La Mort au Large

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Le froid d’hiver nous transperçant les os, il est temps de nous réchauffer l’esprit avec une petite bande qui fleure bon l’été. Et quoi de mieux que le culte La Mort au Large pour nous donner l’impression qu’on se dore la pilule sur une plage ensoleillée ? Mais point de coquillages et de crustacés dans ces eaux mais plutôt un requin à l’appétit acéré.

 

Avec ses tornades de requins (Sharknado), ses squales des neiges (Sharkalange) et sa poiscaille fantôme (Ghost Shark), la sharksploitation a encore de beaux jours devant elle. Il faut dire qu’elle n’a jamais été aussi populaire, parvenant avec sa horde de poissons mutants et préhistoriques à dépasser quantitativement la mode surgie dans les bacs vidéo au début des années 80 suite à la sortie des Dents de la Mer. Mais qualitativement ? La question se pose et il est de toute façon compliqué d’opposer deux vagues qui de prime abord pourraient se ressembler dans la forme mais qui ne partagent pas vraiment le même état d’esprit. Alors que les productions américaines sorties des studios The Asylum et consorts jouent de cynisme en faisant des films volontairement mauvais pour s’offrir un prime-time sur Syfy et faire se marrer les spectateurs qui ne manqueront pas d’employer le mot « culte » à toutes les sauces, les Italiens eux tentaient un minimum de bien faire. Enfin, parfois… Bien évidemment opportunistes au-delà du raisonnable, ils essayaient tout de même de temps à autres de sortir une copie qui ne manquait pas de couleurs et s’offrait, luxe suprême, quelques scènes mémorables. Est-ce que La Mort au Large, peut-être le plus connu des sharksploitations made in Italy, peut se vanter d’être une bisserie sympathique ou est-il forcé de retourner se planquer dans les profondeurs abyssales de la nullité ? Si l’on se fie à l’avis majoritaire, cet Ultimo Squalo serait plutôt un gros nanar des familles apte à faire marrer toute une salle de Gremlins. Que l’œuvre soit rigolote, c’est une possibilité que nous éplucherons plus bas dans la chronique (genre vous pensiez que j’allais vous sortir mon avis tout de suite, z’êtes maboules les mecs), mais il est certain que ce qui entoure le film est assez croustillant. Sans surprise, La Mort au Large est une décalcomanie à l’italienne du film de Spielberg, sortie en 1981 dans l’espoir de damer le pion à la Universal, qui s’apprêtait à sortir Jaws 3. J’aime autant vous dire que le géant américain n’a pas franchement apprécié cette version à la bolognaise et elle attaqua d’ailleurs en justice ses producteurs, dont un Ugo Tucci qui s’était déjà fait bien voir en sortant un Zombi 2 de Saint Fulci dans l’ambition de piquer quelques dollars aux tenanciers de la boutique Zombie. Il faut dire qu’avec L’Ultimo Squalo, les transalpins ont fait très fort et il n’y a guère que Bruno Mattei qui osera plonger dans un bain aussi dangereux par la suite avec son Cruel Jaws. Car si aux USA le film qui nous intéresse en ce beau jour grisâtre (je sais pas chez vous mais ici il fait moche) se faisait appeler The Great White, il ne rivalisait pas toujours de finesse dans les autres pays. Le diffuseur espagnol le rebaptisa alors carrément Jaws 3 (Tiburón 3 dans leur langue), ce qui se pose là dans le genre culotté, tandis que les flamands avaient droit à De laatste jaws (« de laatste » signifiant « la dernière »…), un titre qui sera anglicisé pour la Norvège ou encore en Hollande, ainsi que pour une exploitation vidéo aux USA, en un évident The Last Jaws. C’est pas triste non plus en Asie puisqu’à Hong-Kong on avait droit à un étonnant Jaws 81 (mais où sont passés les 78 autres ?) et que les japonais se fendaient d’un joli Jaws Returns. En prime, la jaquette arbore une planche à voile ornée du chiffre 3, ce qui était une tentative de faire passer le film pour le troisième opus de la saga initiée par le Steven. Pas triste tout ça…

 

