Blood Feast

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 A table les enfaaaants! Ce soir, ce sera une langue de vierge en entrée, puis on enchaînera sur les jambes de la donzelle pour finir par son cerveau! Le traiteur? Herschell Gordon Lewis, le pape du gore!

 

On ne le dira jamais assez: le porno mène à tout. Enfin, c’était vrai dans les années 60, pensez pas que vous allez devenir le nouveau Brad Pitt parce que vous avez posté sur Youporn les galipettes que vous venez de faire avec votre voisine. Ce serait bien trop facile, et trop plaisant. Mais il y a quarante ou cinquante ans de cela, réaliser un porno pouvait vous servir de carte de visite, de formation, et pouvait vous permettre de faire des films plus « respectables » par la suite. Comme William Lustig qui tourna quelques bandes aux fluides blancs avant de passer aux rouges avec Maniac. Mais un autre hurluberlu était passé des plaisirs aux tortures avec succès: le légendaire Herschell Gordon Lewis, qui fit ses débuts avec des « nudies », des bandes érotiques montrant des jeunes femmes qui se dénudent devant la caméra (ben oui, sinon ça n’a pas d’intérêt!). Pas vraiment du porno, pas réellement érotique non plus, juste des images friponnes pour satisfaire la gente masculine, à l’époque pas encore habituée aux adolescentes qui font caca dans une coupe. Mais filmer des paires de seins ne devait plus suffire à Lewis, qui va créer un genre: le film gore. Le réalisateur et son producteur se disent en effet que le meilleur moyen de gagner de l’argent sur le marché cinématographique est de sortir un truc que les gros studios n’aborderont jamais, les amenant sur les terres suffocantes et sanglantes de l’horreur extrême (ils ne se doutaient pas que vingt ans plus tard ces mêmes studios produiraient des Vendredi 13 ou Griffes de la Nuit assez généreux eux aussi…). C’est donc avec un budget riquiqui (25 000 $) qu’ils se lancent dans l’aventure Blood Feast, premier film gore d’une longue série pour Lewis, qui reviendra au genre à plusieurs reprises par la suite avec le culte 2000 Maniacs! ou encore The Wizard of Gore.

 

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Blood Feast (ou Orgie Sanglante en France, un titre un brin mensonger qui n’est plus utilisé) a tout du film d’exploitation pur et dur, dont le seul but est de satisfaire les bas instincts des spectateurs venus voir un spectacle que les cinémas traditionnels ne lui offrent pas: de la nudité et du sang. Dès lors, la qualité du scénario est accessoire et peut s’en tenir à trois ou quatre lignes tant qu’il garantit la boucherie espérée. Et cette boucherie, elle sera pratiquée par Fuad Ramses, un épicier égyptien adepte de la déesse Ishtar, une divinité qu’il compte bien faire revivre en lui offrant un rituel des plus raffinés, à base de membres cuits de jeunes vierges. Notre croyant part donc à la chasse aux jeunes filles, les découpant en petit morceaux pour ensuite les mettre au four pour les cuisiner comme il se doit tandis que la police patine et que la population s’affole. Avouons que ces disparitions ne sont pas faites pour rassurer la mère Fremont, qui va tout de même organiser une fête d’anniversaire à sa fille et dont le traiteur sera… Fuad Ramses! L’égyptien fou voit là une bonne occasion de parfaire son rituel en découpant la jeune fille de la famille, Suzette, qu’il verrait bien en crêpe sur l’autel d’Ishtar. Une histoire des plus rudimentaires mais qui suffira bien à remplir la petite heure que dure le film et qui donnera une bonne excuse à Lewis pour filmer de la barbaque. Ce qu’il compte faire avec application.

 

 

