Médusa 18, 22 et 25

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Après s’être penché sur les treizième et quatorzième géniales livraisons de Vidéotopsie, le gardien de la crypte toxique part dans les contrées serpentines de Médusa, une gorgone que Persée ne risque pas de décapiter, la bougresse ayant la vie dure. Tant mieux, car la pétrification n’a jamais été aussi agréable que depuis que Didier Lefèvre s’est lancé dans l’aventure du fanzinat, voilà 25 ans…

 

Ah, les années 80… Pour le gros du monde, ce ne sont là qu’une poignée de dates qui s’amusèrent à porter le kitsch en étendard et qui auront nivelé par le bas la production cinématographique, voire culturelle tout court. Mais pour le petit village d’irréductibles qui compose le reste de la population, cette période est bénie, touchée par la grâce et représente un berceau d’innombrables découvertes. Beaucoup des bisseux d’aujourd’hui s’évertuent donc à recréer le monde dans lequel ils évoluèrent durant cette dizaine d’années qui déborda encore un peu au début des années 90 mais semble désormais si lointaine. Que ce soit sur le net en s’échangeant des jaquettes de VHS oubliées pour égayer la blancheur numérique des réseaux sociaux, qui prennent automatiquement de la couleur, ou dans leurs tanières personnelles, en collectionnant les figurines qui font office de déités devant lesquelles ils s’agenouillent, en affichant fièrement les posters répliquant de vieilles couvertures de bandes obscures qui firent les beaux jours des devantures des cinémas de quartier et, surtout, en alignant les DVD et VHS par centaines jusqu’à ce que débordent leurs frêles étagères. Le but de tout ça ? Il est simple et sans doute inconscient: recréer un vidéoclub, le nôtre en l’occurrence. Quoi de plus naturel que de s’entourer de ce qu’on aime et de modifier notre monde pour lui redonner une plus jolie gueule en s’inspirant des meilleurs moments de notre vie de cinéphile ? Pour beaucoup, ces meilleurs moments sont ceux qui nous voyaient chiner d’un rayon à l’autre de ces antres de la cassette, époque où nos cannes à pèches remontaient des seaux entiers de séries B improbables qui nous hameçonnaient à leur tour. Et voilà vingt-cinq années, un nouveau vidéoclub naissait, mais d’un genre diffèrent des autres puisque fait de papier, de mots et d’encre noir. Son nom, Médusa, son gérant, Didier Lefèvre. Un vrai couteau-suisse du bis, le gars derrière le comptoir, le genre qui chante (dans son groupe Dead Rats), qui joue les perchmans (sur le court Dolorosa de Christophe Debacq), qui écrit des romans (Le Gros aux éditions Euryale) et qui anime une radio (Radio Médusa, que vous connaissez déjà). Le gaillard a autant de cordes à son arc que la méduse a de cobras implantés dans le cuir chevelu, c’est un fait! Et quand ce Kali Yuga du bis français ne se charge pas de sa vingtaine de projets (c’est à peine exagéré), il prête ses quatre bras aux autres, comme à David Didelot pour lequel il écrit quelques chroniques de raretés improbables dans Vidéotopsie. L’homme n’a donc pas que l’oreille musicale puisqu’elle est aussi attentive, preuve en est sa gentillesse, le gazier étant aussi punk qu’il est sympathique. C’est donc avec joie qu’on va aller mosher dans son antre!

 