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Il faut bien avouer à la vue du scénario que les gaillards derrière le projet tendaient clairement la hache pour se faire fendre le crâne. Certes, les scénaristes n’avaient pas beaucoup de temps puisqu’il fallait absolument démouler le tout aussi vite que possible pour profiter de la mode, mais tout de même… On tient là une fusion à la limite du parfait entre Les Dents de la Mer et sa suite! Et le pire c’est qu’ils étaient quatre pour nous sortir ça, à savoir le producteur Ugo Tucci qui se chargeait de l’histoire et ses trois larbins, une bande composée de Marc Princi (Le Renard de Brooklyn avec Lee Van Cleef) et des deux non-crédités Ramón Bravo (qui avait déjà tapé dans le requin avec Tintorera – du sang dans la mer) et Vincenzo Mannino (L’Eventreur de New York). Et oui, il fut nécessaire de se mettre à huit mains pour faire un simple copier-coller de leurs modèles américains! Plutôt surprenant mais on dira que le besoin de rapidité d’exécution explique cela. Et qui pour mettre en boite tout cela, d’ailleurs ? Ce bon vieux Enzo G. Castellari, pardi, l’Italien ayant prouvé à plusieurs reprises qu’il savait emballer du bis plus que sympathique dans des conditions pourtant castratrices, tel Keoma ou, plus tard, Les nouveaux barbares et les deux Guerriers du Bronx. Un habitué de la caméra qui avait tout pour nous bazarder une série B bien torchée, donc… Ce qui ne nous empêche pas d’être un peu nerveux devant le spectacle proposé, du moins à ses débuts. Ne prenons pas de gants: La Mort au Large peine à démarrer et les trente premières minutes sont assez emmerdantes. Cela débute avec un véliplanchiste (« un mec qui fait de la voile », si vous préférez) qui fait le beau gosse en mer, au son d’une musique pop/disco assez typique de l’époque. Comme vous vous en doutez, le gus disparaît en mer, sa planche étant retrouvée avec un bout en moins, visiblement croqué par un requin affamé. Ses copains s’inquiètent, ses parents aussi, et ceux qui prendront les choses en main ne sont autres qu’un écrivain spécialiste des squales (James Franciscus, habitué du genre puisque croisé dans La Vallée de Gwangi, Le Chat à Neuf Queues ou encore L’Invasion des Piranhas) et son ami marin et chasseur de poiscaille mécontente (Vic Morrow, qui comme chacun sait fut tué sur lors du tournage de La Quatrième Dimension: le film et qui nageait dans le cinoche bis depuis quelques temps, comme dans Les Monstres de la Mer pour rester dans le sous-genre aquatique). Notre duo de choc sera malheureusement emmerdé par le maire du coin, incarné par Joshua Sinclair, John Loffredo de son vrai nom, le couteau Suisse du cinoche italien puisqu’il était acteur (Lady Frankenstein, cette obsédée sexuelle), scénariste mais aussi réalisateur (Shaka Zulu) et était par ailleurs un grand pote de Castellari puisqu’il jouait aussi dans Les Guerriers du Bronx et Keoma (qu’il a aussi écrit!). Il incarne ici le connard habituel du film animalier, l’élu qui ne veut pas annuler sa fête (ici une course de jeunes faisant de la voile) alors qu’une menace rôde…

 

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Pas bien motivante donc, cette première partie qui prend le parti de taper dans l’exposition longuette. Pourquoi pas après tout, c’est le lot de bien des films de patienter un peu avant d’entamer les hostilités, et puis il faut bien présenter un peu les protagonistes. L’ennui, c’est qu’ici ce n’est pas particulièrement bien branlé et qu’on n’a pas la sensation d’être plus rencardés sur nos héros. Les jeunes sont… jeunes, l’écrivain est bien brave, son pote le marin est le vieux bourru de service qui en sait long et le maire est un salopard. Pas franchement nécessaire de nous infliger une demi-heure molle au possible pour ce résultat et il est inutile de préciser que l’on ne stressera pas un seul instant pour nos steaks sur pattes lorsque le requin s’intéressera à leur cas. Ils ne représentent finalement que des archétypes, ceux de Jaws, et Vic Morrow n’est jamais que le frère jumeau de Quint… Le spectateur peut donc s’inquiéter au départ lorsqu’il se retrouve face à des scènes peu utiles comme celle montrant cette nana courir au ralenti tandis que le requin s’approche pour au final… ne pas la bouffer! On prend donc peur, persuadés d’assister à une bisserie durant laquelle il ne se déroulera pas grand-chose… Ce ne serait pas la première, ni la dernière, mais c’est toujours gênant, vous en conviendrez. Heureusement, tout s’emballe très vite une fois cette première partie laissée derrière, et dès que la compétition sur l’eau se lance, le film ne faiblit plus et obtient un véritable rythme de croisière. Certes, c’est très répétitif et on finit par ne plus compter les fois où l’on assiste au départ d’hommes bien décidés à tuer la bête et qui reviennent bredouille ou blessés quelques minutes plus tard. Mais c’est toujours mieux que voir la bronzette des jeunes ringards sur la plage, non ? C’est d’ailleurs là qu’on commence à sourire à la vue du requin, qui est soit une réplique raide comme un poteau, soit un être de chair et de sang issu d’un stockshot. Dans le premier cas, c’est son manque de mouvance qui nous amuse, et il est d’ailleurs assez dommage de le voir aussi paralysé car sur le strict plan visuel, il n’est pas trop mal foutu. Dans le deuxième cas, c’est le manque de raccord entre les stockshots qui divertit, avec le film d’une part mais aussi entre eux puisque l’on voit clairement qu’ils ne sont pas issus des mêmes archives, certains requins étant plus gros ou plus petits que d’autres, balafrés à l’occasion, et je ne parle même pas de la qualité d’image, qui peut aller de l’excellence (jusqu’à être plus belle que la photo du film, en passant) à l’immonde. Les attaques de notre grand requin blanc sont assez gratinées elles aussi et l’animal est plutôt explosif, comme le prouve cette scène culte lors de laquelle il fait faire un bond à la barque d’un arbitre. Celui-ci est d’ailleurs représenté par un mannequin qui ne s’émeut guère du saut périlleux qu’il se paye, et c’est rien de le dire. Mémorables également les scènes de l’hélico et du radeau, toutes deux piquées à Jaws 2, qui rappellent que si Castellari ne bénéficiait pas des mêmes moyens que Spielberg et Jeannot Szwarc (réalisateur de la suite), cela ne l’empêchait pas pour autant de faire son possible pour proposer du spectacle.

