L’Enfant du Diable

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Alors que ces Messieurs gérant le cinéma horrifique actuel s’évertuent à nous faire visiter de nouvelles maisons hantées au fil des Conjuring, Insidious et autres La Dame en Noir, il est sans doute temps d’aller chercher les logements plus anciens qui servirent probablement d‘exemples!

 

La mémoire cinéphilique est courte, trop courte, et il lui faut généralement une ressortie sur un support ou un autre pour que reviennent à l’esprit de doux souvenirs passés. Un peu oublié est donc The Changeling, ou L’Enfant du Diable si vous préférez sa traduction française assez idiote puisque le grand cornu rougeaud ne pointe jamais le bout de son nez crochu dans ce film canadien sorti en 1980. Une réalisation Peter Medak, metteur en scène dont la suite de la carrière se fera principalement dans les séries télévisées et dans quelques œuvres horrifiques, comme La Mutante 2. Medak n’était pourtant pas le premier choix des producteurs, dont Joel B. Michaels qui mettra également en route Universal Soldier, Stargate et les deux derniers films Terminator sortis, qui aurait bien vu Tony Richardson (La Chambre Obscure, le Hamlet de 1969) derrière la caméra. Mais le britannique refusera la proposition, visiblement peu aligné sur les exigences artistiques de ses producteurs. Bonne chose pour Medak, qui va avoir l’insigne honneur d’ajouter une corde à son arc déjà bien garni en fléchettes (il a déjà réalisé cinq films) en tournant une « petite » œuvre horrifique qui finira par gagner pas mal de récompenses et se créer une réputation fort enviable. Preuve de la réussite de The Changeling: l’italien Per Sempre, en fait un épisode de la série Brivido Giallo de Lamberto Bava qui, sur certains territoires, se faisait passer pour une suite, forcément non-officielle, du film de Medak. Quand les ritals reprennent un nom pour y ajouter un numéro, c’est forcément parce qu’ils risquent de mieux écouler leur production! Il faut d’ailleurs bien dire qu’on comprend l’engouement transalpin à la vue de cet Enfant du Diable fort intéressant, d’autant que le scénario se base sur une « histoire vraie », ce qui nous rappelle que The Conjuring n’aura décidément rien inventé… Pour le coup, ce sont les évènements vécus par l’écrivain Russel Hunter dans une maison de Denver qui serviront de socle à cette production sans doute venue au monde suite au succès d’Amityville, autre histoire de fantômes « vraie ».

 

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Alors qu’il voyage avec sa femme et sa gamine dans des contrées enneigées, John Russel (George C. Scott) subit une panne de voiture qui force sa petite famille à pousser la bagnole sur le coté de la route. Mais la neige, ça glisse et ça peut créer des incidents, ce qui ne manque pas d’arriver lorsqu’un camion tente d’éviter un automobiliste qui fait du patinage peu artistique. Résultat: les deux-tiers de la famille Russel bouffent le pare-choc de l’engin, laissant John seul face à son désarroi. Musicien renommé pour sa maîtrise du piano, il se met en quête d’une demeure suffisamment spacieuse pour lui permettre de posséder son instrument favori, désireux de quitter sa maison passée pour changer d’air et tenter, si cela est possible, d’oublier un peu les malheurs qui perforent son existence. Si c’était se changer les idées qu’il voulait, on peut dire que c’est réussi puisqu’à peine arrivé dans la demeure, un manoir isolé, il se met à entendre des bruits peu rassurants, persuadé qu’un fantôme hante les lieux… Vous le voyez bien, sur le papier The Changeling ne se distingue pas des masses des autres films de bicoques hantées et il faut ne jamais avoir vu de film du genre pour ne pas remarquer que la plupart des séquences de la première bobine ont été déjà vues, auparavant ou par la suite. Il y a les obligatoire portes qui s’ouvrent toutes seules, la tuyauterie qui se met à faire un concert, les robinets qui pissent sans que l’ordre leur en fut donné, des carreaux qui se brisent sans raison et même des pièces cachées renfermant de terribles secrets. Le film de Medak dirige clairement son regard vers l’arrière, vers les films des années 50 et 60 et tente dans sa première partie d’être un bon petit soldat qui tire les cartouches que le public attend de se prendre en pleine poire. Forcément référentiel, le film deviendra sans doute une référence lui aussi puisqu’il semble assez probable que James Wan apprécie The Changeling vu comme l’on retrouve pas mal des séquences de cette bande de 1980 dans ses livraisons, de la scène de la médium qui écrit les réponses données par l’au-delà sur du papier (ça rappelle le premier Insidious) à l’écoute de bandes d’enregistrement qui laissent apparaître des sons imperceptibles lors de la dite séance (The Conjuring possède également une scène similaire). On pensait déjà que Wan tournait un peu rond et piochait allégrement dans les Poltergeist, on s’en rend de plus en plus compte (ce qui n’enlève rien à ses qualités de réalisateur et son efficacité, entendons-nous bien). Mais contrairement à bien des photocopieurs, Medak et son équipe de scénaristes décident de changer leur fusil d’épaule dans la deuxième moitié du film.

