Dracula

Category: Films Comments: 6 comments

Il faut se faire une raison: Dracula se réveillera encore et encore, certainement jusqu’à plus soif… Mais après des dizaines d’adaptations, dont certaines un brin délirantes (Dracula au Pakistan, Billy the Kid contre Dracula et j’en passe), qu’est-ce que Francis Ford Coppola peut bien amener de nouveau à un mythe qui semble usé jusqu’à la corde ?

 

Il faut bien avouer qu’assister à une version de plus de Dracula n’est plus aussi excitant que cela pouvait l’être jadis. C’est qu’entre le malade Nosferatu, le classique Dracula avec Lugosi, les quelques séries B qui le montraient se foutre sur la gueule avec le loup-garou ou la créature de Frankenstein (et qui souvent le ridiculisaient, voir les navrants Dracula vs Frankenstein, dont il existe plusieurs versions, toutes aussi mauvaises les unes que les autres), les colorées versions de la Hammer, le plus fidèle au roman qu’est Dracula et ses femmes vampires ou encore la version de 1979 avec Frank Langella, on a l’impression d’avoir fait le tour. Pourtant, pour le grand public, en tout cas celui né aux alentours des années 70, l’adaptation du grand saigneur par excellence est celle de Francis Ford Coppola, l’une des rares à ne pas avoir été dirigée par un réalisateur « bisseux » (on peut également citer John Badham, réalisateur de la version de 79, qui a certes fait des films fantastiques comme Short Circuit ou Wargames mais aussi des trucs comme La fièvre du samedi soir). Bien sûr, Coppola a toujours gardé un pied dans le ciné fantastoche et est pour ainsi dire né dedans puisqu’il fut l’uns des assistants du pape du B Roger Corman. Avant de faire Apocalypse Now et Le Parrain, le père de Sofia était assistant sur L’Enterré Vivant avec Ray Milland et pourra jouer de la caméra sur le très libre The Terror (L’Halluciné par chez nous), co-réalisé par qui le voulait, Corman considérant comme un bonus cette série B bricolée en quelques jours pour profiter de la présence de Boris Karloff et de quelques décors, disponibles pour quelques temps encore. Viendra ensuite Dementia 13, qui sera sa dernière œuvre bis avant un bon moment, sa filmographie prenant des airs plus respectables et évoluant dans des sphères qui ne sont pas les nôtres. Cela durera près de trente ans, jusqu’à Dracula, qui lui tombera pour ainsi dire dans les mains. A la base de ce revival horrifique de Coppola se trouve une brouille, celle qu’on lui prête vis-à-vis de Winona Ryder, qui l’aurait planté sur Le Parrain 3. Histoire de mettre les choses au point (ou au poing? Allez savoir) et faire taire ces vilaines rumeurs, Coppola invite Ryder à manger, pour taper la causette devant des hamburgers (j’imagine que c’est ce qu’ils ont mangé, ce sont des américains après tout). Mais la demoiselle ne vient pas les mains vides et lui apporte le scénario de Dracula, écrit par James V. Hart (Hook, Contact, Tomb Raider, le berceau de la vie, oui il y a une légère baisse de qualité vers la fin), une adaptation plus fidèle du roman de Bram Stoker, à la base prévue pour la télévision mais qui va connaître le sort que vous connaissez.

 

dracula1

 

