La Nuit des Maléfices

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Fatigués de l’épouvante citadine ? Des maniaques qui courent les rues, rasoir en main, pour tailler les jupes des filles, des petites bourgades perturbées par un ectoplasme qui fait la fête dans les greniers, des nerds qui prennent leur revanche sur leurs camarades de classe dans les couloirs des campus ? C’est que le moment est venu pour vous d’aller passer quelques temps à la campagne. Vous y serez bien accueillis: demoiselles dénudées, couronnes de fleurs, petite musique sympathique et Satan au coin du lit.

 

Attention, ça spoile pas mal!

 

Le cinéma fantastique est jalonné de courants à la mode, qui ne le restent par ailleurs jamais bien longtemps, à l’exceptions de rares sous-genres qui durent encore et toujours, tel le slasher ou les films de zombies. Mais beaucoup de mouvements ne tiennent que trois ou quatre ans, ce qui est parfois suffisant pour proposer une bonne quinzaine de film taillés dans le même marbre. Le cinoche prenant ses bases dans les crimes commis lors de l’inquisition est de ceux-là, ce vent de tortures qui souffla sur la série B durant la fin des années 60 et une partie des 70 via des œuvres comme Le Grand Inquisiteur (le fer de lance du mouvement, la première allumette du bûcher), The Bloody Judge ou La Marque du Diable, qui auront bien usé des châtiment corporels sur de prétendues sorcières avant de retourner se reposer… pour ne jamais vraiment revenir (ou en tout cas pas sous la même forme)! Sorti des fours de la Tigon, société britannique bien connue des amateurs et qui nous aura livré les films de Michael Reeves (Le Grand Inquisiteur justement) et d’autres horreurs british (Scream and Scream Again, Virgin Witch ou La Chair du Diable par exemple), La Nuit des Maléfices est de cette catégorie de films qui se mêlent au troupeau de l’inquisition sans en avoir vraiment l’air. Sorti en 1971 et réalisé par Piers Haggard (qui réalisera dix ans plus tard le film Venin, disponible chez Blue Underground sous le titre Venom), La Nuit des Maléfices pourrait tout aussi bien se nommer « la nuit des patronymes », car dans le genre bobine qui ne manque pas de blases, c’est du beau morceau. Rien que dans son pays d’origine, cette bande aura jouit de plusieurs noms au fil de sa naissance, tous avec une connotation diabolique: Satan’s Skin (lorsque le projet n’en était encore nulle part), The Devil’s Skin (une fois le scénario entamé) ou encore The Devil’s Touch (changement de programme!). C’est au final les gars de chez AIP (société américaine de Samuel Arkoff et Roger Corman) qui donneront à l’œuvre son appellation la plus connue: Blood on Satan’s Claw! Ce qui par ailleurs n’aidera pas nécessairement le tout à devenir un succès qui ravage tout sur son passage, le film de Haggard ne fonctionnant pas du tonnerre et restant encore de nos jours plutôt confidentiel. Il dispose néanmoins d’une solide base de fans, comme Killjoy, le leader du groupe de death metal Necrophagia (qui a sorti des albums à la gloire de Lucio Fulci ou de Coffin Joe), qui écrira plusieurs chansons en l’honneur de cette bande satanique! Et quand on connaît le film, on le comprend volontiers…

 

