L’Etrange Créature du Lac Noir

Category: Films Comments: 10 comments

Votre grand-mère trouve que les films d’horreur c’est sale et juste bon à changer les spectateurs en de dégueulasses Gremlins démonteurs de cinéma ? Il est donc grand temps de lui montrer qu’il y a un petit cœur qui bat en chacun de nos monstres préférés…

 

Le loup-garou qui s’attaque à sa bien-aimée malgré lui et doit mourir de ses mains féminines, la momie qui traverse les siècles pour retrouver une dulcinée perdue, le monstre de Frankenstein qui subit le plus mémorable râteau du septième art, le pauvre Dracula qui cherche le sosie de celle qu’il aimait, le docteur Jekyll qui tente vaille que vaille de protéger sa fiancée du violent Hyde qui sommeille en lui,… Il y a de l’amour dans l’air au pays des monstres et mieux vaut préparer vos mouchoirs car vous allez perdre du sel, les enfants. Et oui, on nous prend pour des tortionnaires en puissance, des cousins éloignés de Jack l’éventreur, des mangeurs de viscères qui feraient honte à George Eastman lui-même, en bref, de sales individus et des sans-cœur. Ce qui est plutôt injuste compte tenu du fait que le cinéma qui nous intéresse parle aussi souvent d’amour que faire se peut, surtout si l’on se réfère aux bandes survenues entre les années 20 et 70, car il est vrai que par la suite on n’attendait plus nécessairement les nuits de noces pour déshabiller la future mariée et dévoiler son opulente poitrine. C’est moins fin, moins classe, moins gentleman, mais c’est bien aussi. Mais auparavant, le genre s’alignait volontiers sur les besoins du cœur, bien des héros combattant la mort pour sauver leurs belles des griffes de la grande faucheuse, d’ailleurs régulièrement représentée par des amoureux transis. Les monstres ont le cœur qui fait « boom » et relance nos palpitants par la même occasion, humidifiant parfois nos petites mirettes face aux sorts peu enviables réservés à ces créatures de la nuit qui ont eu le malheur d’avoir des sentiments, de ressentir, abattus par des hommes incapables de dépasser les apparences et les différences. « More human han human » chantait Rob Zombie dans son premier groupe White Zombie, dans la volonté de souligner que la monstruosité n’a pas besoin d’un physique cyclopéen pour naître dans nos chairs. Et ce ne fut jamais aussi vrai que dans les locaux de la Universal, grande pourvoyeuse de monstres déprimés, et parfois déprimants, comme le fameux Gill-Man, héros malgré lui de L’Etrange Créature du Lac Noir, œuvre culte s’il en est et qui, en 1954, tenta de surfer sur la vague des films en 3D qui déferlait sur les cinoches des fifties, comme le génial L’Homme au Masque de Cire avec le grand Vincent Price, là encore un homme qui cherchait l’amour. Certes, c’était au travers de statues de cire, mais qui sommes nous pour juger ? Chacun ses mœurs et ses fantasmes, bordel de merde! Puisque The Creature from the Black Lagoon ressort en ce moment en relief via une édition Blu-Ray visiblement très complète (ne me demandez pas ce qu’elle vaut, c’est un simple DVD qui sert de support à cette chronique), autant en profiter pour mettre nos maillots de bain, la crème solaire et nous raser le torse pour aller tremper nos orteils dans un lagon briseur de cœurs…

 

creature1

 