Car avec Coppola aux manettes, impossible de se contenter d’une sortie télévisuelle, coincée entre une pub pour du Minute Maid et une autre pour du Destop (comment ça c’est pareil ?). Mais celui qui reviendra aux vampires vingt ans plus tard avec le mal-aimé Twixt ne compte pas se contenter de faire une version supplémentaire, un opus de plus, une banalité vampirique comme il en existe tant et veut adopter un point de vue nouveau. Il aurait bien tort de se priver, d’autant plus que le script qu’il utilise reprend les grandes lignes de celui de Dan Curtis, Dracula et ses Femmes Vampires, téléfilm sorti en 73 avec Jack Palance dans le rôle-titre. Et oui, ce qui nous était vendu comme la première adaptation fidèle du roman ne l’était pas vraiment, ce qui ne l’empêchera pas de piquer le titre Bram Stoker’s Dracula, qui était également le titre original de la version de Curtis, qui ne pourra plus l’utiliser par la suite pour ses éditions VHS ou DVD. Sur le plan scénaristique, pour peu que vous connaissiez déjà le roman ou que vous ayez déjà vu le film de Curtis, vous savez déjà plus ou moins à quoi vous attendre, les grandes lignes étant les mêmes. Jonathan Harker va chez Dracula, qui le jette en pâture à ses donzelles aux canines développées, puis qui prend le bateau pour aller rejoindre la petite amie du pauvre gus. Van Helsing entre dans la danse et va faire tout son possible pour renvoyer le monstre dans son cercueil, avec un pieu dans le torse si possible. Mais si Coppola se doute certainement qu’il peut cueillir sans trop de mal le jeune public, peu habitué à regarder en arrière lorsqu’il s’agit de cinéma, il en faudra plus pour rallier à sa cause les vieux briscards. Il décide donc d’y aller franco sur l’érotisme, il est vrai assez présent dans ce Dracula version 92. Mais est-ce que les précédents films ne jouaient déjà pas sur le coté séducteur du vampire ? Certes, ils ne pouvaient pas déballer autant de poitrine à l’époque de la Hammer, et ne parlons même pas de la Universal, mais les comtes incarnés par Christopher Lee et Jack Palance étaient déjà perçus comme des prédateurs sexuels, qui violaient les femmes et les tenaient sous leur coupe grâce à leur sex-appeal. L’élément érotique n’est donc pas aussi nouveau qu’on veut bien nous le faire croire, ce qui l’est c’est plutôt sa manière d’être présenté, nettement plus bestiale. Coppola n’hésite effectivement pas à y aller franchement, montrant le comte sous la forme d’un loup-garou sauter (il n’y a pas d’autres mots) sa proie sur une tombe, au milieu d’un jardin labyrinthique. Des victimes qui prennent beaucoup de plaisir comme le prouvent les râles de jouissance qu’elles poussent, affolées par les coups de boutoirs du vampire, comme si une rage sexuelle s’était emparée d’elles… C’est indéniable, Coppola mise énormément (tout ?) sur l’aspect graphique de son film, sur sa violence visuelle.

 

dracula4

 

Car Bram Stoker’s Dracula est probablement l’adaptation qui montre le plus, qui est la plus généreuse en terme de spectacle visuel. D’une part parce que c’est assez sanglant, des têtes sont tranchées et le sang gicle avec une bonne volonté évidente, d’une autre parce que Dracula prend régulièrement la forme d’un vrai monstre. On joue effectivement beaucoup moins sur son aspect aristocratique et la bête qui sommeille en lui est clairement exposée ici, comme le prouve son aspect de loup-garou, l’un de ses nombreux visages puisqu’on le verra également sous des airs de chauve-souris ou d’un vieillard féminisé. Il prendra également les traits d’un sanguinaire chevalier, portant une armure aux traits charnels, puis ceux d’un dandy. On ressent donc une volonté très claire de le montrer sous tous les angles, sous toutes les coutures, ce que faisait déjà un peu Curtis en 73 puisque Jack Palance était aussi violent que déprimé. Coppola reprend d’ailleurs le raccrochement historique valant à Vlad Tepes d’être considéré comme le suceur de sang, une autre donnée attribuée par beaucoup au Francis mais qui était en fait déjà mise en place par Curtis… On peut dès lors considérer le film du réalisateur de Twixt comme une redite sans grand intérêt, et sur le strict plan scénaristique ce n’est pas loin d’être le cas. Mais le visuel vient changer la donne, Coppola nous servant là un plat de choix pour nos mirettes, qui vont se régaler. Car le film est magnifique. Il n’y a pas d’autres mots. Ne voulant pas utiliser des effets numériques trop coûteux, le metteur en scène préfère miser sur des peintures ou des effets d’ombres qui font des merveilles. Les scènes magnifiques s’enchainent, comme celle où Jonathan Harker prend le train vers Castlevania, dans des terres aux coloris rouge-sang, annonciateurs de l’horreur à venir, ou encore les passages en vue subjective nous mettant dans la peau d’un Dracula évoluant dans les jardins. Il n’y a rien à dire sur les décors et l’on tient là un film majestueusement gothique, ce qui n’est pas bien surprenant venant d’un homme sorti de l’écurie Corman.