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Mais revenons-en à notre douce campagne, voulez-vous ? Les pots d’échappement qui vous crachent l’équivalent de dix cigares dans les narines, les chewing-gums que vous faites voyager confortablement collés à vos semelles à chaque fois que vous vous rendez au travail, la radio qui vous agresse avec les dernières atrocités de Miley Cyrus ou Nicki Minaj, les emmerdeurs qui viennent vous accrocher sur le trottoir pour vous vendre leurs satanés recueils de blagues daubées (« Eric et Ramzy et Jamel Debbouze ont commencé dans cette revue » qu’il vous dit cet enfoiré avec un large sourire, comme si c’était des références de l’humour drôle qui fait rigoler!), tout ça c’est terminé car vous allez pouvoir vous prélassez dans les forêts et les champs durant une bonne heure-et-demie, la durée de La Nuit des Maléfices. Mais vous n’avez tout de même pas de bol puisqu’il semble faire plutôt froid dans ces plaines britanniques, qui sont envahies par un brouillard gourmand qui ne laisse pas présager qu’il soit utile de sortir le maillot et espérer faire bronzette. Il semble faire si caillant dans le film de Haggard que La Nuit des Maléfices fait partie de ce genre de films, rares, qui vous font apprécier la chaleur de votre plumard lorsque vous vous y glissez après la séance, désormais bien conscients de la chance que vous avez de pouvoir vous reposer dans une température convenable. De chance les protagonistes du film manquent beaucoup, dans tous les cas. Ca commence avec un jeune homme qui vient passer quelques temps chez sa tante, une notable du coin, qui elle-même reçoit justement la visite du juge, haute autorité s’il en est (et joué par Patrick Wymark, qui jouait Cromwell dans Le Grand Inquisiteur). Le gaillard, chevelu comme un batteur d’Iron Maiden, vient présenter à sa famille sa dulcinée, une blondinette qui ne plaît guère à Tata, qui voit d’un mauvais œil l’arrivée du neveu avec une fille de la campagne dans les bras (notez qu’ils semblent tous venir de la campagne, pourtant, mais bon…). Histoire de faire comprendre à la gamine qu’elle n’est pas la bienvenue, on la fait dormir dans le grenier, où les nuits doivent être fraiches… et remplie de maléfices comme le dit le titre puisque la demoiselle se met à hurler tandis qu’elle découvre quelque-chose sous le plancher. Une réaction de folle qui la conduit tout droit jusqu’à l’asile, le juge et la tante étant trop pressés de se débarrasser d’elle pour ne pas saisir l’occasion. Mais le bordel ambiant ne s’arrête pas là puisque sans trop que l’on sache pourquoi (du moins aux débuts), les jeunes gens du coin commencent à se comporter de plus en plus mal, remettant en cause les enseignements du prêtre (c’est plutôt sage si vous voulez mon avis) et se retirant dans des ruines perdues en pleine forêt pour y baiser et faire les cons (bon là encore, rien de bien grave). Ils passent ensuite la vitesse supérieure en assassinant quelques autres gamins qui passent par là (bon là c’est vrai que ça mérite une ou deux heures de colle…)…

 

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Ces agissements qui s’éloignent de plus en plus de la morale d’époque (le film se déroule au 18eme siècle) sont en vérité le fait de Satan himself, réveillé parce qu’un paysan a malencontreusement labouré le champ dans lequel il reposait jusqu’ici. Qu’est-ce que Satan foutait enterré entre deux patates, je n’en sais foutre rien et je ne vous cache pas que cela m’intrigue un peu car je ne suis pas persuadé que ce soit aussi facile de mettre la main dessus. Mais admettons, si Freddy parvient à revenir du monde des morts parce qu’un chien lui pisse dessus, Satan peut bien avoir été enterré dans un champ de pommes de terre. Quoiqu’il en soit, il n’est plus dans un très bon état, son corps étant dans un état de décomposition avancé, ses poils se faisant notamment la malle. Bien sûr paniqué, le fermier Ralph va vite chercher le juge, qui ne croit guère à ces histoires, et qui n’y croit par ailleurs pas plus lorsqu’il découvre qu’il n’y a rien à l’endroit pointé du doigt par Ralph, qui ne comprend plus ce qu’il se passe. Cette disparation étonnante de la carcasse de Satan, on la doit à la jeune Angélique, petite blonde qui porte bien son nom (la magnifique Linda Hayden, habituée du bis vue dans Une Messe pour Dracula ou encore le Madhouse avec Vincent Price et Peter Cushing), qui tombe justement sur une griffe du diable, qu’elle s’empresse d’emporter avec elle. Grave erreur puisque cela permettra au grand cornu de la mettre sous son contrôle, les airs d’anges de la jeune fille devenant peu à peu plus méphistophéliques (la preuve, elle se choppe une paire de sourcils à t’en rayer les murs). Une forme de possession qui va très vite se transmettre aux autres jeunes, qui vont peu à peu devenir de véritables dangers mais qui sont également le seul moyen pour Satan de revenir dans notre monde. Il fait en effet pousser des touffes de poils sur les uns et les autres, qui devront les couper pour reconstituer son corps…

 

