Le Sang du Vampire

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Elle a beau taper fort et enfoncer le clou à l’occasion, il n’y a pas que la Hammer dans la vie! Il ne faut ainsi pas oublier que la fin des années cinquante fut également enjolivée par du fantastique anglais de grande facture sorti des tiroirs de ces Messieurs Monty Berman et Robert S. Baker.

 

Attention, spoilers!

 

Les succès des uns donnent des idées aux autres, c’est bien connu. Ainsi, lorsque la Hammer cartonne avec son épouvante colorée via les nouvelles aventures de Frankenstein et Dracula via Frankenstein s’est échappé! et Le Cauchemar de Dracula, Monty Berman et Robert S. Baker se disent que l’horreur de leur pays a le vent en poupe et qu’ils seraient bien bêtes de ne pas en profiter. Voilà donc nos deux compères embarqués dans la grande danse macabre, eux qui jusqu’alors firent les beaux jours du cinéma populaire en produisant, comme un peu tout le monde, des polars et thrillers, entres autres bonnes choses. Leur période horrifique ne sera en vérité pas bien longue mais persistera assez longtemps pour donner naissance à trois jolis rejetons du cinoche, à savoir, et dans l’ordre, Le Sang du Vampire, Jack l’Eventreur et L’Impasse aux Violences. Quasiment une trilogie puisque les trois œuvres partagent, outre leur duo de producteur, la même attirance pour une horreur chirurgicale, le célèbre tueur de prostituées surgissant des ruelles sombres pour prélever les organes à l’aide de son bistouri tandis que les sombres Burke et Hare dépeints dans L’Impasse aux Violences tuaient les invalides pour amener leurs cadavres dans le cabinet d’un médecin peu regardant sur la provenance de cette marchandise nécessaire à l’avancée de sa science. Vous allez vous en rendre compte au cours de cette chronique, les scalpels seront encore une fois au rendez-vous dans Le Sang du Vampire, film sur lequel nous allons nous attarder aujourd’hui et premier volet de cette chaine de films paradoxalement peu hospitaliers… Le premier également à être en couleur, ce qui est surprenant compte tenu du fait que les deux suivants n’auront pas bénéficié de ce luxe, et sans doute le plus extravagant des trois puisque là encore le seul à ne pas se baser sur des faits réels. Ce Blood of the Vampire réalisé par Henry Cass a beau ouvrir le bal pour cette courte série de films effrayants, il n’en reste pas moins le plus atypique des trois lorsqu’on le pose à coté de ses deux petits frères…

 

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Transylvanie, dix-neuvième siècle. Comme de coutume dans le pays, on se débarrasse des vampires en leur administrant un fier pied de lit dans le palpitant, un sort peu enviable auquel n’échappe pas Callistratus. Mais heureusement pour lui, il sera sorti de la tombe par Carl, son homme à tout faire qui le conduit jusqu’à un docteur complice qui lui prodiguera une opération vouée à régler son problème de mortalité, du moins temporairement: il lui transplante un nouveau cœur. Mais cette intervention ne va pas sans défauts et pour le coup c’est à quelques problèmes sanguins que Callistratus va se frotter. Qu’à cela ne tienne, également docteur notre vampire n’aura qu’à faire des études sanguines, ce qui lui sera rendu aisé par son statut de directeur d’une prison d’aliénés. Le lieu idéal pour commettre ces actes déplacés envers des patients peu heureux de cette transaction d’hémoglobine puisque, de toute évidence, personne ne se soucie du sort de ces prisonniers. Mais histoire d’assurer le bon déroulement des opérations, Callistratus, en complicité avec une personnalité des tribunaux, décide de faire venir dans son antre le docteur John Pierre, qui subit depuis quelques temps des désagréments judiciaires causés par quelques interventions malheureuses qui coûtèrent la vie d’un patient. Une affaire qui était justement liée au sang, sujet d’études pour le John également, ce qui intéresse bien évidemment Callistratus, qui propose au jeune praticien un traitement particulier dans sa prison. En échange de son assistance dans le laboratoire du maître des lieux, il pourra se reposer dans une jolie chambre. Et s’il refuse, c’est le cachot crasseux et la soupe dégueulasse, à table avec les rats et les cloportes. Le choix est vite fait et John Pierre accepte la proposition, non sans se rendre compte que son nouveau chef et Carl semblent cacher bien des choses dans le sous-sol de la prison, inaccessible pour le commun des mortels. Et lorsque la petite amie de John, la douce Madeleine, vient enquêter sur la disparition de son amoureux, laissé pour mort par Callistratus, les choses se compliquent encore…

 