 

dracula2

 

Le film est si beau que l’on en oublie presque son casting, faussement prestigieux. Faussement car la plupart des acteurs qui le composent n’étaient pas encore de vraies stars, leurs gros succès arrivant peu de temps après. On retrouve donc Keannu Reeves, pas spécialement meilleur acteur que par la suite (il lui fallut d’ailleurs venir réenregistrer tous ses dialogues pour cause d’un accent trop fort qu’il avait prit pour un autre rôle et dont il ne s’était pas débarrassé), un Anthony Hopkins qui cabotine volontiers, une Winona Ryder bien jolie et qui fait bien passer l’ambigüité de son personnage et, surtout, un très bon Gary Oldman, tellement investi dans son rôle qu’il foutait la trouille aux autres acteurs qui le jugeaient comme beaucoup trop sombre. Notons également Cary Elwes, futur amputé de Saw, qui ne se fait pas particulièrement remarquer ici. Mais excepté Oldman, qui porte le film à bout de bras (c’est bien simple, on ne voit que lui), on ne peut pas dire que notre attention se porte particulièrement sur la troupe, qui fait son job mais ne sera jamais l’attraction principale de ce véritable musée. Car ce sont des peintures que Coppola nous jette à la face, toutes réussies, même s’il faut tout de même noter que le film semble un peu moins beau au fil du récit, sans doute parce que nous sommes éloignés du château de Dracula pour rejoindre des lieux plus proprets, plus aristocratiques. Heureusement que quelques visites dans un asile dégueulasse viennent nous donner notre dose de lieux malsains. Reste que les séquences d’anthologie s’enchainent et sont trop nombreuses pour que je puisse être exhaustif. Notons en vrac l’apparition des trois démones de Dracula (dont une Monica Bellucci qui n’hésitait pas à montrer ses atouts) qui viennent séduire Harker dans une pièce aussi inquiétante que sensuelle, l’arrivée de l’inquiétant côcher, celle de Dracula et ses jeux d’ombres, la scène de cul avec le loup-garou et, ma préférée, ce Dracula au visage monstrueux pleurant des larmes de sang au milieu d’un océan de bougies. Les idées visuelles se suivent, comme lorsque Dracula se retourne et voit Mina, percevant immédiatement ses vaisseaux sanguins, qui apparaissent en surbrillance à travers sa peau, une idée reprise par Yoshiaki Kawajiri dans son excellent Vampire Hunter D: Bloodlust.

 

dracula3

 

Mais ce flot d’images est une arme à double tranchant et le film finit par souffrir de cette générosité, parfois mal contrôlée et qui s’égare dans quelques passages un peu ringards (les flammes bleues à l’entrée du château). Un moindre mal face au gros défaut, à savoir un récit un brin disparate et qui va au plus pressé. C’est que Coppola n’a « que » deux heures pour tout couvrir, le forçant à speeder pas mal. Tout va donc un peu trop vite et donne plus la sensation d’assister à une succession d’images qu’à une véritable histoire, cette impétuosité empêchant également d’avoir réellement peur. Car si nous sommes impressionnés par les maquillages, tous formidables et parmi les plus beaux que l’on puisse trouver dans le cinéma horrifique, cela manque un peu de tension, tout étant trop bref pour laisser s’installer une appréhension. Dracula est donc plus « dérangeant » que réellement effrayant, et dépeint un monde sombre plus qu’il ne veut nous faire sursauter. Lorsque Dracula offre à ses fiancées diaboliques un pauvre bébé pour qu’elles se nourrissent, nous n’avons pas peur, mais nous sommes mis dans une position inconfortable, qui restera la nôtre durant un bon moment puisque la collection de vignettes qu’est le film en fait une sorte de rêve éveillé. Ce qui ne l’empêche pas d’être la meilleure option pour une personne désirant s’intéresser au mythe sans pour autant avoir à lire le roman ou voir les dizaines de films sur le personnage. Car le film de Coppola fait un peu office de synthèse, piochant un peu dans tous les autres, sans oublier d’avoir son identité propre et développer ses thèmes à lui. Il est dans tous les cas à voir pour son artillerie visuelle, même si le fait de piquer ainsi son intrigue à Dracula et ses Femmes Vampires n’aide pas forcément à rendre cette adaptation plus sympathique qu’une autre. C’est en tout cas le dernier film à mettre en valeur le célèbre monstre puisque ce ne sont pas le Dracula 3D de Dario Argento, les Dracula 2000 ou encore sa représentation honteuse dans Van Helsing qui lui feront de l’ombre…