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A première vue, le script semble partir dans de nombreuses directions différentes, preuve en est l’absence d’un réel personnage principal. Le récit rebondit en effet d’un protagoniste à l’autre, chacun ayant un rôle à jouer à un moment ou un autre de l’histoire, que ce soit le juge, le neveu, le docteur, Ralph le fermier, le prêtre et, bien évidemment, les jeunes formant le culte de Belzébuth. Ce manque de point de vue vraiment ancré est en fait la conséquence des premiers objectifs du projet, qui à l’époque devait être un film à sketchs en trois parties, qui suivaient donc trois personnages. Une idée qui fut abandonnée en cours de route mais dont il reste ce coté éclaté dans la narration, qui se penche donc sur les vies de plusieurs personnages en même temps. Un manque de liant ? Du tout puisque tous ces destins sont reliés entre eux par les agissements de l’un ou de l’autre, le diable semblant lancer une boule de neige qui ne cesse de grossir pour mieux renforcer sa petite secte. La dulcinée de Ralph se fait capturer par les satanistes, ce qui crée une psychose et force les villageois à se montrer plus rudes et jeter une possible sorcière à l’eau pour la noyer, ce qui ne plait guère à Ralph qui va la sauver et la ramener chez lui, découvrant qu’elle en est bel et bien une, ce qui le force à appeler le docteur qui va tenter de la soigner en retirant la touffe diabolique que Satan lui a offert sur la cuisse, mais elle parvient à s’échapper et rejoindre Angélique,… Et cela peut continuer comme ça pour un moment, chaque action en entrainant une autre, qui en entrainera d’autres. La Nuit des Maléfices est donc moins l’histoire d’un homme que celle d’une infection ou d’une suite de décisions et nous avons clairement l’impression d’observer quelques insectes qui se débattent pour échapper aux fameuses griffes d’une divinité infernale. Il y a donc une odeur de cruauté qui émane du film, les personnages qui souffrent ici étant de véritables victimes (et pas des adolescents attardés qui semblent chercher leur sort). Des hommes modestes, travailleurs, qui font ce qu’ils peuvent, et à qui l’on enlève leur famille progressivement, en souillant la chair de leurs enfants…

 

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A vrai dire, si le film se rapproche bien évidemment des œuvres à l’épouvante inquisitrice de par l’époque où se situe son action et les agissements du fameux juge qui va bien évidemment se rebiffer contre les sorcières et leur maître, les comparaisons s’arrêtent là. Le juge en question n’a en effet rien d’un Matthew Hopkins ou d’un Bernard Guy, qui dans un cas profitaient des soi-disant blasphématrices pour en tirer des avantages sexuels ou dans l’autre plaçaient tout ce qui ne sonnait pas comme catholique sur le bûcher. Le juge qui nous occupe ici n’est pas du même métal et se veut athée, réfutant toute croyance ancienne qui pourrait ternir un jugement sensé. Un premier changement bienvenu dans le style, qui pouvait commencer à se répéter, auquel viendra s’ajouter une seconde variante puisque, pour le coup, la menace diabolique est bien réelle. Si dans Le Grand Inquisiteur ou The Bloody Judge les accusations de sorcellerie étaient toujours fausses et créaient bien des victimes innocentes, il n’en est pas de même dans La Nuit des Maléfices et il est cette fois nécessaire d’agir puisque le diable s’est bel et bien invité à la fête. Le démon est d’ailleurs le seul défaut du film puisqu’il ressemble à une sorte de grosse taupe en peluche qui ne fait pas très crédible, pour le coup. Mais c’est bien la seule bévue du film qui, ce détail placé à part, ne souffre d’aucun réel problème, tout étant parfaitement à sa place, de cette ambiance folklorique qui plaira aux fans du génial Wicker Man à une musique très ironique qui semble se moquer de la situation en passant par une réalisation très réussie mettant parfaitement le spectateur dans le bain. Haggard filme ses magnifiques décors avec inspiration, révélant lorsque c’est nécessaire quelques éléments aptes à rendre l’ambiance poisseuse, comme la découverte de ce visage décomposé (celui de Satan donc) dont le globe oculaire est parcouru par un ver de terre ou ces gros plans sur un menaçant corbeau lors du générique d’ouverture. Effet garanti pour ceux qui apprécient leur fantastique avec une aura plutôt que des gros effets. Ce qui ne signifie pas qu’il ne se passe pas quelques scènes éprouvantes.

