Le Tueur Aveugle

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Il répondait au nom de Bela, les gens du coin ne voulait pas le cher-la, il faisait trembler tous les villages, les gens m’disaient « méfie-toi de ce mec-là ». C’était un phénomène, il n’était pas humain. Le genre d’homme qui change le plus grand délinquant en gentleman… Hypnotisés, on pouvait tout lui donner.

 

 

Attention, spoilers à l’horizon, cette chronique raconte la fin du film!

 

Ce joli texte est de ce grand poète qu’est Maitre Gims, star du RnB français qui comme vous le voyez était un grand fanatique de Bela Lugosi. Ah, on me souffle dans l’oreillette qu’il y a une faute orthographique et qu’il parlait d’une certaine Bella. Houston, vous êtes sûr que ce n’est pas lui qui s’est gouré en écrivant le nom du Hongrois ? Comment ça il ne doit même pas savoir qui est Lugosi ? Bon ben c’est moi, alors…. De toute façon, même si cette lettre d’amour n’était pas dirigée au plus hypnotique des acteurs du cinéma horrifique (du cinéma tout court ?), cela n’empêchera personne de dormir, surtout le fameux tueur aveugle du titre qui nous intéresse. Un patronyme parmi d’autres pour ce film de 1939 connu sous de très nombreuses appellations selon la partie du globe où l’on se trouve. Chez nous, c’est donc Le Tueur Aveugle, titre choisi pour sa sortie en salles en Belgique mais également pour son retour gagnant en DVD chez Artus Films. Mais le titre original se faisait plus énigmatique via un joli The Dark Eyes of London qui sera remplacé aux USA par The Human Monster qui, comme vous le voyez, misait plus sur un aspect purement monstrueux. Moins de mystère dans ce titre qui est malgré tout plus commercial puisque vous sautant à la tronche comme le dentier de Dick Rivers à l’un de ses concerts. Pour simplifier les choses, un titre mondial semble avoir été créé: Dead Eyes of London, peut-être le plus classe du lot, mais qui ne semble pas plus utilisé que cela. En Suède, on ne s’embarrasse pas de toutes ces considérations et on va droit au but avec un Dr Orloff qui rappelle à nos oreilles une douce mélodie hispanique… Jess Franco, es-tu là ? Bien sûr qu’il est là le Jess, en grand amateur du cinéma fantastique des années 30 et 40 qu’il était, le réalisateur de L’Horrible Docteur Orlof (qui s’est amputé d’un F) n’ayant jamais caché son amour pour les bobines de son enfance, dans lesquelles il piochait l’inspiration autant que faire se peut. Bien sûr, il ingurgitait de l’épouvante à l’ancienne en masse pour mieux en recracher un style tout personnel, mais il est toujours intéressant d’aller nous abreuver à la même rivière que les légendes du genre!

 

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Au commencement était une nouvelle d’Edgar Wallace, écrivain on ne peut plus populaire dans les années 20 et 30 et l’un des rivaux d’Agatha Christie ou Conan Doyle, nouvelle également titrée The Dark Eyes of London et que quelques anglais décidèrent d’adapter au cinéma. C’est qu’en 1939, l’horreur n’avait déjà plus la même odeur et l’âge d’or sentant bon le caramel semblait déjà loin, la Universal ne disposant plus des mêmes succès depuis deux ou trois ans déjà. La première vague des Dracula, La Momie, Frankenstein et autres mythes du genre s’était éteinte et avait laissé la place à des films qui, s’ils n’étaient pas mauvais, peinaient à trouver un public égal aux très populaires premières offrandes du studio. Petite pause donc pour le studio, qui reviendra tout de même à la fin de la décennie pour entamer un second cycle plutôt heureux pour eux (Le Fils de Frankenstein, Le Loup-Garou au début des 40’s). Mais en attendant ce come-back inespéré, c’était le vide pour les amoureux des frissons, qui regrettaient bien les ballades au cimetière et les toiles d’araignées épaisses comme de la barbe-à-papa dans le château du comte aux dents pointues. Normal dès lors que les productions indépendantes s’y mettent pour combler le vide, y compris en Grande-Bretagne, quand bien même le pays était plutôt rude niveau censure envers les films de la Universal. Mais bon, il est connu que les Anglais n’ont pas toujours été les plus punks avec le cinéma du genre que l’on aime, preuve en était le scandale des Video Nasties… Bien sûr, les producteurs à l’origine de ce Tueur Aveugle (c’est ballot, il pourra pas se voir à l’écran!) ne disposaient pas des mêmes moyens que la maison des monstres et il leur faut une tête connue pour permettre au film de se vendre plus facilement aux quatre coins de la planète. Et pourquoi pas Bela Lugosi, tiens ? Bonne idée! D’autant que l’acteur entame la pente descendante depuis quelques années au niveau du succès, ce qui n’ira pas en s’arrangeant puisque plus le temps passait plus on lui proposait des quatrième ou cinquième rôles, généralement anodins. Ce qui est par ailleurs assez inexplicable compte tenu de son talent, d’autant que Boris Karloff restait une valeur sûre. Pourquoi Karloff (tout aussi talentueux, entendons-nous bien) cartonnait alors que Lugosi devenait synonyme de ringardise dans les locaux des décideurs ? Je ne sais pas mais c’est sans doute l’une des plus cruelles injustices vécues dans le cinéma horrifique…

 

