Deep Blood

Category: Films Comments: 6 comments

deepteaser

Vu le froid à vous en geler les os qui règne en ce moment, il est bien légitime de se prendre à rêver d’une plage ensoleillée traversée de courbes féminines (ou masculines pour ces dames, que l’on n’oublie pas) pour oublier la brume sibérienne qui nous enveloppe. Mais quand on se retrouve devant Deep Blood, on comprend qu’il soit nécessaire de se méfier des vacances et que certains aiment l’hiver!

 

 

Si Joe D’Amato ne fut pas un grand chanceux de l’édition française en matière de DVD lors de la première décennie du support, les choses commencent à changer. Alors qu’il devait se contenter de quelques galettes éparses, comme celles de Blue Holocaust et Emmanuelle et les Derniers Cannibales, ce chevalier de la Table Ronde du Bis aura pu observer de l’Au-delà (celui de Fulci, bien évidemment) une année 2014 qui lui fit honneur. D’un coté avec Bach Films qui nous envoya dans les mirettes ses classiques Anthropophagous et Horrible, et donc de l’autre Crocofilms qui nous offre (vu les prix pratiqués par l’éditeur, on n’en a jamais pour bien cher) donc ce Deep Blood, sorti à l’origine en 1989. Mais attendez un peu! Deep Blood n’est pas un film de l’Aristide Massaccesi, véritable nom du Joe, mais de Raf Donato, ce dernier étant crédité au générique du film! Encore une entourloupe de D’Amato, qui n’était pas le dernier à prendre des pseudonymes pour tout et n’importe quoi, le genre de gars qui ne devait même plus savoir comment il s’appelle après dix films, comme beaucoup des Italiens ayant œuvrés dans le bis à l’époque ? Fausse idée puisqu’en fait, le Raf existe bel et bien et fut embauché par D’Amato lui-même, qui produisait cette petite bisserie à la sauce sharksploitation via sa société Filmirage (qui produisit d’autres œuvres d’exploitation comme Troll 2, Metamorphosis, Bloody Bird et d’une manière générale les films de D’Amato des années 80), ici en collaboration avec Variety Film Production (L’Enfer des Zombies, notamment). Mais voilà, le Donato, bien présent pour le premier tour de manivelle, ne restera en tout et pour tout que quelques heures sur les lieux du tournage, n’emballant donc que la première scène du film avant de déserter le plateau. Puisqu’il était de toute façon présent en ses qualités de producteur, Joe D’Amato va reprendre les rênes du projet et le mener à bon port, réalisant donc 99% du film. Le problème, c’est que Donato ou D’Amato, peu importe, le résultat est terriblement mauvais!

 

deep2

 

La seule et unique scène réalisée par Donato ouvre donc les hostilités avec quatre jeunes gaillards d’une dizaine d’années qui sortent leurs saucisses. Ils les font cuire, rigolent en les voyant, les croquent, font bien attention à ne pas les mettre dans le sable,… Un vrai petit barbecue qui se passe bien (à quoi vous pensiez ?), au bord de la mer! Et puis arrive un vieil Indien qui leur refile un gros morceau de bois en leur expliquant que ça les aidera à vaincre le mal qui ronge la mer et qui tue bien du monde, dont sa tribu. Un machin-chose démoniaque qui a pris la forme d’un requin et qui se fait des croque-monsieurs avec les habitants du coin, ce qui est tout de même un peu gênant. Pourquoi c’est à ces bambins que le vieux confie la mission de se débarrasser du machiavélique squale, on n’en sait trop rien, sans doute parce que seuls des enfants seront assez cons pour croire son histoire. Quoiqu’il en soit, nos quatre mioches font un pacte, se lacèrent les doigts avec des canifs, qu’ils enterrent avec le bout de bois offert par l’Indien. Les années passent et nos p’tits gars sont devenus de fiers adolescents qui sont en passe de devenir des hommes et donc de choisir la voie qu’ils souhaitent suivre. Mais ils ont bien des ennuis, savez-vous… Déjà, ils ne s’entendent pas avec leurs darons respectifs, aucun. Tous assez fortunés, ce qui leur attire les moqueries des jeunes plus punks dans l’esprit, ils sont bien malheureux en vérité. Le premier aimerait faire carrière dans le golf mais son père, avec qui il est en froid, préfèrerait qu’il se lance dans une carrière plus sûre, dans le commerce par exemple. Le deuxième est un pilote d’avion qui, là aussi, aimerait que son père lui lâche la grappe, le paternel étant visiblement trop envahissant (pas dans le film en tout cas, on le voit à peine) tandis que notre bellâtre aimerait se concentrer sur sa petite copine, avec qui ça ne va pas toujours très fort par ailleurs. Le troisième enfin est sans doute celui qui souffre le plus, coincé dans cette petite ville côtière avec le dernier membre de la bande tandis que les deux autres sont partis faire des études plus loin, en plus sa mère est décédée et il reporte la faute sur son pauvre père (il n’est pas bon être père dans Deep Blood comme vous pouvez le voir). Mal dans sa peau, le jeune homme multiplie les bêtises, ce qui en fait un habitué du poste de police, principalement parce qu’il se bagarre avec les punks cités plus haut. Vous le voyez bien, il y a un coté AB Productions par ici et ceux qui ont connu ces sitcoms si nazes qu’elles en sont hilarantes (ils sont là, les vrais nanars, si vous voulez mon avis) s’attendront forcément à voir débouler tous les jeunes cons de ces séries dans ce film de Joe D’Amato. Même genre de fringues, même genre de coupes, même genre de problèmes, même genre d’acteurs qui ne savent pas jouer, on se croirait dans Le Miel et les Abeilles avec les quatre « nazes » comme ils étaient surnommés mais ici en vedette.

