Cheap Thrills

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Tout à un prix. Tout. Y compris votre vie, votre âme et votre petit doigt. Reste à savoir si vous seriez prêts à mettre votre conscience de coté durant quelques minutes pour quelques billets verts. Ne vous en faites pas, le réalisateur E.L. Katz va répondre à vos questions et vous aider à trouver votre juste prix.

 

« Donner la vie » et « gagner sa vie », deux expressions utilisées des milliers de fois par jour, rentrées dans l’inconscient collectif, mais qui sont pourtant si contradictoires. Si l’on nous « donne » la vie, pourquoi devons-nous encore la gagner ? N’était-elle pas déjà nôtre, donnée, dès la naissance ? Que nenni! Ce que vous pensiez en votre possession est en fait sur le marché et si vous n’avez pas le portefeuille suffisamment garni pour vous offrir vous-même, vous aurez le choix entre quitter cette si douce et bienveillante société ou être racheté par d’autres. C’est cette dernière option qui intéressa fortement Trent Haaga, scénariste bien connu des amoureux du grand Z puisqu’il débuta sur les chapeaux de roues en entrant dans l’écurie Troma pour y rédiger la quatrième aventure de ce bon vieux Toxie dans Citizen Toxie: Toxic Avenger 4. La suite, il la passera encore et toujours dans le monde du « low budget horror », principalement chez Full Moon, son nom étant attaché à la médiocre (pour être gentil) saga des Killjoy, clown démoniaque qui s’amuse à tuer qui lui passe sous le nez rouge. Producteur du deuxième opus mais également acteur caché derrière les maquillages du populaire bouffon (ça peut surprendre mais la saga est appréciée des zèdeux américains), Haaga ne s’arrêta tout de même pas à ces pitreries peu amusantes et accumulera les expériences, à divers postes. Il faut bien ça pour nourrir sa famille, le monde du cinéma horrifique fauché ne permettant pas vraiment de se la couler douce, les doigts de pied en éventail dans une piscine aux plongeoirs dorés. Dans ce monde, on se saigne pour en faire saigner d’autres, qui ont la chance d’être fictifs. Cette pensée aurait-elle germée dans l’esprit du scénariste ? On peut se le demander à la vue de Cheap Thrills, comédie violente et inclassable qui renvoie à la gueule de la société les inégalités qu’elle a mit plusieurs siècles à créer.

 

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Craig est dans une sacrée merde et c’est pas pour de faux: un avis d’expulsion plane au-dessus de sa tête et, pour ne rien arranger, il se fait virer de son petit job de garagiste. Ca la fout d’autant plus mal qu’il est père depuis quelques mois et que sa femme est sans emploi. Démuni, il décide d’aller se reposer dans un bar, pour oublier, si tant est que cela soit possible. Ce qui lui permet de retrouver un vieil ami, Vince, ancien compagnon de skateboard au travail louche, bien heureux de pouvoir ressasser le passé autour de quelques verres. Très vite, les deux hommes font la connaissance de Colin et Violet, couple friqué qui fête en cette belle soirée l’anniversaire de la belle jeune fille, deux fois moins âgée que son richissime époux. Très vite, le duo propose aux deux démunis de participer à une série de paris qui, à chaque fois, leur assure quelques billets verts. Plus le pari est risqué, plus la somme gagnée est haute. Et, à la clé, 250 000 dollars. De quoi voir venir, pour un Craig aux abois comme pour un Vince lassé de prendre des risques pour pouvoir manger et payer son loyer. Mais les gages à effectuer deviennent très vite plus malsains ou violents… De quelques jeux pas bien méchants comme se faire gifler par une fille ou retenir sa respiration le plus longtemps, on passe vite à tromper sa femme ou se couper un doigt… Mais amateurs de torture-porn, faites demi-tour, car Cheap Thrills n’est pas du genre à se vautrer dans la puérilité la plus putassière et ne compte pas se la jouer A Serbian Film pour faire passer son message (si tant est que le film serbe en possède un, ce dont l’auteur de ces lignes doute très fortement). Cheap Thrills n’est donc pas un film particulièrement gore et ne peut d’ailleurs pas être considéré comme un film d’horreur à proprement parler, rentrant plus volontiers dans la catégorie de la comédie noire. Très noire.

 

