Le Gros

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Médusa Fanzine, encyclopédie en plus de vingt-cinq volumes sur le cinéma bis, a le chic pour passer de l’humour à l’allemande au gore nucléaire sans oublier de faire un tour du coté du giallo et son suspense intenable. Ca tombe bien, cette variété on la retrouve justement dans Le Gros, premier roman de Didier Lefèvre, le roi des méduses…

 

2013, les éditions Euryale publient Le Gros, premier roman d’un certain Didier Lefèvre, un habitué de nos services secrets qui possède un dossier aux allures de mille-feuilles, bien rangé parmi les classeurs de ses petits congénères que sont Vidéotopsie, Darkness Fanzine, Euro-Bis ou encore Toutes les Couleurs du Bis. On le connaît, le Didier, dans la crypte toxique. Un bon client comme on dit chez nous, un habitué de la maison, surtout connu pour ses méfaits dans son fanzine, Médusa, sa petite bande de malfaiteurs à lui, qui généralement s’acoquine avec d’autres qui viennent lui prêter main forte. Quelques bandits des vidéoclubs comme David Didelot, Claude Gaillard, Stéphane Erbisti, Alan Deprez ou encore Fred Pizzoferrato, pour ne citer que quelques-uns de ces dangereux brigands, quittant leurs repaires pour accomplir de nouveaux délits. Leur crime ? Cambrioler nos idées reçues sur le cinéma pour les remplacer par de nouveaux horizons, faire tomber nos certitudes culturelles pour mieux redéfinir un panorama trop souvent oublié. Receleurs de péloches oubliées, vendeurs à la sauvette de magazines imprimés dans leurs caves aussi clandestines que le cinéma qu’ils évoquent, ces forbans du bis sont coupables de nous réveiller, de nous sortir de la torpeur acquise au fil des séances cinématographiques papales qui étaient les nôtres jusque-là. Ces fripouilles nous ont proposé une alternative, ont remué la messe, bousculé la sagesse, pour mieux nous faire goûter à la déviance, à l’impertinence, à l’extravagance. A la liberté. Celle d’aimer ce que l’on veut, quand on le veut, comme on le veut. Sans barrière, sans limitation, les comédies pouet pouet allemandes étant aussi acceptées que l’érotisme en provenance de Grèce. Allez donc vous replonger dans le vertueux après cela! Ces passeurs nous offrent un ticket sans retour, nous convient à une fête sans fin qui nous tiendra toujours à l’écart de nos vies bien rangées. C’est la boum éternelle. Une organisation bien rôdée, une mécanique implacable forgée par l’entraide entre ces bisseux. Un groupe, non!, une famille! Une famille que Didier Lefèvre a pourtant quitté momentanément, le temps de faire un coup en douce, dans son coin, un travail en solo, un mauvais coup silencieux. Celui-ci s’appelle Le Gros et fait des dégâts, comme si Didier frappait comme dix hommes. Retour sur un uppercut encré.

 

Le Gros, c’est le surnom dont écope François, un jeune adolescent disgracié par de nombreux kilos en trop. On parle de 103 kilos pour une quinzaine d’années et non de quelques bourrelets par-ci ou par-là. François est un bourrelet, un bourrelet maltraité par tous. Par sa mère alcoolique qui ne se gêne jamais pour lui rappeler sa condition physique, par une sœur moqueuse d’une insolente beauté qui, ne serait-ce que par sa seule présence, ne fait que souligner sa disgrâce et, enfin et surtout, par son beau-père Lucien, un être abject s’il en est qui semble incapable du moindre geste doux. Une montagne de violence et de sexualité malsaine qui prend un malin plaisir à cogner François et sa mère, les coups que reçoit la deuxième faisant encore plus mal au premier que ceux qu’il ramasse lui-même. La pire vie imaginable, une descente aux enfers entamée dès le plus jeune âge du héros, lorsque son père fut écrasé par un car, la chute du premier domino qui entraina celle de la mère de François dans une bouteille de vin blanc dont elle ne sortit jamais depuis, un plongeon qui fit des vagues jusqu’à amener Lucien dans leurs vies. Rien ne pourrait aller pire. Pour se réconforter, Le Gros se cache dans la nourriture, qu’il ingurgite pour survivre, non pas physiquement, mais mentalement. La bouffe, une fausse amie qui vous prend en traître et qui vous apporte bien vite plus de problèmes qu’elle n’en résout… Dégoûté de lui-même, François rêve d’une perte de poids enchantée, un coup de baguette magique que pourrait lui apporter Gilda, une effrayante gitane qui tournicote souvent autour de sa demeure. Et si elle pratiquait la magie noire ? Et si elle pouvait lui redonner une apparence svelte ? C’est décidé, François va la voir, elle peut sûrement quelque-chose pour lui! Mais là encore, c’est lorsqu’on pense avoir tout vu que le pire revient frapper à nos portes en fanfare, la cabane de Gilda prenant mystérieusement feu en réduisant en cendres et son occupante et les rêves irréalisables de François. Persuadé que Lucien est lié à cet incendie après la découverte d’un mot que la bohémienne lui avait adressé, Le Gros va mener l’enquête, voyant là un bon moyen de se débarrasser de ce beau-père ignoble…