 

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Et il est bien difficile de ne pas être attendri par cette volonté plus que louable de livrer un divertissement pur et dur. C’est désargenté à chaque stade de la production, c’est sûr, mais le fait que cela n’arrête pas l’équipe force le respect, quel que soit le résultat. On se retrouve donc avec quelques morceaux de bravoure imparfaits mais qui ont le mérite d’essayer, comme ce passage dans la grotte sous-marine avec le requin qui enferme les héros en faisant chuter des pierres (malin l’enculé!), l’animal qui croque les jambes d’un homme accroché à un hélico (effet un peu gore inside) ou la scène du radeau qui propose une résolution assez déviante puisque le héros est obligé de laisser le squale bouffer la dépouille de son meilleur ami pour le faire sauter, le corps du malheureux disposant d’une ceinture de dynamite. Très amusant aussi est le perso de ce cowboy des mers, qui débarque en se la jouant grosse bite venue pour régler la situation, tout fier qu’il est de son super flingue qui fera de la bête du Saupiquet. Seulement voilà, deux minutes plus tard le malheureux laisse tomber le flingue dans la flotte et se retrouve bouffé, disparaissant du récit aussi vite qu’il est rentré dedans! On pense très fort à toi, cowboy des mers! On appréciera aussi le fait que la gamine du héros perde une jambe, et même si ce n’est pas grand-chose à coté du bambin qui se fait bouffer comme des Chocapic dans le premier Jaws, il est tout de même agréable de voir un peu de méchanceté adressée aux marmots des protagonistes principaux, généralement intouchables au cinéma. Bien sûr que La Mort au Large ne vaut certainement pas le film de Spielberg, ni même sa suite à vrai dire, mais passé la première bobine, la bestiole vient régulièrement montrer ses nageoires et il ne se passe plus cinq minutes sans qu’elle ne s’en prenne à quelqu’un. Et puis, si d’aventure vous hésitiez entre les deux premiers Jaws, vous pouvez toujours vous envoyer l’attachant film de Castellari puisqu’il fait deux-en-un. Pratique, non ?

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Enzo G. Castellari
  • Scénarisation: Ugo Tucci, Ramon Bravo, Vincenzo Mannino, Marc Princi
  • Production: Maurizio Amati, Uggo Tucci
  • Titres: L’Ultimo Squalo (Ita), Great White (USA)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: James Franciscus, Vic Morrow, Joshua Sinclair, Giancarlo Prete
  • Année: 1981

5 comments to La Mort au Large

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Pas grand chose à rajouté puisque tu as pour ainsi dire tout évoque de ce que j’y aime (le radeau, l’hélico, les gamins, le cowboy que j’avais oublié) et ce qu’y est forcément mal foutu (le reste). Au moins on a un requin fabriqué en solide qui sort la tête de l’eau, ce qui est toujours un plus par rapport à beaucoup de « films de requin » moderne ou tu ne vois jamais rien, type Shark Attack: une personne tombe dans l’eau / stock-shot sous-marin frénétique / un peu de sang à la surface.

    Ça me donne presque envie de ressortir mon petit compte-rendu de lorsque Mad avait sortit le DVD, juste pour voir ce que j’avais écris à l’époque…

  • Roggy  says:

    Comme tu l’écris, le film est un peu à démarrer, mais ensuite, on a quand même droit à quelques morceaux d’anthologie, rappelé par M. Bizarre. Le film est imparfait mais totalement sympathique. Toute une époque… (et meilleure à mon sens que les productions Scifi ou Asylum d’aujourd’hui).

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