La Fiancée de la Jungle

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Ed Wood est le pire réalisateur de tous le temps. Mais si, puisque tout le monde le dit, journaux papiers ou télévisés, critiques amateurs ou professionnels, ma tante ou ma grand-mère. Le genre de certitude qu’on ne remet pas en question, quand bien même la filmographie de cet original est loin d’être aussi nauséabonde qu’on veut bien nous le faire croire.

 

Attention, ça spoile dans le coin!

 

A vrai dire, cette petite introduction atterrit sur la mauvaise chronique puisqu’en vérité, Ed Wood n’a pas réalisé La Fiancée de la Jungle, se contentant pour l’occasion d’un rôle de scénariste. Mais est-ce que cela change grand-chose ? Pas vraiment sur le fond (la forme est une autre histoire sur laquelle nous reviendront) et encore moins aux yeux du public, qui ne fera pas grand cas du véritable réalisateur, Adrien Weiss, qui par ailleurs n’a jamais réalisé que quelques épisodes d’une série policière des années cinquante, Craig Kennedy, Criminologist. Difficile dès lors d’avoir son patronyme écrit en lettres capitales, surtout lorsque l’on est parrainé par Ed Wood, figure emblématique de la série B ou Z des années 50 et 60, déjà un peu réputé à l’époque et depuis carrément célèbre depuis que Tim Burton lui a dédié son meilleur film. C’est lui qui est donc foutu en avant sur le DVD édité par Artus Films, une idée bienvenue puisque de toute évidence, ce The Bride and the Beast se vendra mieux auprès des cinéphiles déviants si le blaze du soi-disant pire incompétent des metteurs en scène est bien placardé sur son visuel. De quoi attirer les quelques amateurs de nanars, cela fait toujours des clients en plus puisque ce n’est de toute évidence pas avec la poignée d’amateurs du cinoche d’exploitation des fifties que nos amis d’Artus Films, bien avisés sur ce coup, écoulera son stock. Mais il est fort probable que les bouffeurs de nanars tirent un peu la gueule devant cette livraison de 1958 du père Edward puisque cette dernière est nettement moins mauvaise et rigolote que ce à quoi ils étaient en droit de s’attendre…

 

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Le nom Ed Wood attire forcément l’idée que nous allons assister à un spectacle de kermesse, avec ses décors en carton qui deviennent parkinsoniens à la moindre porte qui claque, ses personnages idiots interprétés par des acteurs amateurs mauvais comme Michèle Laroque, ses gaffes visibles comme une bite greffée sur un visage, ses maquillages loupés et ses scripts dingues et incohérents. Il n’en est en fait rien, ou en tout cas dans un degré sacrément moindre! Le film commence d’ailleurs plutôt bien puisqu’après une petite discussion peu rassurante (pour le spectateur, ce passage étant peu motivant) entre deux jeunes gens fraichement mariés, nous passons à une toute autre ambiance. L’homme, Dan, est un chasseur réputé, le genre à partir en safari dès qu’il le peut pour aller trouer le pelage de pauvres bêtes qui n’ont rien demandé, quand il ne leur fait pas l’honneur de les capturer pour les enfermer dans une cage. C’est le cas de Spanky, un gorille qu’il a ramené chez lui et qu’il laisse derrière les barreaux, dans une pièce cachée derrière un mur. La jeune épouse, Laura, fait donc la rencontre du primate, qui semble tout de suite tomber amoureux de la demoiselle… et c’est pas loin d’être réciproque! Le coup de foudre n’est pas loin et on en a encore les poils électrifiés, Laura étant en tout cas fort troublée par ce que le singe réveille en elle, comme un goût de déjà-vu qui reviendrait en bouche (fallait se brosser les dents!). Le macaque s’énerve en tout cas et décide d’agripper la donzelle, comme pour ne plus jamais la laisser repartir, ce qui ne plaît bien évidemment pas à Dan qui calme la bête sans attendre. Pour se remettre de ses émotions, le couple va aller passer la soirée dans leur chambre, après tout ils ont une nuit de noce à consommer. Ou pas d’ailleurs puisque les tourtereaux iront roucouler chacun dans leur nid, les lits étant séparés chez Dan! La nuit n’en sera pas moins agitée pour autant puisque Spanky parvient à se libérer de sa prison et monte jusque dans la chambre pour retrouver Laura… Qui semble l’attendre! Lorsqu’ils sont enfin face à face, le gorille se met à toucher tendrement sa nouvelle amoureuse avant de déchirer ses habits. Mais Dan a le sommeil léger et se réveille, abattant le grand singe sans attendre, ne se rendant sans doute pas compte qu’il vient d’éliminer un rival amoureux…