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C’est donc avec joie que Lugosi accepta de se retrouver dans cette production anglaise, le Hongrois ne pouvant de toute façon pas se permettre de refuser un rôle, les propositions se faisant cruellement rares… Pour le coup, on le retrouve dans le costume du Dr Orloff, à la tête d’une agence d’assurance. Un homme bienveillant de prime abord, qui prête volontiers de l’argent et verse quelques écus à une association s’occupant des non-voyants. Mais cette apparente gentillesse est surtout un moyen de cacher ses sombres desseins puisque ce praticien viré des blocs opératoires se sert des aveugles, et d’un colosse nommé Jake en particulier, pour éliminer ceux qui ont souscrit à une assurance chez lui et dont tous les bénéfices lui reviennent puisqu’il est également l’assuré! Mais à trop taper de cadavres dans la Tamise, on finit par attirer les soupçons de Scotland Yard, l’un des enquêteurs se penchant donc sur son cas, tout comme la fille d’une victime que le sinistre Orloff décide d’embaucher à ses cotés… Un véritable récit policier qui va puiser ses attraits horrifiques dans son ambiance, ses décors et la personnalité de ses vilains. Comme souvent à l’époque, d’ailleurs, mais n’espérez pas trouver ici de fantastique en tant que tel ou de débordements de violence insensés. Si Le Tueur Aveugle est classé dans la catégorie « épouvante », c’est donc principalement par la présence de Lugosi et son coté savant fou et celle du gigantesque Jake, qui a un visage monstrueux et peut se placer aux cotés des autres figures emblématiques du genre sans rougir d’une quelconque comparaison. Mais sur le strict plan scénaristique, ce film réalisé par Walter Summers rejoint plutôt le film policier puisque l’on assiste principalement à une partie d’échec entre le Yard et Orloff, qui se doute que les suspicions vont lui tomber dessus à un moment ou un autre.

 

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Mais que ceux qui sont en manque de cinéma horrifique à l’ancienne ne partent pas pour autant, car il y a bien évidemment quelques scènes qui les intéresseront fortement. Quelques décors pour commencer, car si une bonne partie se déroule dans un décorum pas plus bandant que cela (les bureaux du Yard, le cabinet d’Orloff, je dis bien LE cabinet et pas les cabinets hein, l’odeur n’y est pas la même), une autre peut se vanter d’avoir de quoi accueillir quelques démons gothiques. Le bord de la Tamise où l’on retrouve les cadavres par exemples, les morts étant enfoncés dans une gadoue épaisse et suintante, ce qui l’un dans l’autre apporte déjà une atmosphère particulière. Le refuge pour aveugles auquel Orloff tient tant, ensuite, où ceux qui ne voient que ténèbres travaillent dans un lieu aux allures vétustes tandis qu’à l’étage se trouve le laboratoire des horreurs d’Orloff, où il peut aller et venir à sa guise puisque de toute façon les occupants des lieux n’y voient que du feu. Une chambre sombre, sale, dotée d’un gros caisson dans lequel l’ancien praticien noie ses proies à l’aide des grosses paluches sèches de Jake, qui obéit sans trop se poser de questions. Du moins jusqu’au moment où il se retournera contre son maître, passage obligé des films avec un bon à tout faire monstrueux, les deux hommes se lançant dans un combat devant une grande entrée donnant sur la crotteuse Tamise, dans laquelle Lugosi finira embourbé… Plutôt réjouissant, dans le genre!

 

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Bien entendu, la star c’est Lugosi et c’est sans surprise que l’on découvrira que les autres acteurs peinent à exister à ses cotés. Ils ne sont pas mauvais, et leurs personnages pas désagréables, que ce soit cet inspecteur anglais ou son amusant collègue de Chicago, voire même la belle blonde qui décide d’enquêter elle aussi sur la disparition de son père. Mais voilà, ce n’est pas le regard, la classe, l’accent du Bela, qui incarne ici le salaud parfait, qui en prime se fait passer pour deux hommes puisqu’il se déguise dans le foyer aux aveugles et modifie sa voix (Lugosi est doublé par un Anglais pour ces passages). Pas de circonstances atténuantes quant à sa méchanceté, sans limite, pas de tragédie à l’horizon, d’épouse décédée dans de tragiques circonstances, pas de folie sous-jacente. Juste un esprit maléfique, qui se fiche des autres et ne pense qu’à la richesse, la sienne tant qu’à faire, quitte à utiliser les autres comme marches vers les bonheurs financiers. Jake est le seul personnage à pouvoir se poser à coté de la légende sans fondre comme une glace dans la main de Satan, ce qui est normal pour un « monstre » (même humain), le bisseux appréciant toujours les tronches mémorables. Celle de Jake l’est, avec sa mâchoire en avant et ses dents qui font barrière, son regard vide et son torse de gorille. Si Le Tueur Aveugle n’est pas un classique, il n’en est pas moins une œuvre des plus agréables et bien évidemment recommandée aux amoureux de l’horreur des années 30. Quant aux fans de Lugosi, ils l’ont sans doute déjà!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Walter Summers
  • Scénarisation: Walter Summers, Patrick Kirwan, John Argyle
  • Titres: The Dark Eyes of London (G-B), The Human Monster (USA)
  • Production: John Argyle
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Bela Lugosi, Hugh Williams, Greta Gynt, Edmon Ryan
  • Année: 1939

2 comments to Le Tueur Aveugle

  • Roggy  says:

    Excellent début de chronique Rigs, très drôle, j’y aurai presque cru, mais non, ce n’était pas le même Bela (ça m’étonnait aussi) 🙂 Et il me semble bien avoir vu ce film il y a quelque temps sur une chaîne du satellite. Comme tu le dis, nous on le connaît ce bon Bela et on l’aime bien (faudrait en faire une chanson aussi non ?).

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