Il y a des repas qui changent des vies. Tiens, prenons l’une des réceptions données lors du tournage de Citizen Kane, à laquelle assistait le producteur-acteur William Alland, qui jouait dans le film d’Orson Welles. Alors qu’il était tranquillement en train de s’envoyer des petits-fours et des dames blanches dans le gosier (bon en fait j’en sais rien, mais j’imagine), le voilà qui se retrouve à taper la discu avec un réalisateur mexicain du nom de Gabriel Figueroa, qui lui apprend quelques légendes locales. Et après lui avoir vanté les mérites des pattes de Speedy Gonzales (j’enjolive un peu comme vous le voyez) il lui conte le mythe d’une race étrange, coincée entre le poisson et l’humain. De quoi donner des idées à un producteur… Alland laissera donc mijoter le tout pendant dix ans et finira comme vous le savez par sortir tout cela, proposant à son ami Jack Arnold de tenir le projet entre ses mimines de réalisateur. Après tout, le duo a déjà bossé main dans la main sur Le Météore de la Nuit et cela évite d’avoir à recréer toute une dynamique, toute une prise de connaissance. Puisque la 3D marche bien en cette année 1953, période de la gestation du projet, il est décidé de taper dans le relief, qui par ailleurs ne sera pas vu par foule de spectateurs puisque le procédé sera bien vite oublié en 1954. Les modes, ça passe… Ce qui n’empêchera pas L’Etrange Créature du Lac Noir de se faire une place au soleil, le gloumoute étant même devenu un indispensable de la galerie monstrueuse de la Universal. Il en est même le dernier grand représentant, et l’un des plus populaires, ce qui prouve sa valeur puisque ce n’est pas donné à tous les démons de pouvoir parader au coté du reste du bestiaire classique, bien coincé entre le Drac’ et le Frank’. Il faut dire que le film d’Arnold est particulièrement réussi et que le monstre est tout simplement magnifique, ce qui n’a bien évidemment pas ralentit son ascension jusqu’au carré VIP des vilains sacrés du cinoche horrifique. L’histoire du Gill-Man, vous la connaissez sans doute, même si contrairement à ses collègues il ne bénéficia pas de nouvelles versions, juste de deux suites et de quelques démarquages comme Les Monstres de la Mer ou Le Continent des Hommes-Poissons, plutôt rares car les tritons sont moins populaires que les vampires (et sont sans doute plus chers à créer, aussi). Mais je vais tout de même vous la résumer, car je suis une bonne âme.

 

creature3

 

Alors qu’ils sont en pleine expédition en Amazonie, quelques chercheurs découvrent une étrange main fossilisée, coincée dans de la roche. Comme la pogne en question est palmée, nos scientifiques en déduisent que la bestiole qui y était rattachée venait de la flotte, ce qui les pousse tout naturellement à aller chercher dans le lagon situé non loin s’ils y trouvent des restes. Orteil, crâne, tibia, os du cul, peu importe, ils prennent tout. Ils vont d’ailleurs trouver mieux que ça puisqu’ils vont tomber nez-à-museau avec un Gill-Man toujours en vie, le dernier de son espèce, qui n’apprécie d’ailleurs pas trop qu’on vienne se tremper la raie dans ses eaux sombres. Enfin, tout dépend du sexe de la personne qui vient faire de la plongée, car lorsque c’est une jolie demoiselle, ça ne gêne plus notre saumon, qui trouve le temps de tomber amoureux et va donc tout faire pour kidnapper la donzelle. Sans surprise, les mâles n’apprécient pas l’idée et vont rivaliser d’idées pour capturer la bête, morte ou vive. Il y a toujours des emmerdeurs pour empêcher deux êtres de s’aimer, n’est-ce pas ? Bon, dans le lot il y a tout de même le petit-ami de la fille, qui a donc quelques excuses pour le coup, d’autant que la fille ne semble pas tellement ravie à l’idée de copuler avec notre Gill-Man, qui sera à coup sûr votre personnage favori du film. D’une part parce que les hommes sont relativement peu décrits ici, chacun étant limité à son rôle dans cette entreprise archéologique et à son tempérament, qui se résume généralement à « bien brave », « jolie et gentille » ou encore « ambitieux sans pitié ». Pas de quoi s’attacher outre-mesure à leurs bretelles, donc, ce qui laisse toute la place à notre gloumoute vert dont il est aisé de s’amouracher. Visiblement le dernier survivant de sa race, le Gill-Man subit probablement une solitude sans nom que vient transpercer la belle Kay Lawrence (jouée par Julie Adams), nymphe venue nager dans ses eaux. Elle pénètre son monde ténébreux et vient l’éclairer de son maillot blanc, la créature ne pouvant résister à son magnétisme, se lançant dans une nage qui ressemble plutôt à la danse de ballerines. Désormais piquée, la bestiole vient de mettre, sans le savoir, un pied dans la tombe, puisque c’est son besoin de se rapprocher de son aimée qui lui fait prendre des risques exagérés, comme monter sur l’embarcation, remplie d’hommes qui ne demandent que sa capture. Un kamikaze de l’amour que ce Gill-Man, qui s’avance vers sa perte alors que naît enfin l’espoir de mener une vie sociale avec une personne qui se rapproche de lui.