 

Il est aisé d’imaginer qu’un brigand comme Didier Lefèvre serait allé pêcher l’inspiration dans son immense culture cinématographique, celle-là même qui habille son temple gorgonique, histoire de nous sortir une œuvre très « bis » dans son déroulement. Nous n’aurions pas été surpris d’avoir dans les mains un récit prenant place dans des ruines maudites dignes des Templiers zombies d’Amando de Ossorio, une histoire mettant en scène une silhouette gantée qui déchire les cuisses féminines comme dans un bon giallo ou encore les mémoires d’une créature extra-terrestre venue sur Terre pour y décimer la population. Ce serait resté dans l’esprit de son fanzine et, l’un dans l’autre, il aurait été logique que Didier puise dans ses passions pour y dénicher une muse. Et pourtant! Plutôt que d’aller tremper la tête dans les pellicules qui occupent son temps libre le reste du temps, ou du moins lorsqu’il ne tient pas le micro avec son groupe Dead Rats, Didier regarda autour de lui lorsque vint le moment de rédiger son roman. Comme il me le confiait dans le court entretien qu’il m’avait accordé lors de la sortie du livre Gore: Dissection d’une Collection de David Didelot, livre auquel il avait participé, Didier écrit sur son quotidien, sur ce qui l’entoure. Et donc sur le Nord et sur « le social qui l’éclabousse quoiqu’il fasse ». Le Gros n’est donc pas une œuvre fantastique (ce qui n’empêche pas Didier de faire de nombreux clins d’œil au cinéma bis), tout ce qui y est décrit fleure bon les faits-divers morbides, la violence quotidienne et la déchéance morale. Certes, l’auteur en rajoute forcément un brin, histoire que son récit garde de son mordant, et verse donc dans une ultra-violence à son stade terminal. Sans tomber dans la surenchère, cependant, Didier sachant sans doute fort bien que la véracité des faits en prendrait un coup si le tout basculait soudainement dans un délire exagéré et pas question donc de se retrouver avec du gore puéril juste présent pour choquer la ménagère. Le romancier se repose plutôt sur les agressions psychologiques que subit sans cesse François, qui s’il se fait tabasser au point de frôler la mort à plusieurs occasions, souffre surtout de voir sa mère se laisser meurtrir par Lucien, qui n’hésite pas à lui démolir les jambes ou la face. Et c’est cette conscience des pensées de ses personnages que possède Didier qui fait la réussite du livre sur son aspect horrifique, en leur donnant des sentiments crédibles il le fait exister, et rend donc plus douloureux les coups qu’il leur attribue. Un peu comme lorsque Stephen King inflige à cette brave Dolores Claiborne un coup de poutre en bois dans le dos. Rien de gore là-dedans, surtout venant d’un écrivain qui dans d’autres œuvres portrayait des créatures cachées dans la brume qui avalaient ceux qui étaient venus faire leurs courses, un gamin zombie qui attaque sa famille au scalpel ou encore un clown maléfique qui attrape un bambin pour le trainer dans les égouts et le bouffer. Mais un sentiment de vérité qui fait infiniment plus mal et qui choque donc beaucoup plus que ces œuvres qui peuvent être effrayantes et sont parfois très réussies, mais qui n’ont pour odeur que celle du fantasque, de l’amusement, des odeurs trop cinématographiques. Le Gros a des odeurs réelles et lorsque l’un des personnages se prend une trempe, c’est sur nos joues que les marques de doigts apparaissent.

 

Mais un monde effectif, auquel le spectateur croit et dans lequel il se laisse aller, c’est bien beau mais ça ne fait pas forcément une œuvre, qui a également besoin de bien d’autres choses, comme une dynamique et un style. Didier opte justement pour une écriture simple, au temps présent, aux descriptions rarement longues, qui apporte donc la dynamique requise. Le Gros ressemble d’ailleurs à un scénario romancé, dans son utilisation du présent comme dans son aspect « désossé », qui va droit au but et contourne l’accessoire. Ce qui est heureux et pousse véritablement à tourner les pages, le suspense revenant très régulièrement. On pourrait comparer la charpente de l’œuvre aux Chair de Poule, série de romans horrifiques pour les plus jeunes, qui misaient sur une efficacité de tous les instants pour accrocher le jeune lecteur, qui ne pouvait plus lâcher le livre, trop pressé de découvrir ce qu’il advenait aux héros, qui comme François découvraient un élément mystérieux et s’y engouffraient sans imaginer les répercussions que cela pouvait avoir sur leurs vies. Bien évidemment, la comparaison ne peut se faire qu’au niveau structurel, l’écriture, la violence, le ton et l’implication étant bien évidemment toute autre que celle que l’on pouvait avoir devant les textes de R.L. Stine, qui se contentait de torcher quelques chapitres vite fait sans se fouler outre mesure. Didier Lefèvre travaille son style malgré cet aspect « in your face » de l’utilisation du présent et ne se prive pas de quelques phrases bien senties qui finissent de rendre la lecture confortable. Et histoire de rendre le défilé de malheurs qui s’abat sur François plus supportable, Lefèvre se laisse aller à quelques traits d’humour qui sont bienvenus et accueillis avec soulagement. Certains passages sont donc assez mordants, comme cette image de la vieillesse peinte à l’acide, montrant des veuves venir se plaindre les unes après les autres tout en se réjouissant de voir un pauvre chien se prendre des coups, non sans fantasmer sur la virilité supposée de son agressif maître. C’est noir, c’est sombre, mais cela garde un second degré constant qui fait l’effet d’une bulle d’air bien nécessaire pour plonger encore un peu plus profondément dans les abysses…