 

deep3

deep4On s’y croirait, pas vrai ?

 

Et le requin dans tout ça ? Pour ce qu’on le voit, à vrai dire… Car ouais, vous allez surtout bouffer des soucis adolescents de la petite bande voisine de celle d’Hélène et les Garçons, nos Cricri D’Amour du jour intéressant plus le Big Joe que son monstre aquatique. Non pas parce qu’ils sont passionnants mais parce qu’ils coutent bien évidemment moins cher à filmer, d’autant que vu le niveau général des comédiens ils ne devaient pas être payés beaucoup plus cher que la tartine au pain et le verre d’eau, sans doute puisée à même la mer par Joe D’Amato lui-même, qu’on leur offrait à midi. Le requin ne va donc pas foutre grand-chose et pour une incarnation d’un mal antique, il nous semble tout de même bien calme, sans doute aussi endormi que le spectateur par le spectacle peu passionnant qui entoure les protagonistes principaux. Il bouffe donc trois personnes, dont bien évidemment une malheureuse qui se prélassait sur un matelas pneumatique, passage obligé pour qui souhaite copier ne serait-ce qu’un peu le Jaws de Spielberg. Autre victime, ici nettement plus importante: le quatrième larron du groupe, qui devait mourir dès le moment où nous nous sommes rendu compte que le malheureux est le seul à ne pas être un minimum développé. Il ne pourra même pas espérer avoir une fin mémorable puisque les séquences d’attaques sont tout sauf impressionnantes, mixant plus ou moins habilement selon les cas des stockshots de requins, des plans subjectifs et aquatiques qui s’approchent des nageurs et plans extérieurs montrant un bras ou une jambe qui se débat dans une eau rendue rouge par de la gouache ou de la poudre colorée. Pas de plan gore, pas de découverte de cadavre, rien. Deep Blood porte bien son nom puisque l’hémoglobine est ici cachée si profondément qu’on ne la verra jamais vraiment, au point que le film pourrait fort bien être diffusé sur TF1 à 16h sans que cela n’émeuve beaucoup les retraitées, qui n’y trouveront rien à redire.

 

deep1

 