 

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Il y en a même une particulièrement cruelle et dérangeante, montrant une jeune fille se balader en forêt avant d’être alpaguée par deux garçons qui lui proposent d’aller s’amuser plus loin. La demoiselle étant naïve, elle ne voit là que la proposition de jeux d’enfants, innocents. Elle tombe bien évidemment de haut lorsque les deux inélégants la ramènent au milieu de la secte et commence à la déshabiller, avant qu’un indélicat la viole, lui faisant découvrir le sexe dans la brutalité et la surprise, tandis que le reste du culte satanique observe et rit. Pour couronner le tout, ils se mettent à lui lacérer le dos pour en extraire la touffe diabolique nécessaire au retour de Lucifer. Une scène dure qui n’a rien à envier aux rape and revenge plus classiques, que du contraire même… Artus oblige, le DVD est impeccable, avec un transfert magnifique et des bonus qui complètent parfaitement l’expérience. Tout d’abord l’habituel Alain Petit qui nous informe toujours sur « qui a fait quoi ? » mais aussi, et peut-être surtout, le court-métrage Hyrcania réalisé par Thierry Lopez, par ailleurs l’un des deux chefs d’Artus Films. Ca cause de quoi, Hyrcania ? Et bien je préfère ne rien en dire, le récit misant suffisamment sur le suspense pour que je n’ai pas envie de révéler les tenants et aboutissants! Sachez juste que c’est une vraie réussite esthétique, à l’ambiance particulière, assez poétique, et que la réalisation est à l’avenant, semblant faire le grand écart entre la manière de raconter une histoire dans les années 20 (j’ai pensé au début de Faust ou à certaines parties d’Häxan) et une esthétique sans doute plus proche du cinéma bis du début des années 70, anglais ou espagnol principalement. C’est en tout cas un bel ajout qui colle parfaitement au film, qui est de toute façon indispensable, La Nuit des Maléfices étant définitivement une œuvre avec une âme. Corrompue ?

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Piers Haggard
  • Scénarisation: Robert Wynne-Simmons, Piers Haggard
  • Production: Malcolm B. Heyworth, Peter L. Andrews, Tony Tenser
  • Titres: Blood on Satan’s Claw
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Patrick Wymark, Linda Hayden, Barry Andrews, Michele Dotrice
  • Année: 1971

 

Vous pouvez en lire plus sur La Nuit des Maléfices sur The Dirty Cinema!

Je tiens également à dédier cette petite chronique aux membres de Charlie Hebdo, qui se sont battus pour la liberté, avec des crayons…

8 comments to La Nuit des Maléfices

  • ingloriuscritik  says:

    Mon cher Rigs , les années passant , ta plume VHSsienne n’a rien perdu de sa faconde chatouilleuse ! Tu n’as décidément pas ton égal pour arriver a m’amener a m’intéresser a des œuvres a coté desquelles je pense que ,dans « cette vie », je serai très probablement passé. Même si le scénar et l’essence de ce type de galette ne sont pas ma tasse de thé (je suis plutôt café ) si je tombai dessus je pourrai être tenté, bien que me connaissant l’âme peu prédisposé a ce genre de … corruption. Alors sans complétement vendre , voir meme preter mon ame au diable , allons y a l’occase pour un peu de rouge! satané rigs !

  • Princécranoir  says:

    Je ne veux pas déflorer le plaisir de découvrir ce film plusieurs fois cité dans les revues spécialisées, ainsi j’ai volontairement bridé ma lecture de ce papier gâcheur mais redoutablement alléchant. Juste le temps d’apercevoir les noms de la Tigon, d’inquisiteurs (ah ! « le masque du démon » !), de Linda Hayden (délicieuse Alice lors d’une « messe pour Dracula »), le calebute (comment ? ah pardon le « culte ») de Belzebuth… Que du bon ! Un mot également pour dire que bien sûr, les crayons et les claviers auront toujours raison sur les armes des fanatiques prédicateurs !

  • Roggy  says:

    Je vois sur ma base de données que j’ai vu ce film, mais je n’en plus aucun souvenirs ! Merci, car grâce à ta belle chronique, tu m’as donné envie de me replonger dans cette nuit maléfique !

  • Dirty Max 666  says:

    Merci beaucoup pour le lien ! C’est toujours un régal de te lire, Rigs. En plus, j’aime beaucoup The Blood on Satan’s claw, pépite british qui plonge ouvertement dans le surnaturel, contrairement à d’autres titres du genre comme Le Grand Inquisiteur ou The Bloody Judge. Et puis même avec des sourcils épais, Linda Hayden fait son p’tit effet…

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