Dorothy

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Et si l’avenir du cinéma de genre français passait par le métissage ? On dirait bien à la vue de ce Dorothy réalisé par la Française Agnès Merlet dans une Irlande qui évite le syndrome carte postale pour mieux nous plonger dans une horreur aussi tangible que fantasmagorique.

 

Même si je ne spoile pas comme un goret, sachez qu’il est préférable de voir le film avant de lire la chronique.

 

The Incident l’avait montré, Dorothy le prouve: les cinéastes français font de biens belles choses lorsqu’ils se lancent dans des coproductions avec d’autres pays. Malheureusement, dans un cas comme dans l’autre cela fut suivi, sans qu’il y ait forcément de lien de cause à effet, par une certaine indifférence dans nos contrées. Que ce soit la nuit d’horreur dans un centre psychiatrique d’Alexandre Courtès ou ce voyage en Irlande, les deux bobines font effectivement partie des « French Horror » peu remarqués, comme si leurs productions délocalisées les écartaient de la bande à Laugier, Bustillo/Maury, Gens et compagnie. Ce qui est fort dommage, d’autant que Courtès comme Agnès Merlet, ici à la barre de Dorothy, font de leur mieux pour proposer des expériences qui nous changent un peu du sempiternel hommage aux survival et shockers des années 70… Question d’année de naissance, peut-être, Merlet étant d’une génération antérieure aux jeunes cinéastes biberonnés à Mad Movies dans les années 80, ce qui se ressent dans ce troisième effort sorti en 2008, qui fait suite à deux longs (Le Fils du Requin et Artemesia) sortis en 93 et 97. C’est donc après plus de onze années de disparition des écrans plats que la française revient avec dans ses poches une œuvre qui renvoie autant au cinéma gothique qu’à l’épouvante plus psychologique. Pas de massacre tronçonneur ou de collines qui vous reluquent en douce ici mais de la Hammer, de L’Exorciste, du Wicker Man et du Ne Vous Retournez Pas. Tentés ? Vous pouvez l’être…

 

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S’il n’est pas franchement du genre à se la jouer choquant, le film qui nous occupe aujourd’hui n’en commence pas moins de manière plutôt brutale avec de la violence envers un nourrisson. Violence commise par Dorothy, une gamine sans âge, coincée entre l’enfance et l’adolescence, et qui semble suffisamment tordue pour forcer un môme à prendre son lait malgré ses pleurs, lui dégommant la bouche avec la biberon au passage. Une entrée en la matière plutôt rude qui sera par ailleurs l’un des rares effets chocs que s’autorisera Merlet, qui après cette plongée dans le bruit et la fureur (Dorothy, les yeux démoniaques, se met à insulter les parents venus sauver le poupon) se lance dans un calme total. Changement de décors lorsque nous faisons connaissance avec Jane (Carice Van Houten de Black Book), psychiatre touchée par le malheur (son jeune fils s’est noyé dans un étang) qui va quitter une ville qui l’étouffe dans le but de s’occuper du cas de Dorothy et donc rejoindre une campagne particulièrement menaçante. Car les Irlandais n’apprécient guère que l’on vienne mettre le nez dans leurs affaires, quand bien même tous sont choqués par les actes de Dorothy. Cette dernière trouble d’ailleurs Jane, qui ne se retrouve pas face à la furie diabolique décrite dans les journaux, qui ont bien entendu relayé l’affaire, mais devant une jeune fille totalement tétanisée par la peur. L’évidence vient vite à l’esprit de Jane: Dorothy souffre d’un dédoublement de personnalité. A moins que ce ne soit lié aux étranges rites que perpétuent le curé et quelques catholiques sur la pauvre enfant, tentant de faire parler les morts via son enveloppe charnelle. Reste que ça se bouscule dans le corps de la petite et que, mysticisme ou folie mentale, il y a bien des secrets qui entourent cette étrange communauté…

 

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Si La Dame en Noir vous a séduit mais que vous pensiez que Wake Wood c’était pas trop mal mais ça n’avait tout de même pas vraiment le goût d’un film de la Hammer, vous pouvez vous arracher un œil et le confier à Agnès Merlet. Le doute est en effet impossible: la première partie du film est digne d’une introduction de la firme qui nous rend marteau, avec son héroïne qui débarque dans un milieu hostile aux croyances mystérieuses, ses vieilles dames aveugles (et donc flippantes), ses bruits étranges accompagnant des nuitées difficiles, son arrivée dans une auberge sous les regards méfiants des rustres du coin, son cimetière et ses vieilles bâtisses,… Si nous ne sommes pas dans du gothique et qu’il manque une ou deux chauves-souris et toiles d’araignées pour nous ramener définitivement dans les visuels sixties, la structure scénaristique est elle bien là. Dorothy s’apparente donc à une version « Hammerisée » des thrillers psychologiques, du moins dans sa première partie car si la petite Dorothy est touchée par de multiples personnalités, la péloche l’est aussi et ne cesse de muter au fil du récit. Car si nous resterons toujours dans une ambiance proche de Wicker Man, dont l’ombre plane sans cesse sur Dorothy, le récit quitte ses chaussons de thriller pour bifurquer vers le film de fantastique pur et dur. Peut-être un peu rapidement d’ailleurs puisque, assez étrangement, Merlet nous dévoile très vite quel est le mal qui ronge la petite. Il ne faut effectivement pas attendre bien longtemps avant de découvrir le pot aux roses, qui dévoile ses pétales dans la trentième minute. Une transition qui par ailleurs ne se déroule pas sans accroc, laissant la pauvre Jane sur le carreau. Car alors que sa structure scénaristique collait au cul de son protagoniste principal durant l’immersion dans la vie de Dorothy, nous faisant donc partager les mêmes interrogations que l’enquêtrice/psychiatre puisque nous découvrions tout en même temps qu’elle, nous changeons soudainement de point de vue pour passer dans les fringues de Dorothy, histoire de découvrir la terrible vérité qui la concerne. Ce qui entraine un déséquilibre dans le suspense puisque nous devenons par la même occasion omniscients et que les retours au personnage de Jane perdent fameusement de leur intérêt. Son enquête continue alors que la nôtre est déjà terminée!