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Crâne explosé dont s’écoule une cervelle, langue sectionnée, œil crevé, jambe arrachée, Lewis nous sort le menu de son festin sanglant et fait sensation pour l’époque. Alors bien sûr, il ne faut pas s’attendre à des effets spéciaux dignes de ceux de Tom Savini, Rick Baker ou Rob Bottin, ceux de Blood Feast étant réduits à des mains de mannequins tachées de coulis de fraise ou à des côtes de porc et des saucisses placées sur les actrices. Mais pour l’époque, c’était quasiment du jamais vu. Bien sûr, les spectateurs avaient déjà vu quelques scènes gores ici ou là, mais elles étaient soit en noir et blanc, soit assez gentilles (les productions Hammer, par exemple), alors côte de porc ou pas, la boucherie Blood Feast fit sensation puisqu’étant le premier film entièrement articulé autour de ses scènes barbares. Une première qui fait entrer le film dans la légende et qui auréole son auteur. Mais un film ne peut pas se juger seulement à sa seule valeur historique et c’est là que le cas Lewis coince un peu. Filmé en moins de deux semaines, le premier film d’horreur du père Herschell accuse forcément le coup. Plans simples, mouvements de caméras inexistants ou alors maladroits (on a parfois l’impression qu’Herschell essaie de rattraper ses acteurs, qui auraient bougé trop vite) et des comédiens pour la plupart assez mauvais, un défaut que le réalisateur reconnaît volontiers, lui qui se moque de l’intelligence limitée de l’interprète de son Ramses. Idem lorsqu’il s’agit de « vanter » son actrice principale, pour lui meilleur au lit que devant les caméras. Ca a le mérite d’être clair bien que cela ne soit pas particulièrement classe. Vous me direz, ça colle avec l’esprit du film.

 

 

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Si bien sûr Blood Feast est intéressant pour son histoire dans le gore, il l’est également pour le passage d’une époque à une autre qu’il représente. Car si son coté moderne est clairement défini par ses effusions sanglantes alors naissantes dans les années 60, il garde pourtant un pied dans le cinéma plus ancien via sa réalisation, qui n’est pas sans rappeler les années 30. Les personnages évoluent en effet dans le décor, comme dans une pièce de théâtre, avec le même plan fixe pendant une minute ou deux, comme trente ans auparavant. Rétrogrades aussi ces plans sur les yeux de Ramses, qui rappellent ceux, hypnotiques, de Béla Lugosi dans White Zombie, tout comme ces transitions à base de pancartes de magasins pour nous montrer où se déroule l’action. Blood Feast a donc le cul entre deux époques, comme si les vieux films de monstres de la Universal se retrouvaient propulsés dans un monde plus réel mais aussi plus grand-guignolesque et sanglant (le théâtre du Grand-Guignol étant l’influence première du film). En résulte un spectacle étonnant, transgenre, et assez amusant en définitive. D’autant que Lewis se permet quelques pointes d’humour, comme lorsque cette mère de famille lance un merveilleux « les invités n’auront qu’à manger des sandwichs » lorsqu’elle remarque que Ramses voulait à l’origine leur faire manger une jambe coupée. Une panique contenue.

 

 

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Mais le fait que Blood Feast verse ça et là dans l’humour volontaire ne veut pas dire qu’il ne devra pas subir les foudres de l’involontaire. Car soit Lewis n’aime pas trop la police, soit son scénario est mal foutu. Car les flics sont certainement parmi les plus cons vus au cinéma, l’inspecteur principal du film ayant tous les éléments sous le nez sans que la solution ne lui vienne à l’esprit. Le mec étudie l’Egypte, à un cours sur Ishtar (comme par hasard), retrouve quelques heures plus tard une fille au visage découpé par le tueur et qui ne peut crier que « Itar! Itar! » et il ne fait pas le lien! Et lorsque quelqu’un lui explique que Ishtar a besoin d’un festin de sang pour renaître, il ne tilte pas plus! Tout le monde ne peut pas être un Columbo en puissance, mais tout de même! Cela n’empêche pas le film de toucher sa cible: il est divertissant et offre le spectacle promis. Et s’il lui arrive d’être drôle, il est nappé d’une ambiance morbide et étrange, quelque part entre le kitsch et le glauque, le tout bien aidé par une musique à base de percussions, répétitive mais très efficace. Pas étonnant que plusieurs groupes de Death Metal (genre musical gore par excellence) se soient inspiré du film pour écrire quelques chansonnettes lugubres: il y a de tout dans Blood Feast et on y pioche un peu ce qu’on veut. Un pur film d’exploitation, qui aura fait le bonheur de ses producteurs (il a rapporté près de 4 millions alors qu’il n’a rien couté), qui ont eu la bonne idée de distribuer des sacs à vomi dans les salles. Il faut croire que le film aura fait dégueuler longtemps puisqu’il fut banni dans plusieurs pays, censuré dans d’autres, tombant même sur la liste des Video Nasties, ces VHS prohibées en Grande-Bretagne. Pas mal pour un petit film fait en neuf jours…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Herschell Gordon Lewis
  • Scénarisation: Allison Louise Downe
  • Production: David F. Friedman
  • Titres Alternatifs: Orgie Sanglante (France)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Mal Arnol, William Kerwin, Connie Mason
  • Année: 1963

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