Le Manoir de la Terreur

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Artus, le plus gothique des ours sort à nouveau de sa tanière avec de l’épouvante à l’ancienne plein les poils ! C’est cette fois au peu représenté Alberto de Martino qu’il offre une galette, celle de l’uns de ses premiers films. Alors allumez votre chandelier et préparez votre pyjama, on va sortir de nuit !

 

 

Une forêt aux arbres anémiques, une nuit éclairée par le tranchant des éclairs, une pluie pointue et gelée, un vieux château lugubre, des mains monstrueuses accrochées à des barreaux, un cri infernal tout droit sorti des profondeurs de la démence : Horror ! Voilà comment débute Le Manoir de la Terreur, qui est donc alternativement nommé Horror dans son pays d’origine, l’Italie. Egalement trouvable par chez nous en VHS sous le nom Démoniac, cette nouvelle fulgurance gothique éditée par Artus commence en tout cas de la plus belle des manières, de celles qui ne laissent pas de doutes sur les intentions de ses auteurs et qui annoncent immédiatement la couleur, n’en déplaise au noir et blanc de rigueur en 1962, année de naissance de cette bobine fleurant bon la toile d’araignée bien épaisse. Le ton est donné est avec cette pluie zébrant un décor sinistre, sans doute une jolie maquette, une mise-en-bouche dans la grande tradition du genre qui nous renvoie aux plus généreuses des offrandes made in Universal Studio ! Le but du réalisateur Alberto de Martino, futur réalisateur de L’Antéchrist et Holocauste 2000, est clair : il veut offrir aux séduits des œuvres de Roger Corman, Mario Bava, Riccardo Freda et Terence Fisher une œuvre du même acabit. C’est qu’au début des années 60, le cinéma fantastique n’en était pas encore à rivaliser de jets sanglants et de maniaques qui ont le couteau qui les démange et ce qui fonctionnait d’un tonnerre apte à réanimer la créature de Frankenstein, c’était les vieilles malédictions s’abattant sur des manoirs ou château aux frontières de l’abandon. La recette miracle, celle qui ne déçoit jamais à condition que le quota de décors poussiéreux et plongés dans les ténèbres soit respecté. Mais avec Artus Films, le plus branché goth des éditeurs DVD de l’hexagone, on sait d’avance que nous allons assister à une perle du genre à en faire pleurer le Tim Burton actuel pour dix ans.

 

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Retour au bercail pour Emily Blackford, qui vient de passer des études à l’étranger, avec dans ses valises sa meilleure amie Alyce et le frère de celle-ci, John. Mais si cet heureux trio espérait un accueil à la hauteur de leur propre bonne humeur, ils se trompent. Non seulement tout le personnel du manoir Blackford a été remplacé par des serviteurs aussi aimables que des cadavres mais en plus Roderick, frère d’Emily, annonce à cette dernière que leur père à tous deux est tristement décédé dans un incendie qui a ravagé l’abbaye a côté de la maison. Mais la demoiselle n’est pas au bout de ses surprises lorsqu’elle entend, lors du souper, l’affreux hurlement de douleur de ce qui semble être une bête… Mais lorsqu’Alyce se réveille en pleine nuit suite à ces mêmes beuglements d’animal en pleine torture, elle découvre la gouvernante en train de faire une piqûre à un homme au faciès brûlé. Le père Blackford serait-il toujours en vie et manigancerait avec les uns et les autres, comme cet étrange docteur qui semble en savoir long sans vouloir trop en dire ? Il faut dire que le vieux maître des lieux avait la réputation d’être devenu fou suite à l’incendie et était persuadé que sa famille subirait une horrible malédiction si jamais sa fille atteignait les 21 ans. Ca tombe bien, elle les fête dans cinq jours ! Ambiance suffocante, personnages aux sombres desseins, trahisons sanglantes, manigances dans l’ombre, secrets bien gardés et caractères froids, tout y est ! Il faut dire que les scénaristes connaissent leur sujet, comme le prouvera Giovanni Grimaldi qui se chargera également des scripts des similaires Danse Macabre et La Vengeance de Lady Morgan, ici secondé par les frères Corbucci qui sont surtout connu pour leurs travaux dans le western (Django et compagnie). La recette est de toute façon la même depuis que Riccardo Freda et Mario Bava, mais aussi les rivaux anglais et américains, s’y sont intéressé et il n’est pas particulièrement nécessaire de la pimenter, d’autant que ce retour au gothique ancestral était encore récent à l’époque de la sortie de ce Manoir de la Terreur qui n’a bien évidemment rien à avoir avec le film du même nom d’Andrea Bianchi qui versait plutôt dans le gore zombiesque.