Téléfilmesque, ce Sangue Negli Abissi l’est assurément. La réalisation n’est pas nécessairement honteuse mais ne dépareillerait pas entre deux épisodes d’Alerte à Malibu dans le sens où D’Amato filme sans passion ce qui se trouve devant lui. La musique est efficace lorsqu’il y a des moments de tension mais va ensuite verser dans le joyeux crétinoïde, tant et si bien qu’elle donne à Deep Blood des airs de publicités pour de la glace à la fraise. Le rythme est pépère et il ne se passe pas plus d’une « péripétie » (terme largement exagéré lorsque l’on parle de Deep Blood) par tranche de dix minutes. Les personnages sont lookés comme s’ils sortaient d’un clip de pop ringarde des années 80 histoire de ne pas trop choquer une cible adolescente qui bouffe du soap à longueur de journée et les dialogues sont d’une platitude sans nom, tout comme l’ensemble du scénario qui au départ nous laissait imaginer quelque-chose d’original avec cette affaire de démon indien mais qui au final ressemble au premier film de requin venu. Ce film survenu à la fin de l’âge d’or d’un cinéma bis alors mourant est aussi l’un des plus fiers représentants de la mauvaise époque du genre. Un peu comme Lenzi à la même époque, D’Amato semble laisser derrière-lui la folie qui imprégnait ses œuvres passées et semble ici se contenter de torcher une simple œuvre de commande vouée à décorer le fond d’un vidéoclub durant une semaine. Deep Blood n’a rien d’une œuvre d’art, peine même à se hisser jusqu’au statut de film, et n’a pour lui que ses séquences aquatiques, plutôt jolies avec notamment une scène finale se déroulant dans une épave dans laquelle les jeunes veulent piéger le requin pour le faire sauter. Un passage assez joli mais un peu lent, comme si les scènes sympathiques ne pouvaient rester trop longtemps sans qu’un défaut ne vienne les sabrer. Il arrive à ce Sangue Negli Abissi ce qu’il peut arriver de pire à toute œuvre: on s’emmerde, on regarde le tout d’un œil, mi-clos de préférence, en somnolant lourdement. Le seul intérêt pour le bisseux sera d’essayer de voir à quel moment apparaît Laura Gemser (clignez pas des yeux, c’est furtif) ou de découvrir d’où vient le plan du requin qui explose (je vous donne la réponse ? Ok, c’est piqué à La Mort au Large) ou de retrouver où il a bien pu voir ce film ailleurs. Dans le Cruel Jaws de Bruno Mattei, bien sûr! Ce bon vieux Bruno était en effet encore plus roublard que D’Amato et a repris des scènes entière de Deep Blood (mais aussi quelques unes de La Mort au Large) pour faire son propre film. On parle parfois de films jumeaux, pour le coup on devrait surtout parler de siamois!

 

deep5

 

Deep Blood est donc une nullité absolue qui n’a rien pour garder la tête hors de l’eau et, à vrai dire, on ne peut pas réellement parler de film d’horreur puisque de toute évidence le public visé n’était pas celui d’Anthropophagous mais plutôt les ados gavés aux téléfilms loupés. On en vient en tout cas à comprendre la phrase d’accroche qui nous balance « Méfiez-vous des vacances! », et en effet, mieux vaut se méfier de celles-ci. Mais à film raté, DVD réussi, Crocofilms mettant les petits plats dans les grands pour ce petit évènement, car la sortie de Deep Blood jusque-là seulement sorti à la sauvette en République Tchèque, trouve ici sa première sortie soignée depuis ses éditions en VHS. Le gros morceau de la galette est bien évidemment l’analyse du film faite par… David Didelot, bien sûr! Le chirurgien en chef de Vidéotopsie ne pouvait en effet pas louper l’occasion de causer de l’un de ses réalisateurs cultes, Joe D’Amato devant par ailleurs beaucoup à David pour ce qui est de sa réhabilitation sur les territoires francophones, le Vidéotopsieur ne loupant jamais une occasion de revenir sur son travail, que ce soit dans son fanzine, dans les bonus des DVD ou sur les réseaux sociaux. Le patronyme de cette légende du bis n’a certainement jamais été autant cité que par David Deed Lood, c’est une évidence! Ici, il va prendre une bonne quarantaine de minutes de son temps pour revenir sur la carrière de l’oncle Aristide, sur la sharksploitation à l’italienne, sur Cruel Jaws et ses liens évidents avec le film qui nous occupe ici et puis, bien sûr, il va vidéotopsier Deep Blood, lui offrant le même traitement qu’aux œuvres qui se sont écrasées dans ses pages. Acteurs, réalisation, musique, anecdotes, éditions, rentabilité, tout est passé au peigne fin et on en apprend autant que possible (cette chronique ne serait pas grand-chose sans le bonus, d’ailleurs). David est très à l’aise et trouve le juste équilibre entre des phrases travaillées et écrites et un ton naturel, c’est donc instructif sans que cela sonne comme robotique et plaisant sans que l’on sente notre professeur du bis trop hésitant, d’autant qu’il n’use pas de la langue de bois et ne tente jamais de nous vendre le film (toute façon, le DVD est déjà vendu quand on visionne le DVD!) et admet que le film est blindé de défauts. Bref c’est impeccable et on peut sentir que l’on verra la belle caverne de David (mais visez-moi cette collection, la Batcave du bis!) de plus en plus au fil des éditions DVD des uns et des autres… Histoire de parfaire encore un peu la galette, on a droit à une compilation des plus belles bandes-annonces de la sharksploitation mais également à deux petites vidéos revenant sur l’expérience du Bloody Week-End, festival de Loïc Bugnon basé à Audincourt. Quelques minutes sympathiques qui permettront de donner envie d’aller là-bas pour serrer quelques pinces et boire des coups avec des mecs en or, sans l’ombre d’un doute! Enfin, comme souvent avec Crocofilms, on a droit à un court-métrage, ici le Memory of the Dead de Pascal Frezatto, qui travailla notamment sur les courts de David Marchand. On découvre ici une vingtaine de minutes s’étendant sur les zombies sous un jour nouveau, tentant de réanimer la flamme de vie qui sommeillent en eux via le parcours d’une mère zombifiée qui revient dans sa maison, pleine de souvenirs. Mélancolique, touchant et bien emballé, avec en prime des maquillages concluants. En résumé: Deep Blood c’est nul, mais la galette est classe!