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Si le duo Berman/Baker ne frappe pas spécialement fort au niveau de la réalisation en choisissant Henry Cass comme metteur en scène, un homme plus que capable mais qui fricotait peu avec l’épouvante, ils ont par contre l’excellente inspiration de faire appel à Jimmy Sangster pour le scénario. Autant dire une future figure culte du cinoche d’horreur à l’anglaise puisque ce brave gars, qui nous a quitté en 2011, fut tout simplement LA plume de la Hammer, celle qui scénarisa la plupart des grands classiques de la firme culte. Il fut d’ailleurs choisi pour son travail sur Frankenstein s’est échappé! et sans doute en prévision du succès qu’allait être Le Cauchemar de Dracula, Le Sang du Vampire ayant débuté son tournage très peu de temps après la fin de celui du film de Terence Fisher. On retrouve en tout cas la patte de l’auteur, son incroyable talent, et cette structure scénaristique qui sera quelquefois copiée (mais peut-être moins fréquemment que l’on pourrait l’imaginer) mais rarement égalée. Les scripts de Sangster avaient cette faculté de jouer avec les destins des protagonistes, qui sont dès lors liés, bien souvent jusque dans la tombe. On ne parle plus de triangles amoureux à ce stade, la providence enchaînant tous ces personnages les uns aux autres, les actes des premiers entrainant les agissements des seconds, qui au fond se lancent dans un jeu de la question/réponse, si ce n’est que plutôt que de la parlotte c’est avec des trahisons et coups de couteau que le relationnel se noue et se dénoue. Une mécanique implacable, une fatalité, une longue marche funeste qui, on le sait d’avance, se finira dans le sang. Des ambitions vont se briser, des amours s’évaporer, des amitiés s’estomper. La Sangster’s Touch, en quelque-sorte, celle d’un véritable architecte du récit qui ne laisse rien au hasard et utilise toujours les sentiments et actes de ses pantins pour relancer son histoire, la diriger, tout en gardant cette impression d’inéluctabilité macabre. Plutôt que de jouer les marionnettistes et diriger les poupées dont elle se verrait bien couper les fils, La Mort attend patiemment, la faux en main, que ses proies viennent à elle. Et chanceuses seront celles qui échapperont à sa froide emprise…

 

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Le Jimmy savait en tout cas pourquoi il était embauché et avait visiblement à cœur de mélanger les deux plus gros succès de sa carrière, alors encore naissante. On assiste en effet à un joli mélange entre le mythe vampirique (les débuts montrant Callistratus se faire briser le cœur) et l’univers médical échappé des Frankenstein (le laboratoire, les expériences,…). C’est d’ailleurs à cette dernière composante qu’il s’accroche avec le plus de ténacité, Le Sang du Vampire, malgré son titre, pouvant fort bien passer pour un film du Baron qui aime jouer aux Lego avec les bouts de cadavres si l’on en modifiait quelques petits éléments. On peut même se demander si le Frankenstein et le Monstre de l’Enfer écrit par Anthony Hinds et réalisé par l’inévitable Fisher ne se sera pas inspiré du scénario de Blood of the Vampire tant les similitudes sont troublantes, tant au niveau des décors (un asile cradingue dans les deux cas) que de la présence d’un savant fou qui mène ses expériences macabres en cachette, aidé d’un jeune docteur au passé professionnel trouble. L’ambiance est en tout cas lourde dans les deux cas et, pour le coup, c’est à Henry Cass que nous devons cette atmosphère poussiéreuse et sale qui est celle du film. Si le bonhomme n’est pas un grand habitué du genre (c’est quasiment sa seule incursion dans l’horreur), il ne s’en sort pas moins avec les honneurs en fournissant ici un travail exceptionnel qui rivalise sans mal avec la Hammer. Les décors sont aussi beaux que ceux de Fisher et la réalisation est peut-être même un peu plus nerveuse que chez l’ami Terence. On peut même trouver que le tout est plus glauque que chez la firme qui ressuscita Dracula, Frankenstein et la momie, Cass n’hésitant pas à s’attarder sur des détails qui n’invitent pas à passer à table. Du moins dans la version intégrale du film, qu’Artus Film nous propose par ailleurs, qui balaie d’un coup de caméra bien placé une tête de chien débarrassée de son pelage pour ne plus dévoiler que chair et os, une tête coupée en deux dans le sens de la verticalité, d’autres fendues horizontalement, des cœurs et autres organes plongés dans des bocaux dans lesquels on ne servirait pas le café,… Certes, les Frankenstein de la Hammer n’étaient pas toujours tristes non plus et y allaient joyeusement dans les détails craspecs, mais il y a dans Le Sang du Vampire un aspect peut-être plus froid, apporté par une photographie qui fait ressortir les tons gris, qui apporte une couche de saleté supplémentaire qui fait bien évidemment mouche. On n’est pas très loin de l’aspect râpeux d’un Le Bossu de la Morgue, autre monument de médecine déviante…

 