 

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Alors que le film aurait pu ronronner tranquillement et déballer les passages habituels de la production fantomatique, une bifurcation se fait naturellement vers le thriller. Car désormais persuadé que quelque-chose de peu catholique s’est passé dans sa nouvelle demeure, John Russel se met en tête, avec l’aide son amie Claire Norman (incarnée par Trish Van Devere, qui était l’épouse de Georges C. Scott dans la vraie vie), d’éclaircir le mystère. Il n’a d’ailleurs pas vraiment le choix puisque le fantôme ne le laissera visiblement pas tranquille tant que la vérité sur son décès n’aura pas éclaté au grand jour. Justice doit donc être rendue et il devient pressant de résoudre l’enquête si l’on ne veut pas que le spectre s’énerve. Même si la menace est moins virulente que prévue (rien ne dit clairement que l’ectoplasme est maléfique), on pense ici au Ring d’Hideo Nakata qui, lui aussi, prenait le tournant du thriller d’épouvante en forçant ses protagonistes à éclaircir le passé de Sadako la crasseuse, sans quoi cette dernière viendrait leur faire un dernier clin d’œil meurtrier. Nakata aurait-il vu le film de Medak avant de faire le sien ? Pas impossible puisque The Changeling partage avec la petite bombe japonaise une séquence au fond d’un puits, duquel on remontera d’ailleurs un squelette. Alors le hasard existe et les coïncidences ne sont pas rares, mais on peut tout de même imaginer que le romancier Koji Suzuki à l’origine du mythe savait très bien à quoi il se référait lorsqu’il créa l’histoire de Sadako. Une preuve supplémentaire de l’influence qu’exerça cet Enfant du Diable, malheureusement silencieusement (on attend d’ailleurs toujours un DVD par chez nous!). Reste que cet aspect thriller tombe à point nommé puisque Medak avait déjà déroulé tous les passages obligés du film de fantôme dans une première partie au rythme motivé qui sautait d’une scène à l’autre sans attendre tout en gardant une structure logique et satisfaisante. Jusque-là ni trop rapide ni trop lent, le film freine tout de même un poil lors de son enquête, peut-être un peu routinière (passage dans les archives à la recherche de coupures de presse, entretiens tendus avec la police qui commence à suspecter quelque-chose,…) mais tout de même agréable à suivre et plutôt bien pensée, le fin mot de l’histoire étant simple sans être simpliste et plutôt original.

 

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Mais le vrai gagnant de l’affaire, celui sur qui repose le film, c’est son interprète principal, l’excellent Georges C. Scott qui irradie ici dans le rôle d’un veuf meurtri. D’un naturel confondant qu’il pleure ou qu’il tente de faire quelques petites blagues, l’acteur gratifie le film d’un premier rôle particulièrement attachant et qui nous change beaucoup des habituelles petites familles, avec les enfants qui se rendent compte que quelque-chose cloche au grenier tandis que les parents n’y croient pas… Ici, il est tout seul et capte immédiatement qu’il y a une couille velue dans le potage (c’est une image, pas de couille velue dans le film). Sa croisade pour rétablir la vérité au sujet du fantôme est également plutôt bien amenée puisque le spectre est en effet celui d’un enfant, ce qui résonne forcément en John Russel, qui vient de perdre sa fille. Ainsi, comme pour exorciser ses propres maux, il va tenter de sauver l’âme de ce mioche dont ne persiste que la rancœur, une manière d’oublier sa tristesse et d’agir, lui qui n’a rien pu faire lorsque sa famille est passée sous les roues du camion. Touchant, souvent amusant, le personnage est complet et mérite bien la vision. Medak ne démérite pas non plus derrière la caméra, qu’il manipule fort bien, rares étant les moments où elle ne bouge pas, les mouvements amples et latéraux n’étant pas absents de The Changelling. Et lorsqu’il se rend compte qu’il a devant lui de beaux décors, il plante sa caméra pour laisser au spectateur le temps d’apprécier un beau cimetière ou des pièces intrigantes du manoir. Bien évidemment, tout cela ne fait pas de l’œuvre un véritable classique, car il manque un petit quelque-chose qui empêche le film de réellement s’envoler, comme par exemple un danger plus palpable, mais nous sommes tout de même face à une œuvre qui mérite mieux que le triste oubli qu’elle se tape depuis quelques années. Certes, nous avons déjà vu tout ce que propose L’Enfant du Diable, mais signalons aussi que c’est souvent en moins bien qu’ici!

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Peter Medak
  • Scénarisation: William Gray, Diana Maddox
  • Producteurs: Garth H. Drabinsky, Joel B. Michaels
  • Titres: The Changeling (USA)
  • Pays: Canada
  • Acteurs: George C. Scott, Trish Van Devere, Melvyn Douglas, Jean Marsh
  • Année: 1980

 

 

 

 

Besoin d’un deuxième avis ? Allez donc zieuter la chronique de l’ami Roggy!

 

2 comments to L’Enfant du Diable

  • Roggy  says:

    Tu sais ce que je pense du film (merci pour le lien d’ailleurs). Une œuvre qui, comme tu l’écris, manque un peu de souffle pour devenir un classique du genre. D’accord aussi sur Georges C. Scott, excellent et crédible en père désemparé. Un film qui mérite tout de même une vision pour le sortir de l’oubli. On est déjà deux a en avoir parlé 🙂

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