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Médusa, donc! Fanzine légendaire, en vie depuis 25 ans, un record dans un milieu où les revues n’atteignent que rarement la dizaine de volumes… Car malgré une petite pause voilà quelques années, Didier ne lâche rien et reste aux commandes de son temple du bis, accueillant tous les curieux qui auront la bonne idée d’aller poser le regard sur ses rayonnages, bien achalandés. C’est même un euphémisme tant ses fanzines débordent de chroniques de petites bandes bis, nous inondant de titres dont nous ne soupçonnions même pas l’existence il y a encore une page de cela. Et comme dans un vidéoclub, tout cela est particulièrement bien rangé, classé, archivé, de sorte que chacun puisse trouver son bonheur en fonction du mets qu’il désire s’envoyer dans la panse. Et à ce niveau, c’est diner complet, un buffet de dix kilomètres, qui en propose pour tous les goûts. Du bis espagnol (Les Orgies Macabres, La Momia Nacional, Le Baiser du diable,…) avec son petit coin consacré à Jess Franco (La Fille de Dracula, La Comtesse Perverse, Le Miroir Obscène,…), du western (Django le proscrit, Sartana, Gringo joue sur le rouge,…), de la sexy comédie (Una Vacanza del Cactus, Une Ingénue Libertine,…), de l’espionnage (Suspense au Caire pour A 008, Pas de roses pour OSS 117), de la guerre (Ici Londres… La Colombe ne doit pas voler, Les Panzers de la Mort), du bis français (Lèvres de Sang, Morgane et ses Nymphes) avec son aparté Eurociné (La Guerre du Pétrole, Avortement Clandestin!), une allée asiatique (Guerre des Gangs à Okinawa, Les Envahisseurs de l’Espace, Deux Sœurs), du kung-fu (Dragon the Master, Goodbye Bruce Lee), du trash (des Troma, les deux premiers Fantom Killer), du péplum (Seul contre Rome, Les Gladiatrices), du Z (Nuclear Mutant, La Malédiction d’El Charro), du fantastique d’antan (Le Mystère de Mr Wong, The Mad Magician, Son of Kong,…), du giallo (Journée Noire pour le Belier, La Morte Accarrezza A Mezzanotte,…) et, bien évidemment, une excursion derrière l’obligatoire rideau rose cachant poils pubiens et poitrines généreuses (L’Enfer pour Miss Jones, La Femme Objet, Orgie en Noir…). Autant dire qu’il y a du choix, et bien plus encore, car il est impossible de vous lister toutes les chroniques présentes dans les trois numéros en ma possession, à savoir les 18, 22 et 25. D’ailleurs commençons par le premier du lot, qui est en fait un hors-série consacré à l’œuvre de Charles Band, ou plutôt aux productions Empire et Full Moon, ici répertoriées sous la forme d’un abécédaire critique. Chaque film contenu entre L’Alchimiste et Zone Troopers sera donc disséqué par Didier et son équipe, l’occasion de se replonger dans l’univers coloré et foncièrement bis de ce producteur qui fit les beaux jours des années cassettes. Nous passerons donc de cyborgs montés sur chenilles (Eliminators) aux aventures d’un samouraï qui voyage dans le temps (Swordkill) en passant par les obligatoires sagas cultes du Band: Trancers, Subspecies, Puppet Master et autres Ghoulies. Visiblement conscient qu’une grande partie du plaisir découlant des prods Empire et Full Moon tient dans leurs séduisantes affiches, Didier nous les reproduit presque toutes et le plus souvent en grand format. Quel plaisir de passer en revue les détails de ces peintures délicieusement old-school et c’est avec la même joie que l’on comblera les trous de notre savoir au sujet de ces joyeuses séries B, ici vues pour ce qu’elles sont: des petites productions rigolotes, parfois chiantes (on sent au fil des chroniques que plus on avance dans le temps, moins les films étaient réussis) mais qui perpétuent un esprit festif bienvenu. Didier a poussé le vice jusqu’à visionner quelques-uns des films pour gosses produits par Band dans les années 90, une dévotion (un sacrifice ?) que le lecteur saura apprécier. Des défauts dans cette dix-huitième livraison ? Non puisque Didier assume pleinement les quelques coquilles, la revue en ma possession étant une réimpression qui prend le parti de ne pas améliorer le boulot fait voilà plus de dix ans, préférant conserver l’authenticité de l’époque, ce qui par ailleurs renforce la proximité avec le lecteur. Seul léger bémol, il aurait été plus pratique de réunir les films Subspecies car la saga, qui chez nous ne comporte pas nécessairement une numérotation claire, peut vite perdre le spectateur. Mais sinon, on tient là un ouvrage indispensable pour qui désire plonger dans l’empire de la pleine lune du Charly, d’autant que sont interviewés pour l’occasion deux personnalités qui ont navigué dans ces eaux sombres, à savoir Brian Yuzna et Jeffrey Combs!

 