 

creature2

 

Car si les scientifiques veulent disséquer notre créature pour voir si elle est du même bois qu’eux, si c’est un ancêtre, le Gill-Man ne s’embarrasse pas de toute cette réflexion et reconnaît immédiatement la demoiselle comme son égal. Après tout, elle nage comme lui, un effet miroir étant rendu possible par la réalisation et les talents de nageur de Ricou Browning, la personne enfoncée dans le magnifique costume de la bête, qui doit donc imiter la belle… Il faut d’ailleurs louer sa performance, car il ne devait pas être aisé de nager aussi longtemps avec pareille combinaison sur le corps, ce qui ne l’empêche pas de se montrer très agile une fois dans la flotte… Si Browning fait des merveilles sous l’eau, c’est Ben Chapman qui prend la suite une fois au sol, lui aussi avec difficultés puisqu’ils ne pouvaient pas s’asseoir durant le tournage (essayez de rester debout durant plus de quatorze heures avec un costume moulant et un casque sur la gueule et vous verrez que ce n’est pas jovial!). Compliqué aussi de voir au travers des petits trous fait dans son masque, ce qui par ailleurs amènera quelques petits incidents, comme lorsqu’il devait porter Julie Adams dans la grotte et cognait la tête de la malheureuse aux parois! Ces hommes dans la peau du monstre méritent donc bien un bon gros pouce levé et il est indiscutable que leur présence à aidé le film à se faire un nom, en particulier Browning… Bien sûr, le chef d’orchestre de ce ballet aquatique reste Jack Arnold, qui propose donc un Universal Monster Movie diffèrent des autres puisqu’il n’est nullement question de cimetière brumeux, de manoirs mystérieux ou de châteaux lugubres mais bel et bien de la jungle solaire d’Amazonie. Un peu d’exotisme dans le cinéma monstrueux qui fait plaisir à voir, même si L’Etrange Créature du Lac Noir n’est bien évidemment pas la première bande à taper dans le tropical puisque de nombreux films de singes tueurs étaient passés par-là avant lui. Il n’empêche que c’est toujours un plaisir de revoir les décors du film, ce canal en apparence paradisiaque qui cache dans ses profondeurs un véritable monstre, relique de temps perdus, qui ne rechigne pas à déchiqueter ses adversaires en usant de ses griffes acérées.

 

creature4

 