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D’ailleurs, en parlant de bossu, il faut préciser que Callistratus est bien évidemment accompagné d’un serviteur à la laideur évidente. A croire que les plus grands médecins ne trouvent que des êtres difformes comme assistants… Celui-ci est particulièrement bien servi puisqu’il se ramasse bien évidemment le Mont Blanc dans le dos, traîne de la patte, se tape un œil si bas qu’on se demande comment il fait pour manger sans se retrouver avec des restes de choucroute dans les paupières et, comme si tout cela ne suffisait pas encore, est muet! Un veinard, un vrai, un pur. Il ne dénote en tout pas dans ces lieux qui vont de la prison dégueulasse et sombre au laboratoire où Callistratus se laisse aller à toutes les folies (il a congelé une demoiselle!), Carl y allant aussi de ses aspects malsains puisque, lorsqu’il ne poignarde pas quelqu’un pour obéir à son patron, il reluque avec malice les demoiselles tenues captives, en général d’anciennes bonnes qui ont été un peu trop curieuses… Le vampire change beaucoup de personnel, vous vous en rendrez compte. Enfin, vampire, c’est beaucoup dire en vérité! Car Callistratus n’en est pas vraiment un, le titre trompant son monde, notre brave laborantin étant « seulement » un fou si cruel que les gens du coin pensaient qu’il ne pouvait être qu’un croqueur de veines. Sa faculté de résurrection n’est donc pas due à un quelconque argument fantastique, ici absent, mais bel et bien aux méfaits de la science. Mais humain ou monstrueux, peu importe, le félon étant de toute façon une personnalité aisément mémorable, principalement par l’interprétation parfaite de Donald Wolfit, un habitué des planches qui, à ce que l’on en dit, n’aurait pas eu trop de difficultés à se placer dans la peau d’un tyran puisqu’étant lui-même particulièrement désagréable de son vivant. Fort possible vu qu’il est ici très à son aise, son jeu méphistophélique étant encore renforcé par quelques ajouts visuels, comme des sourcils tranchants et une coiffure qui ne sont pas sans rappeler Bela Lugosi, qui aurait très bien pu tenir le rôle tant il ressemble à plusieurs des méchants que le génial Hongrois incarna auparavant. Ajoutez à cela des traits un peu pincés qui ne sont pas sans faire penser au tout aussi grand Raymond Gérôme, terrible acteur français à la voix formidable (il doubla d’ailleurs Vincent Price, ce qui n’est pas rien) un peu oublié ou mésestimé, et vous aurez un méchant fort mémorable.

 

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Le reste du casting ne contient pas de réelles stars du genre, la plupart n’étant que des seconds rôles que l’on recroisera à gauche et à droite, à l’exception de la beauté glaciale qu’est Barbara Shelley, qui s’acoquinera durablement avec le gothique anglais puisqu’elle sera par exemple dans La Gorgone, Raspoutine le Moine Fou ou encore Dracula, Prince des Ténèbres. Elle incarne ici la jolie demoiselle qui vient sauver son compagnon d’un enfer de pierre, un pénitencier où l’on fait semblant d’enterrer les morts pour les disséquer au sous-sol, où les gardiens sont violents et saisissent la moindre occasion de tuer un récalcitrant, où l’on lâche les chiens pour qu’ils bouffent les éventuels déserteurs,… Fans de cinéma gothique, vous aurez compris depuis bien longtemps que vous ne pouvez décemment pas rester sans cette pépite dans votre collection, elle accompagnera avec joie vos films de la Hammer, qui trouvait avec Le Sang du Vampire un rival à la hauteur… La galette éditée par Artus est sans surprise pour qui connaît l’éditeur, qui a comme toujours fait de son mieux en ajoutant les scènes précédemment coupées, les plus violentes vous pensez bien, ce qui ne va pas sans une différence dans la qualité d’image. Rien de très gênant en vérité dans la mesure où ça rajoute un coté cradingue à l’ensemble… En bonus, c’est l’inévitable Alain Petit qui y va de ses petites anecdotes ou de ses souvenirs. Aucune raison de se priver, donc, d’autant que la salle d’attente du Docteur Callistratus est grande ouverte!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Henry Cass
  • Scénarisation: Jimmy Sangster
  • Production: Robert S. Baker, Monty Berman
  • Titre Original: Blood of the Vampire
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Donald Wolfit, Vincent Ball, Barbara Shelley, Victor Maddern
  • Année: 1958

7 comments to Le Sang du Vampire

  • Dirty Max 666  says:

    De la folie, de l’élégance, de la cruauté! Tu as tout dit, Le sang du vampire est une péloche digne de la Hammer. Maintenant, il te reste à chroniquer le troisième film de la collection « British horror » made in Artus : Horror hospital ! Une autre came 100% Toxic crypt.

  • Princécranoir  says:

    ça spoile ! ça spoile ! alors je me dérobe aussi sec et vient clamer mon mécontentement. Blague à part, de messieurs Berman et Baker dont je ne connais que l’éventreur, j’ai trop de respect pour qu’on me gâche leur travail. Je reviendrai donc visiter ces caves dès que mes yeux chastes en sauront un peu plus. Espérons toutefois que cela se fasse avant que nous ne soyons tous au fond d’un cercueil 😉

  • Roggy  says:

    Tu as le don Rigs pour nous mettre le sang à la bouche avec cette petite pépite de la Hammer. Si tu loues le talent de son auteur, je pourrai te retourner le compliment pour cette belle chronique qui spoile (si peu 🙂 ).

  • Roggy  says:

    Mais oui, merde, j’ai confondu en lisant le nom de Terence Fisher 🙂 Désolé !

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