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Continuons avec le numéro 22, qui pour le coup peut être considéré comme un numéro plus « classique » de Médusa et donc une parfaite porte d’entrée dans le monde rock’n roll géré par Lefèvre. On retrouve donc une pile de chroniques qui aborde toute la diversité du cinéma populaire et, encore une fois, si vous avez besoin de quelques idées de films à visionner, ce seul opus 22 vous en donnera une bonne centaine et vous servira de guide pour quelques mois… En plus des chroniques, on retrouvera quelques articles qui sortent des clous, comme un compte-rendu de Fant’Asia 2004 par Frédérick Durand, l’occasion notamment de revenir sur quelques propos tenus par le velu Paul Naschy ou sur le Card Player de Dario Argento. Un Frédérick en chasse un autre puisque c’est Frédéric Auduc qui prend la suite pour décrire un à un les 39 premiers épisodes de la légendaires série Tales from the Crypt, ce qui vous fournira là encore un guide bien pratique si d’aventure vous désiriez n’en voir que quelques-uns pour vous faire une idée. Mise en avant également pour Seijun Suzuki, que Jean-Sébastien Gaboury analyse au détour de six films nous plongeant dans le monde violent des yakusa. Et pour rester en Asie, le même Gaboury se laissera mordre par Mr Vampire, saga culte du bis chinois ici chroniquée pour notre plus grand plaisir! Plus proche de nous au niveau géographique, le réjouissant Joël Seria (oui, vous avez ici un amateur des Galettes de Pont-Aven) sera épluché au travers de quatre de ses œuvres, Didier et son ami Pascal Francaix se partageant la tâche. Enfin, amoureux de l’Italie, sachez que vous n’êtes pas oubliés puisque la dame Barbara Magnolfi (Suspiria) est interviewée pour la cause, tout comme Nico Fidenco, à qui l’on doit de nombreuses bandes-originales bis, comme celles de Zombi Holocaust ou de Porno Holocaust. Notons que ce vingt-deuxième opus Médusien est également très pratique pour ceux qui chercheraient une critique précise parmi les autres volumes puisque Didier a joint à ses articles un abécédaire du millier de chroniques rédigées à l’époque. Certes, il doit bien y en avoir 500 nouvelles pondues dans les trois volumes qui suivent, mais nous avons-là un fabuleux plan qui vous permettra de vous situer dans le temple gorgonique construit par Didier depuis vingt-cinq ans.

 

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Si vous pensiez que tout cela faisait déjà pas mal, attendez un peu de savoir ce que contient le numéro 25, qui fêtait, cela tombe bien, les 25 ans. Là, on est dans du biblique, du bisblique même! Didier a mis les petits plats dans les grands pour ce dernier numéro en date (le prochain est prévu pour janvier 2015), qui sortit d’ailleurs en deux versions: couleurs et noir et blanc. Bien évidemment, on retrouve dans ce nouveau bottin de la série B (ben oui, toutes les bonnes adresses y sont!) un nombre pas possible de chroniques, encore plus nombreuses que dans les deux tomes sur lesquels je viens de revenir. Inutile de préciser qu’avec cette sortie 2014, Didier nous balance un papyrus gorgés de propositions cinématographiques qui, si vous les suivez, vous en donneront pour une année ou deux. Il fait fort d’ailleurs, le chanteur des rats morts, puisqu’il plonge encore plus loin dans l’improbable, revenant de lui-même vers le bis grec (du bis grec quoi! Plus obscur tu n’existes pas!) ou laissant à ses contributeurs le soin de nous offrir des articles que l’on ne verra jamais ailleurs. Peu de chances effectivement que Télérama propose un jour un dossier sur la place de l’échelle (oui, l’échelle qui nous aide à grimper sur nos toits) dans la sexy comédie allemande. Tout comme il est hautement improbable de voir un jour Studio Ciné Live se pencher le cinéma sexuel d’Oswald Kolle. Et toujours du coté teuton de la force, notons un original papier sur les films montrant nos bouffeurs de choucroute (c’est pas péjoratif, c’est mon plat préféré!) prenant des vacances au soleil. Il est également rare de voir des papiers aussi approfondis et pertinents que celui de Lionel Grenier sur Le Maître des Illusions du grand Clive Barker ou des retours sur la drugsploitation allemande comme le propose Jean-Roch Parichet. Niveau interviews, Didier frappe encore plus fort au point de nous laisser assommés sur un coin de trottoir avec des entretiens de Luigi Cozzi, Eugenio Martin, John Landis, des trois demoiselles d’Evil Dead ou encore de Jean Rollin. Et dans une saine et appréciable volonté de laisser de la place à tout le monde, il encourage ces jeunes talents que sont Aurélia Mengin (réalisatrice de courts-métrages), Larry Castillo (auteur de bédés), Yann Moine (producteur et musicien), Anthony Vavasori (réalisateur de courts) ou encore Xavier Ournac (réalisateur de courts lui aussi) dans des interviews qui leur laissent toute la place de s’exprimer. Que de découvertes! Et histoire de festoyer autour des 25 bougies, Didier a demandé à quelques personnalités et amis des milieux bis de revenir sur leurs expériences avec Médusa, des textes souvent touchants qui nous rappellent qu’au fond, nous sommes tous de la même famille.