 

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Tout cela ne représente en vérité qu’un premier quart d’heure environ, guère plus, mais un très bon quart d’heure! Pas loin du récit du type « Old Dark House » avec ses individus coincés dans une bicoque hantée par une menace, donc ici un gorille, les débuts de La Fiancée de la Jungle déploie quelques jolies scènes. Comme la rencontre entre Laura et Spanky, faite dans une salle sombre aux allures de donjon, seulement éclairée d’une torche, tandis qu’une petite fenêtre laisse passer les lueurs d’orages et le son tonitruant d’un tonnerre qui refuse de se calmer. Tout pour créer une atmosphère purement horrifique avant que les idées délurées de Wood ne fasse basculer le tout dans… une histoire d’amour! Déviante, certes, mais une histoire d’amour puisque les deux êtres que tout oppose en apparence ressentent une connexion jamais expérimentée auparavant. Et lorsque le singe s’échappe de sa cage et commence à monter les escaliers et s’approcher de la chambre, Wood et Weiss utilisent une fois de plus les clichés du cinéma horrifique pour mieux les détourner. Contrairement à l’orang-outan amateur des rasoirs de Double Assassinats dans la Rue Morgue, Spanky ne vient pas arracher la gorge de Laura pour ensuite encastrer son corps dans la cheminée en attendant que le Père Noël l’en déloge avec son gros derche mais bel et bien pour s’offrir un peu de bon temps avec sa nouvelle petite amie, qui n’attend d’ailleurs que ça! Si elle est un peu tendue, on a très vite l’impression que c’est parce qu’elle espère la venue de son amant poilu, ce qui crée une ambigüité remarquable qui n’étonne qu’à moitié venant d’Ed Wood. Très efficace cette dizaine de minutes dans tous les cas, qui allie scénario intéressant et décors qui sentent moins la misère que le laboratoire de Bela Lugosi dans Bride of the Monster par exemple. En prime, une surprise supplémentaire est apportée par les acteurs, plutôt bons!

 

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Mais alors, serait-il possible que La Fiancée de la Jungle (Ed Wood a un faible pour les fiancées, comme vous pouvez le voir) soit un bon film, purement et simplement ? Les choses ne sont malheureusement pas aussi aisées que cela et après ce départ en fanfare, le film se prend les pieds dans le tapis et va perdre quelques points au passage. Sans aller jusqu’à dire qu’on s’emmerde, il faut bien admettre que la suite du récit est nettement moins enthousiasmante et un gros ventre mou apparaît bien vite. Après la mort de Spanky, un hypnotiseur et ami de Dan vient voir ce que Laura a dans la tête et après une séance où la dame est mise en transe, ils découvrent qu’elle était sans doute une guenon dans sa vie précédente, ce qui est rendu visible à l’écran via des scènes subjectives où l’on voit ses grosses pattes velues se balader dans la jungle, croisant d’autres animaux (des stock-shots pour le coup) avant de découvrir son visage simiesque dans le reflet d’un étang. N’importe qui penserait après une telle révélation qu’il ne serait pas prudent de tirer sa dulcinée dans la jungle alors qu’elle était encore une cousine éloignée de King Kong quelques années auparavant, mais pas Dan qui ne croit pas à ces crétineries et a trop hâte de montrer à sa gonzesse à quel point il est doué lorsqu’il s’agit de capturer les animaux. Direction la savane et la brousse, où le couple sera aidé par quelques Africains qui semblent sortis de Tintin au Congo. Et c’est parti pour de longues minutes chiantes au possible où l’on découvre les pratiques de chasseur de Dan… Histoire d’apporter un peu d’action, une vilaine tarentule tentera de piquer Laura avant de se faire écraser par son époux qui semble bien décidé à protéger son nouveau trophée. Ça ne nique toujours pas dans la tente en tout cas et c’est bien triste puisque cela apporterait un peu de mouvement à ce script qui s’enlise dangereusement…

 