 

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Ce qui est d’autant plus regrettable que l’aspect policier du film était fort bien tenu et que cela nous promettait un rythme de croisière fait de surprises et rebondissements jusqu’à une révélation finale qui aurait enfin tranché entre fantastique et réalité psychiatrique. Si bien sûr il est tout à l’honneur d’Agnès Merlet d’avoir préféré jouer la carte de l’originalité et de s’être mise en danger en tentant quelque-chose de diffèrent, on peut tout de même douter de sa stratégie visant à semer des indices à droite à gauche quant au fin mot de l’histoire. Si tous les films à mystères le font, ils ne le font par contre pas autant que Merlet qui est un peu trop généreuse en la matière, ce qui une fois de plus diminue encore un peu notre impatience quant à la venue du climax. Heureusement, elle retombe sur ses pattes de belle manière en déjouant à nouveau nos attentes, quittant le giron de l’horreur pour quelques instants pour verser dans le drame. Car il y a du tragique dans Dorothy, voire même de la poésie, l’argument fantastique servant ici à dénoncer les coupables de malheurs passés tout en permettant à quelques parents de faire enfin le deuil de leurs enfants, décédés voilà dix ans. Le touchant succède donc au glaçant (notons un viol très brut et réaliste) dans ce maelström d’émotions qui sonne plutôt juste lorsqu’il évoque la perte d’un enfant et la difficulté d’accepter ces tristes évènements. On peut malgré tout craindre que le spectateur s’attendant à un film d’horreur pur et dur décroche de ce qui, à l’évidence, est plus une petite critique des sociétés renfermées sur elles-mêmes et perdues dans une religion qu’une grosse série B qui fait des taches sur la moquette.

 

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Certains seront également un peu dérangés par les influences un peu envahissantes de Merlet, qui n’hésite jamais à se reporter sur The Wicker Man, qu’elle doit particulièrement apprécier vu les nombreuses similitudes entre les deux films. C’est un défaut, Dorothy en a d’autres, mais aucun ne sont clairement rédhibitoires et viennent gâcher la fête. Ne serait-ce que visuellement, Merlet créant une toile peignant fort bien les gris décors d’une Irlande humide et dépouillée de joie avec pourtant un petit budget (367 000 € selon certains sites). En prime, la réalisatrice peut compter sur des acteurs de haut niveau, avec bien entendu une Carice Van Houten toujours très juste mais aussi et surtout la méconnue Jen Murray, actrice se mettant donc dans la peau de Dorothy, qui se retrouve à jouer cinq ou six personnalités toutes très différentes avec une maîtrise qui laisse incrédule. Rien que pour elle, mais pas seulement, cette petite production vaut clairement le détour et mérite plus d’exposition que ce qu’elle a eu droit jusqu’à maintenant. Certes, c’est imparfait, mais c’est aussi une proposition de fantastique qui, tout en se référant à de nombreuses productions passées, arrive à avoir une identité propre. Cela donne envie de se pencher sur The Last Son, film qu’elle a réalisé par la suite et qui traîne sur mes étagères depuis des lustres…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Agnès Merlet
  • Scénario : Agnès Merlet, Juliette Sales
  • Production : Marc Missonnier, Olivier Delbosc, James Flynn, Eric Jehelmann
  • Titres: Dorothy Mills (Grande-Bretagne)
  • Pays: France, Grande-Bretagne
  • Acteurs: Carice Van Houten, Jenn Murray, David Wilmot, Ger Ryan
  • Année: 2008

2 comments to Dorothy

  • Dirty Max 666  says:

    Une belle tentative de fantastique insulaire et européen avec une excellente Carice Van Houten (depuis « Black Book », je suis fan). Comme tu l’as judicieusement souligné, on pourrait classer ce « Dorothy » à côté de « Wake Wood » et « La dame en noir », car le film d’Agnès Merlet aurait très bien pu être produit par la nouvelle Hammer.

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