 

Même s’il ne s’identifie pas particulièrement à François et n’utilise pas un récit à la première personne, Didier Lefèvre utilise malgré tout une narration qui colle à la graisse de son opulent protagoniste. Nous vivons avec Le Gros durant 160 pages, qui ne s’écartent de lui qu’au détour de quelques paragraphes qui suivent les agissements de sa sœur, une manière de conter qui se rapproche pas mal de celle de Simenon, qui s’éloignait autant que faire se peut de l’omniscience. Le Belge nous collait aux basques du commissaire à la pipe, au point de nous donner un goût de tabac dans la bouche, et nous découvrions les avancées des enquêtes en même temps que le brave Jules. Même chose ici, avec en prime le même intérêt pour les sentiments et instincts des personnages, puisque ce sont ici les émotions qui font avancer l’histoire ou en tout cas lui donnent ses bases. Et poussent le lecteur à ne pas lâcher le livre, la haine que porte François à Lucien se transférant à nous et nous faisant espérer que le félon payera cher ses agissements. L’implication est encore une fois maximale et l’on se sent concerné par François, ce jeune homme malchanceux au-delà du raisonnable, qui n’existe que par les moqueries qui l’entourent, qui ne reçoit d’affection que de la part d’un épicier pris de pitié pour cette boule de tristesse. Pour survivre, quelques traits d’humour parcourent l’esprit de l’adolescent, qui là encore nous laisse songer que Didier a bien épousé les songes de son héros pour caller son style dessus. Après tout, n’utilise-t-il pas le terme « Maman » pour parler de la mère du garçon ? Lefèvre nous engage dans la vie de ce garçon, qui devient terriblement tangible, ce qui renforce bien évidemment les scènes d’horreur, qui mêlent grotesque absolu, ironie féroce, gore dégueulasse et, surtout, mélancolie déchirante. Certaines images, car si Didier n’use que des mots il parvient à créer un visuel, sont même magnifiques, comme un repos tendre sur un cadavre… Pas de défaut dans Le Gros ? Premier roman oblige, tout n’est pas parfait, et on pourra reprocher quelques notes d’humour un peu faciles dans le style (« Il trompe sa femme, pire qu’un éléphant », « Immobile comme un Playmobile ») et aussi quelques traits de caractère un peu trop mouvants pour les personnages. François et sa sœur Julie semblent en effet passer de la bêtise crasse à l’intelligence aigue en quelques lignes, ce qui est d’autant plus frappant que cela survient vers les débuts du livre, alors que nous les découvrons encore et sommes donc plus attentifs à leurs manières. Didier hésite parfois entre dialogues qui sonnent justes et phrases qui sonnent bien, plaçant dès lors quelques termes que l’on imagine donc assez mal dans la bouche d’adolescents présentés comme assez peu finauds. Mais il n’y a bien que cela à reprocher au travail proposé ici…

 

Le Gros est un roman populaire complet dans ce qu’il a de plus accueillant: verbe précis et bien écrit qui ne s’égare pas dans des méandres emmerdants, récit découpé et étudié, personnages forts dans ce qu’ils ont de beau comme dans ce qu’ils ont de laids. On adore en aimer certains comme on se réjouit d’en détester dautres. Mais tout populaire soit-il dans sa forme, Le Gros ne se contente pas de délivrer une histoire qui ne vit que le temps de sa lecture, Didier Lefèvre développant peu à peu un drame qui vivra encore en nous un moment après avoir refermé le livre, le genre à vous laisser fixer le plafond, pensif, durant quelques minutes. Comme s’il était difficile de revenir à nos petites vies après les malheurs de François… Une échappatoire, voilà à quoi nous convie le chef des Médusiens, une virée dans une autre vie, un voyage qui n’est pas toujours très agréable dans la bassesse qu’il nous offre, mais qui réveille en nous une humanité sans doute un peu oubliée.

Rigs Mordo

 

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  • Auteur: Didier Lefèvre
  • Pays: France
  • Editeur: Les éditions Euryales
  • Année: 2013

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