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Histoire de faire bouger un peu les choses, Wood incorpore alors une intrigue secondaire avec deux tigres qui s’en prennent aux villageois du coin. Enfin secondaire, c’est vite dit, car à ce stade du film tout le monde semble avoir oublié l’attirance qu’a Laura pour les gorilles et Wood et Weiss les premiers puisqu’il n’en sera plus fait mention pendant une bonne trentaine de minutes, qui vont plutôt se concentrer sur la menace féline, qui semble être devenue prioritaire. On regarde dès lors l’affiche et on se demande si nous verrons vraiment ce gorille en train de kidnapper une mariée aux gros sourcils (elle a les aisselles au-dessus des yeux). Peut-être que la fameuse « Beast » du titre américain était Spanky, qui je le rappelle répandait son sang sur le sol après dix minutes de film. Bon, on ne va pas trop se plaindre, d’autant que les tigres sont quand même plus agréables à voir évoluer que le Dan en train de courser des zèbres avec sa jeep. D’autant que les animaux étaient véritablement sur les lieux de tournages, une jungle d’ailleurs très vaste et très jolie, ce qui donne un coté authentique évident à leurs attaques, impressionnantes. Reste que ceux qui attendaient du singe seront un peu déçu, les gros minets étant clairement plus présents que nos ancêtres aux grosses paluches. Cela s’arrange cependant vers la fin, genre cinq minutes avant que le « The End » ne s’écrase sur nos écrans, puisqu’un gorille vient à la rencontre de Laura et la kidnappe. Si Dan tente de la sauver, c’est en vain puisqu’il se fera maltraiter par la bête, qui aura tardé à venir. Laura, totalement revenue à sa première vie, se laisse faire par son poilu concubin et disparaît dans ses bras dans la broussaille pour ne plus jamais réapparaître. Dan, rentré en Amérique, se demande ce qu’elle est devenue tandis que son ami l’hypnotiseur lui fait comprendre qu’elle sera bien plus heureuse avec le gorille!

 

fiancée1Ah oui, c’est bien une guenon.

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Dans le genre final tordu, ça se pose là, et plutôt pour la bonne cause puisque cela finit de donner de l’intérêt au film, qui en avait perdu dans la savane en chemin. Ed Wood retrouve là toute sa bizarrerie, déjà aperçue au début du film, et on voit qu’il a rédigé le script puisqu’il trouve le moyen de lier sa passion des pulls angora à la vie antérieure de Laura puisque celle-ci découvre que si elle aime ces habits velus, c’est parce qu’elle était dotée d’une grosse fourrure auparavant! Et seul lui pouvait oser apporter un fond sexuel aussi déglingué à un film d’aventures qui, à première vue, semble tout public (il l’est, d’ailleurs, car un marmot ne saisira jamais les subtilités du script). Puisque Dan ne ramone pas madame, elle ira se consoler dans les bras d’un animal plus apte à satisfaire sa soif de bestialité et de virilité! Fallait oser! Et s’appeler Ed Wood, bien entendu! C’est d’ailleurs dans les moments où l’on reconnaît sa patte que le film est le plus plaisant et lorsqu’il ne laisse pas libre cours à ses idées les plus folles, on s’emmerde un peu. Comme ce milieu de film, pas irregardable, mais qui ressemble un peu trop à une série B de jungle lambda de l’époque pour remporter l’adhésion. Weiss est un réalisateur très capable, sans doute meilleur que Wood lui-même, qui sait poser une caméra et s’autorise parfois quelques mouvements plutôt bien tenus, et il sait mettre sa jungle en valeur (il faut dire qu’il a travaillé sur plusieurs films du genre et à des postes divers, comme The White Gorilla ou Jungle Menace), mais l’on retiendra surtout les idées branques de Wood. La Fiancée de la Jungle n’est donc pas un film typique de la légende, quand bien même on reconnaît ses assaisonnements, et ceux qui s’attendaient à un nanar pur et dur resteront sur leur faim puisque le ridicule est généralement esquivé ici, d’autant que les costumes de gorilles (incarnés par l’habitué des costumes poilus qu’est Steve Calvert qui en incarna d’autres dans Bride of the Gorilla ou Bela Lugosi Meets a Brooklyn Gorilla) sont plutôt bien foutus. Le DVD d’Artus est donc à recommander aux fans de cinéma d’exploitation des années 50, qui auront le choix entre une VF assez difficile à tenir pour cause de mixage inadéquat et une version anglaise bien évidemment recommandée. En bonus, c’est Christophe Bier qui prend la parole pour revenir sur les acteurs ayant un jour ou l’autre incarné un gorille. Informatif et très sympathique!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Adrian Weiss
  • Scénario : Ed Wood
  • Production : Adrian Weiss
  • Titres: The Bride and the Beast (USA)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Charlotte Austin, Lance Fuller, Steve Calvert, Johnny Roth
  • Année: 1959

2 comments to La Fiancée de la Jungle

  • Roggy  says:

    Une chronique très réussie à l’humour ravageur (et régulier) de notre Rigs sorti de sa caverne magique pour côtoyer ce brave Spanky. Fait gaffe de ne pas trop picoler et de le ramener dans ton antre. On ne sait jamais, le réveil pourrait être rude…

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