 

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D’ailleurs, c’est sans surprise que l’on retrouve quelques visages connus en train d’arpenter les rayons de Médusa, s’entretenant avec sincérité de leurs dernières découvertes bandulatoires. Personne ne s’étonnera de retrouver la chevelure Snake Pliskienne de David « Vidéotopsie » Didelot qui continue d’arpenter les plaines italiennes en revenant sur le Land of Death de Bruno Mattei ou sur la piraterie I Predatori Delle Antille qui voit David porter le cache-œil de pirate (Snake ? Je te croyais mort!) pour rendre un nouvel hommage à Joe d’Amato. Personne ne sourcillera en voyant Claude Gaillard vanter les mérites de quelques obscures œuvres de Charles Band, le chef d’Ecranbis étant l’un des plus fervents défenseurs des séries Z du monsieur. Pas plus que l’on criera de stupeur en voyant Stéphane Erbisti, le Professeur Thibaut, Fred Pizzoferrato, Alan Deprez et autres Rodolphe Laurent se balader en ces lieux, parmi d’autres bien sûr, la liste des contributeurs ayant aidé Didier un jour ou l’autre étant longue comme la filmographie de Jess Franco. Et il faut dire que cela fait bien plaisir de voir ces têtes connues venues d’autres horizons bis (ils ont bien souvent leur propre zine ou site), venus s’allier pour la cause Médusienne. Alors que L’Ecran Fantastique et Mad Movies se font la gueule à longueur de temps et que leurs défenseurs cherchent à savoir qui survivra le plus longtemps, puisque visiblement c’est comme dans Highlander et il ne peut en rester qu’un, cela fait chaud au cœur de voir les fanzineux avancer main dans la main et tenter de créer des jours meilleurs. Prenez-en de la graine, professionnels désabusés, car bientôt la question ne sera plus de savoir qui de L’Ecran Fantastique ou de Mad Movies sera encore en vie mais plutôt de savoir qui de Médusa, Vidéotopsie, Torso, Toutes les Couleurs du bis ou encore Délivrance nous lirons ce soir! Car nous les lirons tous! Signalons d’ailleurs que leur entraide ne se borne pas à écrire les uns chez les autres puisque vous trouverez dans Médusa des articles sur les éditions amies, la rivalité et la concurrence n’existant pas dans ce petit monde. Ce qui permet à Didier d’élargir encore un peu les sujets qu’il traite, le bonhomme ne se refusant rien, ne refoulant jamais un genre, pour lui tous égaux, tous placés sur la même étagère, comme au temps des vidéoclubs où les plus obscures séries Z pouvaient côtoyer les classiques du genre et les gros films. Médusa est le Guide Michellin du bis, un guide du routard bien utile, qui nous offre une découverte à chaque page tournée, une belle affiche ou une nouvelle photo à admirer (on remercie Didier pour les nombreux portraits d’Edwige Fenech). Alors bien entendu on ne peut pas être intéressé par tout (la drugsploitation n’a jamais été mon truc, pour ma part) mais on découvre, on explore, on fait évoluer notre culture au fil des pages, des phrases, des mots, au détour de toutes ces chroniques qui s’adressent à nous et tentent tout simplement de partager. Didier est un ogre du cinéma bis, un cinéphage patenté qui avale une quantité astronomique de films pour que nous en récoltions des kilos de connaissance. Et pour cela, mais aussi pour beaucoup d’autres choses, je ne peux que remercier Didier et lui souhaiter encore vingt-cinq années de bis fou et bien planqué, qu’il se fera une joie d’aller nous dénicher. Alors merci de jouer les bergers pour nous, Didier, on te doit quelques paires de sandales!

Rigs Mordo

4 comments to Médusa 18, 22 et 25

  • Dirty Max 666  says:

    Alors que je m’apprête à recevoir le dernier Vidéotopsie, je n’ai maintenant qu’une envie : découvrir aussi Médusa ! Il va falloir que je m’y mette. En te lisant, j’avais la bave aux lèvres. Sinon, les numéros avec les portraits d’Edwige Fenech sont toujours dispo ? Je vais me pencher sur la question… En tout cas, le fanzinat a trouvé un grand défenseur en la personne de Rigs Mordo. Merci de nous faire découvrir cet univers underground et effervescent.

  • ingloriuscritik  says:

    cette année marque ma découverte du fanzine avec vidéotopsie puis torso , mais ce sera aussi « l’année des médusa » ! ça va donc piquer .
    merci en tout cas pour eux, pour la presse « objet » et pour le fanzinat en général que tu défends avec force conviction .
    Je suis très loin encore de ta culture de la « chose » mais je m’évertue a rattraper le retard ,en profitant en plus de ta plume faconde et passionnante.

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