Adjust Your Tracking

Category: Documentaires Comments: 10 comments

Alors que l’on tente de nous faire comprendre que le format physique est obsolète et que l’avenir se trouve dans le dématérialisé et qu’il serait donc de bon ton de foutre à la poubelle nos DVD et Blu-Ray, une petite communauté d’irréductibles collectionneurs continue de ne jurer que par la VHS. Et c’est justement deux de ces magnétoscopes humains qui ont décidé de recueillir les impressions de leurs confrères pour analyser cette passion qui marche dans le sens inverse de la modernité.

 

Ca va vous paraître bizarre mais Adjust Your Tracking était la sortie que j’attendais le plus pour cette joyeuse année 2014, qui ne manquait par ailleurs pas de bons titres. Alors qu’Artus continue de nous balancer des brouettes entières de classiques du cinoche gothique bandant, qu’Uncut Movies a continué son petit bonhomme de chemin en démoulant un Humongous attendu par les mordus des années 80, que Crocofilms est entré dans la danse en apportant dans son sac à main écaillé quelques séries Z et bisseries inédites, que Le Chat qui Fume revient sur le devant de la scène en nous proposant de l’exploitation pure et dure, que Bach Films a tapé dans l’horreur à la bolognaise avec ses deux Joe D’Amato, que Sidonis Calysta prend les choses en main en nous offrant du Stuart Gordon resté trop longtemps sur le coté, alors que toutes ces bonnes choses tiennent la promesse d’égayer nos étagères, c’est un petit documentaire aux frontières de l’amateurisme que j’attendais le plus, sorti la semaine dernière chez Ecstasy of Films, éditeur qui n’a par ailleurs pas chômé cette année lui non plus. Pour vous dire à quel point je faisais les cent pas en attendant la sortie d’Adjust Your Tracking, je me suis prêté au jeu de la précommande, truc que je ne fais jamais. Mais pour le coup, impossible de prendre le risque de passer à coté, d’autant qu’était offert avec la galette un poster reproduisant la très belle affiche du projet, qui voit un brave homme au sommet d’une montagne de cassettes soulever une VHS (on l’imagine presque crier « Par le pouvoir du crâne ancestral! ») tandis que brûlent autour de lui les vidéoclubs. Pour enjoliver le tout, une masse de bandes s’envolent tandis que les monstruosités qu’elles représentent s’échappent de leurs cartons. L’Enfer des Zombies, Rosemary’s Killer, The Exterminator 2, The Deadly Spawn, Snuff et bien d’autres représentants de la glorieuse époque de la cinéphilie déviante eighties s’invitent à la fête et nous rassurent quand au contenu du DVD. C’est old-school, ça retrouve ces couleurs orangées, c’est presque épique dans son propre sens, bref visuellement c’est déjà la pure classe!

 

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Vous me direz, cela n’explique en rien pourquoi j’attendais avec tant d’impatience le docu, car une belle affiche même la dernière des séries Z bolivienne peut s’en payer une. Il se trouve que voilà quelques années, je me faisais parfois bien chier le soir et je ne trouvais rien de mieux à faire que de naviguer dans cet océan rempli de chats qui font des conneries et de Coréens qui dansent comme des demeurés qu’est Youtube. C’est dans ces eaux souvent peu intéressantes que je finis par tomber sur un navire nommé VHS Shitfest. Kézako ? Tout simplement la chaine de deux passionnés du support que vous imaginez et qui se filment en train de montrer leurs dernières acquisitions, généralement choppées dans des vides-greniers ou des vieux vidéoclubs à l’article de la mort. Tout cela n’avait bien évidemment qu’un intérêt mince, mais c’était l’occasion de voir de belles pochettes de VHS, de découvrir des titres de séries ultra Z qui ne sortiront jamais ici et qui ne tomberont même jamais sur des sites de téléchargement. Fort sympathiques, Dan Kinem et Tim May, le duo de choc derrière cette série de vidéos, y dévoilaient le plus naturellement du monde leurs dernières prises et ces petits instants de vérité étaient bien agréables, dommage qu’ils aient par ailleurs sérieusement ralenti leur diffusion… Tout cela pour dire que j’attendais donc de pied ferme Adjust your Tracking qui pour l’occasion voit Kinem s’associer à Levi Peretic, May se chargeant ici du rôle d’assistant-caméra. Alors, la déception est arrivée oui ou non ? Ce ne serait pas surprenant puisque tout le monde sait qu’à trop attendre quelque-chose on met déjà un pied dans la tombe du désenchantement. Pas de mystères inutiles: non, je n’ai pas été déçu, et oui le docu déchire!