Arnold se montre d’ailleurs fort généreux lorsqu’il s’agit de montrer le Gill-Man, qui ne reste pas longtemps en dehors de l’écran. Bien sûr, il apparaît d’abord par petits bouts, montrant ses jolis doigts griffus au départ avant de débarquer plus franchement à l’écran. Bien entendu, le spectateur actuel ne sera guère affolé par l’épouvante ici utilisée, on en a vu d’autres depuis, mais peur ou pas, on est tout de même bien heureux d’assister à un film d’époque qui parvient à esquiver le syndrome de la bavardise. Alors que certains autres films du studio blablataient plus qu’à leur tour, Arnold privilégie l’action et ne s’embarrasse que de quelques discussions sur les origines du monstre. Mais malgré tout le respect que l’on doit à un grand du fantastique comme Arnold, après tout on lui doit aussi Tarantula!, il faut bien reconnaître que le film doit tout autant au réalisateur des scènes aquatiques, à savoir James C. Havens. C’est d’ailleurs carrément une co-réalisation à ce niveau puisque les scènes sous l’eau sont non seulement aussi importantes, voire plus, que les scènes sur le plancher des vaches, mais elles sont en prime aussi nombreuses. Pour notre plus grand plaisir, d’ailleurs, puisque ces scènes sont elles aussi splendides et c’est un vrai bonheur de se balader dans ce royaume caché et constitué d’algues et de rochers avec notre amphibien préféré. Bien évidemment assez court (75 min), époque oblige, le film passe comme papa dans maman et ne laisse jamais le temps de bailler, même si on le voit très tard dans la nuit. Pas la peine de prendre des gants avec vous, on se connaît bien maintenant et vous l’aurez compris: vous tenez ici mon Universal Monster Movie favori, ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu du fait que j’aime à peu près tous les films de monstres du studio. The Creature from the Black Lagoon est l’un des plus tragique du lot, si ce n’est LE plus tragique, et il contient l’un des plus beaux monstre jamais couché sur pellicule. Beau et triste sans renier ses attributs de divertissement horrifique, le film de Jack Arnold et de Ricou Browning fait partie de ces indispensables qui n’ont pas pris une ride et qui garde ce qui se fait de mieux en matière d’horreur des eaux troubles. Plongez dedans, encore et encore, vous verrez, c’est bon pour la peau!

Rigs Mordo

 

creatureposter

 

  • Réalisation : Jack Arnold, James C. Havens
  • Scénario : Harry Essex, Arthur A. Ross
  • Production : William Alland pour la Universal
  • Titres: The Creature from the Black Lagoon (USA)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Julie Adams, Richard Carlson, Richard Denning, Ben Chapman, Ricou Browning
  • Année: 1954

10 comments to L’Etrange Créature du Lac Noir

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    L’un des plus beaux films Fantastique, en effet 🙂 Bien dit.
    Je n’ai probablement pas de quoi m’offrir ce BluRay que j’espère réussi, mais ça me donne certainement envie de redécouvrir ce classique.

    « le film passe comme papa dans maman et ne laisse jamais le temps de bailler »

    Mon dieu, mes chastes oreilles ! o_o

  • Oncle Jack  says:

    « LA » plus belle création des studios UNIVERSAL.
    Un chef d’œuvre indémodable qui méritait bien une ressortie en bluray.

  • Roggy  says:

    Une créature fort sympathique d’Universal qui préfigure, d’une certaine manière, ce que sera Godzilla avec son humain engoncé dans un costume. Casimir sort de ce corps ! 🙂

  • Dirty Max 666  says:

    Un classique du fantastique à la beauté intemporelle, un frisson poétique à l’élégance rare…Décidément, la créature de la crypte noire a bon goût en matière de cinoche (tu cites même l’attachant « Continent des Hommes-Poissons » dans ton article)! Sinon, y’a rien à faire, quand je pense au film de Jack Arnold, je revois aussitôt George Peppard sortant de l’eau avec le costume du Gill-man, dans « L’agence tous risques »…Ah, les souvenirs de jeunesse !

  • Princécranoir  says:

    Ah bah bravo ! A lire cet éloge irrésistiblement irrévérencieux de ce monstrueux « méleaudrame » de la Universal, voilà que me poussent les nageoires et que me grattent les écailles pour investir dans ce sympathique Blu-ray. Faut que l’Arnold (qui accordera à sa créature une revanche bien méritée, et avec un Eastwood en blouse blanche s’il vous plaît !) avait sous la main un brin d’ADN de King Kong, un fond de Tarzan, et une bonne dose de talents motivés, à commencer, tu as raison de le souligner, par un génial caméraman bien étanche (Cousteau en aurait bouffé son bonnet en voyant les images), et un Gill-Man en apnée parfaitement à l’aise dans son jardin aquatique.

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>