La Marque du Vampire

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Si l’on peut légitimement se plaindre du trop plein de remakes à notre époque actuelle (et comble de l’horreur, c’est un Suspiria new-age qui pointe le bout de son nez), il faut bien admettre que le principe n’est pas nouveau et était largement plus usité dans les années 20 et 30… Oui mais à l’époque, ils avaient de bonnes excuses!

 

Attention, cette chronique spoile l’intrigue du film!

 

Car oui, mes amis, les remakes étaient presque nécessaires dans une époque où la télévision, les VHS, DVD, Blu-Ray et le téléchargement, légal ou non, n’existaient pas. Le seul moyen de voir un film était de se déplacer jusqu’aux cinoches qui, comme vous vous en doutez, ne diffusaient qu’un temps chaque pelloche. Pour les voir ou revoir, il fallait donc attendre patiemment qu’elles soient rediffusées. Ou remakées, donc! Ce qui était fréquemment le cas, les studios profitant des avancées technologiques, à l’époque en mutation constante, pour raconter à nouveau des histoires qui ont fait leurs preuves quelques années auparavant. On ne compte dès lors plus les nouvelles versions sur les expériences de Frankenstein, celles sur Dracula ou sur le jeu de chimiste du Dr. Jekyll. Et comme le public d’alors n’avait pas forcément la chance de voir tel ou tel récit lors de sa sortie sur les écrans, les concepteurs en profitaient largement pour recycler leurs œuvres. C’est ce bon vieux Tod Browning qui nous occupe aujourd’hui, réalisateur clé du cinéma d’épouvante des débuts, qui officiera dans la production cinématographique dès les années 1910 et est surtout connu pour son Dracula avec Bela Lugosi et son Freak, la monstrueuse parade, deux pépites cultes s’il en est, qui va donc en 1935 aller piocher dans son « back-catalogue » pour ressortir de l’oubli son London after Midnight (1927), qui voyait le célèbre Lon Chaney senior se déguiser en vampire pour tenter d’attraper un meurtrier. Un film depuis lors perdu et rendu culte pour l’aura de mystère qui l’entoure, le visage maquillé de l’enquêteur se faisant passer pour un suceur de sang étant devenu une figure incontournable du fantastique, le gaillard se mêlant volontiers aux momies, créature de Frankenstein, vampire, loup-garou et autres tritons. Il faut dire qu’avec son sourire dévoilant une dentition pointue et ses yeux aussi sadiques que rigolards, ce faux vampire se fond parfaitement dans le décor. Mais rendu muet par les obligations du cinéma des années 20, notre légendaire personnage à la mâchoire acérée pouvait bien se permettre un retour au temps du parlant. Ce qui aurait pu se faire dès 1935 avec La Marque du Vampire, titre français de Mark of the Vampire, traduction frenchie utilisée chez nous alors que le film n’est visiblement jamais sorti chez nous sous quelque forme que ce soit… Mais malheureusement pour le héros Londonien, de son retour il ne sera rien.

 

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Browning se retrouve donc à nouveau metteur en scène d’une histoire criminelle, celle qui touche Sir Karell Borotyn, retrouvé mort dans son bureau avec deux trous dans la gorge. Pour l’entourage du défunt, il n’y a guère de doute, ceux qui ont fait le coup sont le comte Mora (Bela Lugosi) et sa fille Luna, deux êtres étranges et réputés comme étant des vampires, vivant dans une sombre demeure non loin de là. Mais l’inspecteur Neumann (Lionel Atwill) refuse de croire à cette explication fantasque, persuadé que le meurtrier est tout ce qu’il y a de plus humain. Mais lorsque le sinistre Mora et sa progéniture se mettent à rôder autour de la demeure des Borotyn dans le but à peine masqué de s’emparer de la fille du mort, la belle Irena, les occupants du domaine des Borotyn n’ont plus le choix et doivent se résoudre à appeler le professeur Zelen (Lionel Barrymore), spécialiste des sciences occultes qui pourra donc protéger la jeune fille des assauts des amateurs de suçons saignants. Difficile de ne pas penser au mythe de Dracula en voyant Mark of the Vampire de Tod Browning, qui signe ici l’un de ses derniers métrages, puisque l’attrait des vampires pour la jeune fille et la venue d’un spécialiste des manifestations fantastiques venu protéger la pauvre proie renvoie forcément au roman de Bram Stoker et ses différentes adaptations. Il est d’ailleurs assez surprenant de voir Browning s’auto-citer ainsi, lui qui a réalisé le Dracula millésimé 1931, l’artiste reprenant toutes les figures qui ont fait le succès de son film le plus connu, du confrère de Van Helsing au vampire reprenant l’obligatoire Bela Lugosi comme incarnation de chair. Certes, cette Marque du Vampire s’auréole plus volontiers d’une aura de thriller que son précédent essai vampirique, mais tout de même… On retrouve des décors qui rappellent l’antre de Vlad Tepes, les chauves-souris et grosses mygales font leur apparition, tout comme l’obligatoire vieux cimetière. Certes, c’est là le décorum habituel du cinéma horrifique des années 30 et si les autres le réutilisent à l’envie, il n’y a pas de raison pour que Browning en soit empêché à son tour. Il reprend d’ailleurs l’intrigue, les décors et les personnages de London After Midnight, et ne modifie que quelques circonstances ou noms, la grande majorité du film ressemblant énormément à son mythique modèle!

