  says:

    superbe chronique j’adore cette perle du bis et pour l’anedocte silvia Collatina avec qui j’ai tourné le court « Lust murders » pendant les pauses elle m’a fait « minou » pour déconner ^^
    Elle est trop chou et talentueuse

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    J’avais beaucoup aimé. J’avais beaucoup aimé le côté plus « aventure » que clone de Jaws, ce vieux fou qui est retrouvé dans sa grotte, ayant perdu la raison après avoir découvert le monstre précédemment, et même jusqu’au fait qu’on ne sait pas bien si, finalement, il s’agit juste d’une grosse bestiole vorace ou bel et bien de l’incarnation du dieu Kruna, venu lâcher sa fureur sur le comportement arriviste de l’homme blanc.

    Et tu as raison, malgré pas mal de petites choses, le film est juste incomparable qualitativement parlant avec, par exemple, Killer Crocodile (que j’adore également au passage, mais voilà quoi). Vraiment recommandé.

    (sinon au final, j’ai plus aucun souvenir si c’est supposé être un caïman ou un alligator au final le bestiau)

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