 

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Remballez vos manuels de psycho et d’anthropologie, le propos d’Adjust your Tracking n’est jamais celui de reporters étudiant des fourmis. Kinem et Peretic sont tout aussi mordus de la VHS que ceux qu’ils interviewent et il n’est jamais réellement question de prendre un recul particulier sur le phénomène voulant que ces braves hommes empilent les vieilles bandes crasseuses chez eux. Car nous parlons ici de collectionneurs fous dont les pièces sont de petits vidéoclubs en devenir, quand ils n’en sont pas déjà (voir le passage sur ce mec qui a recréé un vidéoclub dans sa cave!). Les bandes Z se colonisent donc dans tous les coins et il n’est pas question pour Kinem et Peretic de poser des questions à hauteur psychologique à leurs interlocuteurs, comprendre leur passion étant moins important que la partager. C’est donc plutôt à un défilé d’anecdotes que nous assistons qu’à un creusage de caboche, même si bien évidemment la question du pourquoi du comment est abordée à un moment ou un autre. Mais le but est plutôt ici de découvrir le quotidien de ces hommes (peu de femmes à l’horizon) qui se créent des cavernes de bandes magnétiques et qui discutent donc de leurs dépenses, de ce qu’ils sont prêts à faire pour dénicher une VHS, de leurs découvertes les plus étranges, de leurs déceptions, des relations avec les compagnes (qui ne comprennent pas toujours cet engouement), de l’amitié entre collectionneurs, de la manière dont ils organisent leurs trésors pelliculés,… On sourit souvent devant les historiettes de ces gaillards, forcément sympathiques pour des fêlés comme vous et moi puisqu’ils le sont également et que nous parlons le même langage qu’eux. Certains passages sont donc forcément très drôles, comme lorsque l’un des types se met à expliquer qu’il est tombé sur une VHS à l’odeur abominable ou lorsqu’un autre explique qu’il classe toutes ses VHS par genre et sous-genre, jusqu’à l’absurde puise la partie « slasher » renferme des sous-sections comme « slasher vacanciers », « slasher bricoleurs »,…

 

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Peu de stars devant la caméra par ailleurs, ces hommes étant de simples fans comme vous et moi, qui ont généralement un site ou un blog connu aux USA, quelques uns sont des journalistes (on retrouve un scribouillard de l’excellente revue Horrorhound, un autre de Fangoria), d’autres ont réalisé une série Z à l’époque, mais tous sont bien évidemment très confidentiels par chez nous. La seule personnalité que vous reconnaitrez aisément est ce bon vieux Lloyd Kaufman de Troma, qui est bien placé pour discuter des cassettes puisque sa firme connut le succès grâce au phénomène dans les années 80. Les amoureux de death metal reconnaitront peut-être aussi Putrid, artiste à l’origine des logos ou cover d’albums de groupes qui sortent du cimetière comme Hooded Menace, Coffins, Autopsy ou Acid Witch. Sans surprise, c’est un parfum de nostalgie qui va nous entourer durant les 80 minutes que durent Adjust your Tracking, ces braves gars étant tous restés coincés dans les vidéoclubs eighties et c’est avec émotion et le sourire aux lèvres qu’ils se remémorent leurs passages dans ces antres de la cinéphilie déviante, où l’on pouvait trouver les œuvres les plus improbables, dont la moitié n’a jamais été éditée sous un autre format et ne le sera d’ailleurs sans doute jamais. A moins que le docu ne fasse bouger les choses ? Quelques effets se font déjà ressentir, notamment concernant un certain film du nom de Tales from the Quadead Zone. Vous ne connaissez pas ? Ne vous en faites pas, c’est normal, mais ces bouffeurs de VHS le connaissent fort bien puisque, rarissime, la cassette s’est vendue à plus de 600 dollars sur eBay, la plupart des intervenants du docu s’étant par ailleurs battus par enchères interposées pour la posséder. Mais suite à ce remue-ménage raconté dans Adjust your Tracking, qui prenait presque des allures de thriller par ailleurs, l’un des possesseurs de la VHS visible dans le documentaire a décidé de contacter le réalisateur Chester Novell Turner, à qui l’on doit également Black Devil Doll. Le metteur en scène amateur avait pris sa retraite après ces deux séries plus Z que Z et fut tiré jusqu’à une convention organisée par les collectionneurs et découvrit qu’il avait quelques fans, ce qui le poussa à annoncer qu’il tournerait une suite à Tales from the Quadead Zone!