 

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Ainsi, les changements au niveau de nos amis les vampires se font surtout au niveau de leurs looks puisqu’ils sont très éloignés de ceux du film de 1927. Exite les grandes dents, le chapeau, le dos vouté du mâle, qui avec les traits de Lugosi devient plus classique, comme un frère jumeau de Dracula (forcément!). Quant à Luna, elle opte pour des cheveux longs et un aspect moins zombiesque et plus malsain. Ce qui ne veut pas dire que l’on regrettera sa présence, bien au contraire, puisque la vampiresse est incarnée par Carrol Borland. Une sacrée actrice celle-ci, qui avait déjà croisé le chemin du Lugosi puisqu’elle fut l’une de ses victimes dans une pièce où le génial Hongrois incarnait à nouveau Dracula, le légendaire Bela ayant lui-même suggéré de prendre la mamzelle dans la troupe suite à une correspondance entretenue avec cette dernière, qui devint plus ou moins sa protégée. Une image qu’elle entretiendra d’ailleurs longtemps, allant jusqu’à arranger un peu la vérité, décrivant à qui voulait l’entendre les funérailles de Lugosi alors qu’elle n’y assista même pas! Celle qui tourna pour Fred Olen Ray (dans Scalps et Bio-Hazard) et décéda en 1994 des suites d’une pneumonie écrivit également une nouvelle, Countess Dracula, preuve qu’elle capitalisait encore pas mal sur ses différents rôles auprès du prince des ténèbres (et je ne parle pas d’Ozzy Osbourne!). Elle pouvait se le permettre d’ailleurs puisque son rôle de Luna est généralement considéré comme l’incarnation la plus influente de la femme-vampire. Il est vrai qu’il est difficile de ne pas voir des similitudes entre son look et celui de la culte Vampira, par exemple, qui la singera légèrement dans Plan 9 from Outer Space. C’est donc à Luna que nous devons la figure de la vampirette au teint blafard et aux longs cheveux de charbon. Une tignasse si longue que la demoiselle était souvent moquée pour porter « la perruque la plus longue de tout Hollywood », ce dont elle se défendait d’ailleurs en assurant que c’était là sa crinière naturelle. Allez savoir! Reste qu’elle aide bien à donner une atmosphère vaporeuse à l’ensemble, sa silhouette fantomatique allant de paire avec la brume qui l’accompagne quelquefois ou les toiles d’araignées qui l’entourent… Le front proéminent et les sourcils tranchants, la belle est parfaite en vampire taiseuse, bien encadrée il est vrai par son « padre ». Car Lugosi est généralement derrière elle, égal à lui-même, c’est-à-dire toujours impeccable même quand il n’a rien à faire, comme ici puisque les deux monstres ne pipent mot durant tout le film ou presque. Mais qu’importe, Lugosi c’est un regard, une présence, une prestance, un hypnotisme de tous les instants. Notons que la star du génial White Zombie arbore ici un étrange trou dans la tempe qui n’est jamais expliqué dans le film. Et pour cause, la raison de cette blessure est racontée dans une scène coupée!

 