Rigs Mordo

 

deepposter

 

  • Réalisation: Joe D’Amato, Raf Donato
  • Scénarisation: George Nelson Ott
  • Production: Joe D’Amato
  • Titres: Sangue Negli Abissi (Ita)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Frank Baroni, Allen Cort, James Camp, Tody Bernard, Keith Kelsch
  • Année: 1989

6 comments to Deep Blood

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Oui bon, entièrement d’accord donc. Avec la sortie ressente et tout le patafouin qu’il y a eu autour, je craignais qu’il ne faille désormais « apprécier » Deep Blood sous couvert qu’il s’agit d’un film d’Amato. Hors c’est nul, au tout dernier degré possible. Cruel Jaws, qui ne peut même pas être techniquement qualifié de film, lui est grandement supérieur. C’est dire.

    Donc bon je suppose qu’il faut se réjouir de voir de toutes petites œuvrettes voir le jour quand elles sont inédites depuis l’époque VHS, particulièrement du bis italien et très méconnu comme celui-là, mais même dans ce lot là il y a d’autres produits bien plus intéressant. Donc j’avoue ne même pas trop comprendre ce qui a poussé les gars à sortir celui-ci plus qu’un autre. L’affiche est jolie, c’est peut-être ça…

    Vraiment sans intérêt. Quant ce DVD, tout aussi incroyable qu’il ait l’air… C’est un peu trop tard pour moi. J’ai laissé tombé les éditions françaises il y a bien longtemps et ce n’est pas cette toute petite victoire qui va me donner l’envie d’y goûter à nouveau. Honnêtement ma seule réaction en apprenant ça n’était pas « mais c’est génial ! », mais plus « ah enfin ? vraiment ? ». Après c’est juste moi et j’imagine qu’il y a de quoi se réjouir quand même.

  • Oncle Jack  says:

    Incroyablement, je me suis beaucoup moins fait chier en regardant DEEP BLOOD lors de sa sortie en DVD que lorsque je l’avais vu la première fois lors de sa diffusion sur LA 5. Peut-être devient-on plus indulgent avec l’âge. En tous cas je te rejoins complètement quand tu compares ce chef d’œuvre à une production AB.Il est ainsi bien dommage que tous ces jeunes cons (comme les appelle David)ne finissent pas dans l’estomac de ce requin bien paresseux, ça nous aurait venger des heures interminables ou Hélène et ses copains ont monopolisé le petit écran.
    Bref le seul intérêt (à part les bonus bien entendu) est que cette œuvre est quasiment introuvable en DVD. Nous sommes l’un des rares pays à bénéficier d’un tel privilège…. ou alors les autres n’en veulent pas.

  • Roggy  says:

    Comme toujours une très bonne chronique, mais pour une fois, qui ne donne pas envie de se plonger dans les eaux croupies de ce « Deep blood » 🙂 peut-être juste acquérir le DVD pour voir les bonus et notamment les explications éclairées de David Didelot.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>