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La violence ici dépeinte est donc d’ordre plus psychologique que physique, même si cette dernière est bien évidemment présente. Poussés dans leurs derniers retranchements par Colin et Violet, Craig et Vince vont peu à peu se déchirer comme deux loups se disputant le même morceau de viande. Mais c’est définitivement la brutalité mentale qui frappe dans Cheap Thrills, celle qui naît entre les deux anciens compères, bien évidemment, l’un et l’autre se renvoyant la balle, se reprochant de vieilles histoires tout en se jalousant secrètement. Mais la plus dure est sans doute cette méchanceté sourde et cérébrale exercée par le couple BCBG, sympathique au premier abord, voire bienveillant, mais qui s’efface peu à peu au profit d’une manipulation totale. Celle que peuvent se permettre les hommes en haut de l’échelle sur ceux en bas, leur promettant ce qui leur manque, ce qui est nécessaire à leurs vies, contre quelques divertissements humiliants. Peu de sadisme dans les esprits de Colin et Violet, qui ne tentent pas de torturer physiquement leurs deux jouets d’un soir, mais juste de la complaisance dans le pouvoir. Les deux s’amusent secrètement de leurs deux chevaux de course, qui ne sont guère plus que des cobayes présents pour tester leur influence, et par extension celle de l’argent. Ils sont deux sales gosses qui jouent avec des insectes, dans le seul but de ressentir leur puissance. Pas de lutte des classes ici, quand bien même Vince et Craig pensent un temps voler l’argent de Colin, mais une soumission des faibles face aux forts, de la conscience face à l’argent. Raconté ainsi, le film semble être très clairement une œuvre noire au possible, ce qu’elle est, mais nous ne sommes pas dans le même registre qu’un Funny Games qui ne laissait aucun rayon de soleil transpercer sa coque d’acier. Cheap Thrills, lui, en dépit de ses velléités cérébrales, n’oublie jamais d’être divertissant, voire ludique. La structure scénaristique étant d’une implacable logique dans son escalade de mauvaises décisions prises par les personnages, le film se drape d’un rythme qui ne laisse passer aucun temps morts. Et pour ne rien gâcher, le tout est drôle, vraiment drôle, certains gags étant dignes des meilleures comédies américaines de ces dernières années (la masturbation de Colin, fou rire garanti).

 

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Mais pareille entreprise, sans un bon réalisateur derrière la caméra, cela ne va jamais bien loin. C’est ici le jeune E.L. Katz qui s’y colle et ce pour sa première réalisation, quittant sa fonction de scénariste (on lui doit par exemple le script d’Autopsy) pour emballer ce petit jeu violent entre amis. Sacré baptême de l’air, par ailleurs, puisque petit budget oblige, le pauvre metteur en scène à fameusement stressé pour finir son film dans les temps, à savoir un peu moins de deux semaines, avec les quelques problèmes que cela implique (perte d’une scène)… Pour ses débuts de créateur d’images, il décide de se placer à hauteur d’homme, optant pour une caméra à l’épaule, ce qui peut en gêner certains (à titre personnel, cela à tendance à me sortir d’un film) mais colle finalement bien au sujet du film. Et cela ne l’empêche nullement d’emballer quelques belles séquences, tel ce plan où Craig s’apprête à commettre un acte d’une grande sauvagerie tandis que sont diffusées dans son dos des diapositives datant de quelques heures auparavant, le montrant avec son ami Vince, encore proches. Une image symbolique, soulignant que l’homme laisse son humanité derrière lui, pour survivre, manipulé par quelques marionnettistes cyniques… Mais sans de bons acteurs, ce huis-clos avec quatre personnages ne pourrait bien évidemment pas décoller. Heureusement, Katz s’est bien entouré, chacun étant à sa place, que ce soit un Ethan Embry (vu dans les séries Masters of Horror et Fear Itself) parfait dans les frusques de l’animal Vince, une Sara Paxton (The Inkeepers et le remake de La Dernière Maison sur la Gauche) magnifique et que l’on devine vénéneuse malgré sa tendresse affichée et, enfin, un hilarant David Koechner (Destination Finale 5) en Colin, ce qui ne le change pas puisque l’homme était déjà très drôle dans les Anchorman. Mais les regards se porteront principalement sur Pat Healy (The Inkeepers également), héros (si l’on peut dire) du film et qui fait parfaitement ressentir le lourd poids posé sur ses frêles épaules. Car de sa vie dépend celles de sa femme et de son enfant, une pression incroyable qui raisonnera probablement chez de nombreux spectateurs…

 

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Cheap Thrills vise donc juste et s’adresse à nous directement, nous questionnant sur ce que nous serions prêts à faire pour être à l’abri du besoin durant quelques années, sur ce que nous serions prêts à faire pour protéger notre famille. Intelligent sans oublier d’être amusant, violent sans rejeter l’humour, ce premier film du jeune Katz promet donc une belle carrière à son auteur et prouve que Trent Haaga est bon ailleurs que dans le Z fun et bas du front (et ce n’est pas nécessairement une insulte). Il y a en tout cas bien peu à reprocher à cette petite perle sortie de nulle part, dont le seul défaut est peut-être une fin un peu prévisible. Mais qu’importe l’arrivée, le marathon fut particulièrement réussi. L’une des plus belles surprises de ces dernières années. A ne pas louper.

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation : E.L. Katz
  • Scénario : Trent Haaga, David Chirchirillo
  • Production : Gabriel Cowan, Travis Stevens, John Suits
  • Pays: USA
  • Acteurs: Pat Healy, Ethan Embry, David Koechner, Sara Paxton
  • Année: 2013

4 comments to Cheap Thrills

  • Dirty Max 666  says:

    Encore un dvd à mettre dans mon panier ! Ce « Cheap thrills » se présente comme un jeu de massacre des plus jubilatoires. En plus, ce côté polar mâtiné de critique sociale est très attirant, tout comme son casting (« The innkeepers » !).

  • Roggy  says:

    Pas encore vu le film (qui a gagné le grand prix au PIFFF en 2013) mais ta chronique me donne bien envie de me rattraper. Je pense que le film est sympa et mérite, comme tu l’écris si bien, une vision.

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