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Car du rab, il y en a eu sur la table de montage, la MGM décidant de tailler dans le lard pour ne garder que le principal, ce qui donne par ailleurs un rythme particulièrement haché et quelques séquences qui semblent sorties de nulle part, comme une introduction avec une bohémienne aux prises avec une main squelettique. Ces scènes manquantes étaient visiblement très intéressantes, ce qui rend leur disparition fort dommageable, puisque l’on y apprenait que le brave Mora aurait usé de l’inceste sur sa fille Luna, ce qui l’a condamné à l’éternité en tant que suceur de sang (on ne saura jamais le pourquoi du comment, par contre) et l’a poussé à se suicider, ce qui explique le trou dans sa caboche. Pourquoi Luna fut vampirisée à son tour ? On n’en sait rien et à vrai dire on n’en saura jamais rien puisque de toute façon tout cela n’est qu’une vaste mascarade, nos deux protagonistes n’étant pas plus des vampires que des pinces à linge. Car comme vous vous en doutez en ayant lu le petit résumé de London after Midnight, nos deux goules ne sont en fait que des humains déguisés, ici des acteurs payés par l’inspecteur incarné par Atwill et par le Professeur Zelen, joué par Barrymore. Petite différence donc avec l’original dans lequel c’était l’inspecteur lui-même qui se grimait en être démoniaque pour pousser à la faute un assassin. Le principe reste cependant le même ici, La Marque du Vampire étant avant tout une œuvre policière, avec certes une grosse haleine de film horrifique. On regrettera d’ailleurs que les forces ne soient pas inversés car il faut bien reconnaître que le récit flicard n’est pas plus palpitant que cela, guère aidé par une narration pas toujours très claire, quelques personnages inutiles et, de manière générale, des protagonistes peu attachants. J’ai beau avoir toute la sympathie du monde pour l’excellent Lionel Atwill (Masques de Cire, Le Fils de Frankenstein,…) et avoir une grande considération pour le tout aussi grand Lionel Barrymore (frère de John Barrymore, le Jekyll/Hyde du film de 1920), il faut bien admettre qu’on ne leur donne pas grand-chose pour composer de grands rôles… Tous ne sont que des silhouettes, des pions sur l’échiquier, et n’aident guère à rendre le spectacle impliquant. Le seul à sortir un peu du lot est le majordome froussard, qui crie à la moindre occasion et amène donc un peu d’humour plutôt bienvenu.

 

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On s’ennuie donc un peu en suivant d’un œil endormi l’enquête menée sans grande passion et c’est bien évidemment lors des séquences horrifiques que le bisseux se réveillera. Il faut dire qu’elles sont sacrément bonnes, dotées d’un kitsch savoureux qui apportera à l’amateur d’horreur des années 30 tout ce qu’il est venu chercher: des décors qui claquent! Alors oui, les araignées et chauves-souris ne sont pas crédibles pour un sou (d’ailleurs, l’une des arachnides ressemble plus à un crabe qu’à une tarentule) et on devine les fils à leurs démarches raides comme le visage de Steven Seagal. Mais cela fait partie aussi du plaisir, non ? Notons d’ailleurs que tous les effets ne sont pas loupés et que la mystérieuse Luna s’offre une descente majestueuse en déployant ses ailes et se posant avec une grâce plutôt impressionnante. Alors c’est certain, si vous tentez de voir Mark of the Vampire (disponible en DVD espagnol, sans langue française cependant) avec à l’esprit l’espoir de voir un véritable pendant des productions de la Universal, c’est perdu d’avance car nous avons là un film qui s’inscrit nettement plus dans une optique de série B, qui plus est à la limite du satirique. Mais voilà, tout l’attirail du parfait petit film d’horreur cliché (et c’est pas un gros mot dans ma bouche, j’adore ça!) fait de ce Browning une petite œuvre sympathique, un peu chiante mais fort agréable lors de ses séquences d’épouvante. Et puis avec ses fausses araignées et ses chauves-souris en plastique, on a là le parfait film pour Halloween, non ?

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Tod Browning
  • Scénarisation: Guy Endore, Bernard Schubert
  • Producteurs: MGM
  • Titres: Mark of the Vampire (USA)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Lionel Barrymore, Lionel Atwill, Bela Lugosi, Caroll Borland
  • Année: 1935

6 comments to La Marque du Vampire

  • Roggy  says:

    Tout à fait d’accord avec toi pour un film d’Halloween 🙂 Un cinéma rafraîchissant, n’ayant pas les moyens techniques d’aujourd’hui, ce qui le rend encore plus sympathique. Ca fait du bien un peu d’innocence dans ce monde de CGI… Heureusement qu’il y des Rigs Mordo pour parler de films de 1935 et de nous les faire aimer !

  • Dirty Max 666  says:

    Pas le meilleur Browning, mais une belle atmosphère horrifique (30’s style) et une conclusion pour le moins inattendue ! Il fallait oser ! J’aime aussi beaucoup le duo très « iconique » formé par Bela Lugosi et Caroll Borland. Ils évoquent immédiatement les films de monstres de l’entre-deux-guerres, à l’instar du couple Boris Karloff/Elsa Lanchester dans « La fiancée de Frankenstein ».

  • Princécranoir  says:

    C’est sûr, c’est un Browning petit calibre 😉 mais il est resté mythique grâce à son étonnant twist. Il me semble d’ailleurs à ce titre plus intéressant que le très théâtral « Dracula », apportant un regard neuf sur le monstre qui se confirmera avec son chef d’œuvre maudit « Freaks ». On peut en tous cas dire merci à monsieur Brion qui a programmé plusieurs fois ce film dans son excellent Cinéma de Minuit.

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