 

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Cet Horror est d’ailleurs si conservateur des bonnes vieilles valeurs de l’épouvante à l’ancienne que l’on pourrait presque le juger comme timide. De Martino n’expérimente en effet pas particulièrement par ici et se contente d’emballer ce que le public est en droit d’attendre de pareille pelloche. Il se réfère même largement aux autres œuvres du même genre, au point que l’on pourrait presque considérer son Démoniac comme un joli résumé de ce qu’il se faisait dans le style lors des années 50 et 60. On retrouve en effet ce noir et blanc utilisé par les Italiens à l’époque et ces mêmes décors espagnols qui serviront à plusieurs reprises, notamment pour Jess Franco dans L’Horrible Dr Orlof et autres bobines qui suivront, on croise un meurtrier au visage changé en gratin dauphinois tout comme il en existait dans les différentes versions des histoires prenant place dans les musées de cire et la thématique lorgne sévèrement et de manière assumée vers l’œuvre du grand Edgar Allan Poe, ce qui permet également de se raccrocher à la locomotive Corman, qui tirait bien dans les sixties avec son cycle dédié à l’écrivain avec Vincent Price et autres ténors de l’horror en guise d’acteurs. Il y a en effet beaucoup de La Chute de la Maison Usher dans Le Manoir de la Terreur : le triste frère de l’héroïne se nomme Roderick, une funeste prophétie plane sur la famille ici dépeinte et il est question d’un enterrement prématuré, et donc d’un réveil vécu comme fantomatique. En prime, on retrouve Helga Liné dans un rôle de gouvernante glaciale et forcément intrigante, une interprétation qu’elle devra refaire à l’identique dans Les Amants d’Outre-Tombe, seule sa coiffure changeant très légèrement. Tout est donc là pour faire de cette bisserie ritale un pur exemple de la production de l’époque, ce qui peut lui valoir quelques critiques, comme le fait que le tout sonne un brin cliché, manque peut-être un peu d’identité. Comme si De Martino ne s’était guère foulé. Grave erreur !

 

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Premièrement, le scénario a beau être des plus classiques et ne pas proposer de nouveautés particulières, il faut bien admettre qu’il est d’une grande efficacité et qu’utiliser le système du whodunit (car rien ne prouve que le père est bel et bien un assassin et que ce n’est pas là une manigance) entraine le spectateur dans la course et le poussera sans mal à regarder le film en entier, histoire d’en avoir le cœur net. Et deuxièmement, la réalisation de l’Alberto est particulièrement réussie et prouve que le metteur en scène avait tout compris au genre qu’il embrassait avec Le Manoir de la Terreur. Jeux sur les ombres, caméra qui bat du regard des décors à faire frémir un bourreau, noir et blanc somptueux,… De Martino emballe le tout avec classe, de manière conventionnelle mais avec une véritable efficacité. Certes, ces adjectifs n’aideront pas à donner une image de film singulier, et encore moins révolutionnaire, à son Démoniac, mais qui se lance dans un film gothique des années 60 avec l’envie de voir la roue réinventée ? Personne et pour peu que l’on sache ce que l’on attend de pareil film, ce que l’on vient y chercher, la déception est proscrite. Si l’on pourrait éventuellement reprocher au tout de se reposer un peu trop sur son récit dans sa deuxième partie, oubliant dès lors un peu ses artifices horrifiques, plus nombreux au début, le reste ne mérite aucune critique tant le petit dernier des éditions Artus est irréprochable dans sa catégorie. Balade nocturne avec un chandelier en main, vieille abbaye (déjà vue dans plusieurs films bis) qui semble avaler ceux qui y rentrent, menaces encapuchonnées qui suivent une virginale demoiselle dans la nuit noire, triangles amoureux qui se finiront dans le sang et la déception… Il faudrait vraiment faire la fine bouche pour ne pas prendre du bon temps avec Le Manoir de la Terreur, d’autant que la DVD de chez Artus est bien évidemment irréprochable. L’image est comme toujours splendide, on a le choix entre la version italienne sous-titrée et une VF d’origine qui est par ailleurs très agréable et délicieusement rétro et, bien évidemment, l’habituel Alain Petit. L’historien du cinéma populaire bien bis sur les côtés nous explique tout ce qu’il y a à savoir sur le chemin du film, de son casting à la carrière du réalisateur, et bien plus encore. Alors on met tout cela dans son panier, numérique ou non, on s’habille comme des dandys, on s’éclaire à la bougie, on laisse les mygales tisser leurs toiles dans nos salles de cinéma personnelles, nos Midi-Minuit à nous, et on se laisse emporter par une danse macabre dont nous connaissons les pas par cœur. Et c’est bien pour ça qu’on prend du plaisir à se déchaîner au clair de lune comme des damnés sans lendemain…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Alberto de Martino
  • Scénarisation: Giovanni Grimaldi, Bruno et Sergio Corbucci
  • Production: Alberto Aguilera
  • Titres: Horror (Italie), The Blancheville Monster (USA)
  • Pays: Italie, Espagne
  • Acteurs: Gérard Tichy, Ombretta Colli, Helga Liné, Leo Anchóriz
  • Année: 1962

4 comments to Le Manoir de la Terreur

  • Dirty Max 666  says:

    Ta chronique met encore une fois en appétit et me donne envie de dévorer ce nouvel opus gothique. À te lire, rien ne manque à l’appel et c’est tant mieux. Il n’y a rien de plus beau que le noir et blanc (même si, à vrai dire, j’aime tout autant les couleurs baroques chères à Bava), surtout quand il est respectueusement restauré par Artus. Et ta conclusion fait plaisir à lire !

  • Roggy  says:

    Moi qui m’attendait à la version zombiesque, je me suis fait avoir ! car je ne connais pas ce film d’épouvante à l’ambiance gothique. Comme Max, ton billet donne envie de pénétrer le manoir terrifique !

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