Rigs Mordo

 

 

draculaposter

  • Réalisation: Francis Ford Coppola
  • Scénarisation: James V. Hart
  • Production: Francis Ford Coppola, Fred Fuchs et Charles Mulvehill
  • Titres: Bram Stoker’s Dracula (USA)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Gary Oldman, Anthony Hopkins, Keanu Reeves, Wynona Ryder
  • Année: 1992

6 comments to Dracula

  • Princécranoir  says:

    Tu oublies l’imbitable « Dracula untold », tentative pitoyable d’historiciser le mythe de comte ténébreux. J’ai mis du temps à l’aimer ce « Dracula », maintenant, c’est bien simple, je l’adore, pour ne pas dire que je le vénère. Dans ce prince déchu transparaît l’image de l’ogre Coppola, naguère porté aux nues par la critique et par le public, devenu un paria après avoir été un parrain. Tu évoques son aspect plastique, ses multiples références au cinéma gothique et aux diverses adaptations antérieures, il faudrait y ajouter cette non-négligeable mise en abyme du septième art, la légende de l’immortel prince des ténèbres naissant en même temps que le cinématographe. « Dracula », miroir du cinéma, l’idée est puissante d’autant qu’il n’est pas censé pouvoir s’y mirer, et m’apparaît presque (anté)christique (ceci est mon sang) transfigurée par des fulgurances visuelles qui rappellent bien sûr Murnau et la Hammer, mais aussi Welles et Eisenstein. Coppola a conçu la version ultime, celle qui traversera « des océans d’éternité » et devant laquelle on se prosternera encore pour les siècles des siècles. (Amen)

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    J’aime bien la scène du loup-garou. C’est sexy et on dirait du Charles Band avec du budget. Non vraiment, ça ressemble à Meridian: Kiss of the Beast.

    Sinon que dire devant un tel film, un coup acclamé, un coup descendu par les critiques selon les périodes. Perso je me souviens surtout avoir « plombé » la séance à quelques amis, malgré moi, en faisant une riff track durant la scène entre Neo et l’Empereur Palpatine avec ses nichons sur la tête. Honte à moi (j’avais bu UN verre de cidre). En revanche, plus tard, j’avais sérieusement faillit étrangler un petit étudiant Lettré qui se gaussait à l’introduction en ombre chinoise parce que selon lui c’était… Et bien ça faisait « trop mal fait et trop vieux, tu vois que c’est fake » quoi. En toute sobriété, gravité et condescendance propre aux gars des sections L des universités.

    Je crois que cette version « romantique » de Dracula est souvent attaqué et mêe perçue comme un des ancêtres des vampires émo à la Twilight, au même titre que ceux de Anne Rice, mais ils doivent oublier que ajouter un peu d’épaisseur et de romance ne diminue pas les monstres. Et cette brève scène du nouveau-né donné aux Femmes, ses formes monstrueuses façon Castlevania et tout simplement le fait que Dracula piège bien Harker pour se taper sa nana, dévastant TOUTE sa vie au passage, ça en fait bien en véritable monstre !

    Sinon bravo pour évoquer Kawajiri. On sera pas beaucoup à comprendre ici, mais la référence vaut le coup d’œil.

    PS. J’ai jamais compris pourquoi Hopkins croyait encore qu’il jouait Hannibal Lecter, mais bon. Ça doit l’abuser de faire le cabotin.

  • Roggy  says:

    Une bien belle chronique très riche en références pour un film qui m’avait mis une bonne claque en salle. Surtout, quand j’ai su plus tard qu’il avait été tourné en studio. Une des meilleures adaptations de Stoker, élégante, gothique et sanglante.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>