 

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Visuellement, on est dans nos petits souliers puisque Kinem et Peretic ont décidé de donner une patte visuelle rappelant celle des VHS usagées. L’image saute, les couleurs dégueulent, quelques interférences apparaissent et cela ne pourrait mieux coller au sujet! D’autant que cela épouse les extraits des obscures bisseries qui émaillent le docu, des œuvres invraisemblables où l’on voit un barbu tuer une vieille, un jeune homme qui devient cannibale (et qui est peut-être le pire acteur jamais vu sur un écran) dans une forêt, un black grimé en clown menaçant un homme avec une voix bizarroïde avant de le tuer d’un coup de fourche,… Et c’est bien là tout le propos d’Adjust your Tracking: celui de vénérer l’étrange, ce qui est ignoré par le commun des mortels, ce dont personne ne veut. Et pour ces films rocambolesques jusqu’à l’extrême, la VHS était le meilleur moyen d’exister. C’est donc avec la larme à l’œil que l’on repense à cette époque bénie qui a été balayée d’un revers de la main par le modernisme et ce n’est que peu à peu que l’on se rend compte de ce que l’on perd: un peu de liberté. La liberté de voir ce que l’on veut, de découvrir des films faits entre potes dans leur garage avec trois bouteilles de ketchup, une liberté qui a peu à peu diminué lorsque les grandes enseignes ont posé leurs griffes sur le secteur, faisant fermer les petits vidéoclubs (les « mom and pop videoclubs » comme disent nos amis collectionneurs) pour leurs magasins aux allures de grandes surfaces ne proposant plus que du Michael Bay et du Adam Sandler et reléguant au four crématoire les séries B et Z qui ont eu le malheur de ne pas appartenir aux gros studios. Un constat amer que s’empressent de relativiser les intervenants, qui s’ils ont perdu le plaisir d’entrer dans un vidéoclub ont finalement trouvé celui de la chasse à la cassette rare! Un bel espoir que nous devrions prendre en exemple, car après tout, lorsque les DVD ne seront plus, remplacés par ces foutus fichiers de merde et le streaming auquel j’adresse un doigt levé, nous pourrons toujours nous offrir une activité nouvelle, celles d’aventuriers à la recherche de raretés, de leur graal personnel!

 

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Bon, ce petit regain de bonne humeur s’estompe immédiatement lorsque l’on se penche sur les bonus de la galette puisque l’on peut y suivre la fermeture de deux vidéoclubs, ce qui n’est pas très gai. Oui, tout de suite on range les confettis et on retire le CD de Patrick Sébastien… Reste que ces bonus sont très agréables à regarder et assez touchants, tout comme le petit Q&A auxquels les réalisateurs participent. On suivra également un petit reportage sur la convention organisée par deux collectionneurs et à laquelle Chester Novell Turner participa. La galette proposée par Ecstasy of Films est comme toujours avec eux de très grande qualité, leurs éditions valant toujours le prix, toujours très acceptable par ailleurs puisque l’éditeur est toujours attractif à ce niveau. On regrettera tout de même que les sous-titres soient un peu petits mais c’est du chipotage… C’est en tout cas le seul défaut trouvable à ce DVD et également au docu qu’il contient, que je recommande fortement vous vous en doutez bien. En prime, si vous commandez sur le site de l’éditeur, vous pourrez peut-être avoir le fameux poster puisqu’il leur en reste! Ne tardez donc pas car il n’y en aura sans doute pas pour tout le monde…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Dan Kinem et Levi Peretic
  • Pays: USA
  • Année: 2013

10 comments to Adjust Your Tracking

  • ingloriuscritik  says:

    super idée !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!(et en plus toxyc-ment argumenté !
    avec les go-go boys et ce Adjust Your Tracking , les docus , ils passeront par moi !(par mon lecteur pour être plus précis …)

  • Sam Soursas  says:

    Très très très sympa cette chro, de part la façon dont elle est amenée et par son sujet ! Bravo Rigs !

  • Princécranoir  says:

    Belle curiosité que ce docu sur des bouffeurs de bandes magnétiques. J’ai moi aussi quelques spécimens qui dorment au grenier. Je vais me pencher sérieusement sur leur cas.

  • Roggy  says:

    Un billet sentant bien l’amour du passionné pour les VHS et les films improbables qui en émanent. Pas mal de docs nostalgiques en ce moment sur des supports et un cinéma disparu, mais pas oublié notamment grâce à la crypte toxique…

  • ingloriuscritik  says:

    Belle chronique (j’ai attendu d’avoir vu le doc pour venir la lire) ,pour un film qui te ressemble au niveau de l’amour que tu porte au genre en mode support a bande !
    C’est d’ailleurs sur ton conseil que j’avais commandé ca , et aujourd’hui j’ai du mal a imaginer qu’une seule personne qui aime le genre que tu (nous) défends n’ai pas vu ce « truc » !
    « De la balle bébé » ! Et bravo pour ton papier… qui minimalise quelque peu le mien, LOL !
    Et gloire aux  » magnétoscopes humains « (excellent !)

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