Phase IV

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Cinéma fantastique et fourmis font bon ménage et si l’on savait déjà que ces bestioles devenaient particulièrement dangereuses une fois qu’elles ont dégusté du nucléaire et sont devenues énormes, Saul Bass nous apprend que les plus petites restent diablement meurtrières.

 

Certains films ont été mal vendus par leurs producteurs et distributeurs et nous connaissons tous de fiers soldats qui ont péri au champ de bataille sans avoir bénéficié d’une plaque commémorative les remerciant pour leurs bons et loyaux services faits au fantastique. Phase IV fait partie de la troupe, de cette catégorie de tirailleurs qui auront été forcés de se contenter d’une petite place dans la foule alors qu’ils auraient pu la diriger en lieu et place de bien des commandants… Car ce film de Saul Bass sorti en 1974 est une pépite qui aura été à peine déterrée et reste profondément enfouie dans les méandres de l’oubli. Bide lors de sa sortie, le film n’est même pas disponible en DVD dans nos vallées et il ne dispose que d’éditions peu souriantes ne le mettant pas particulièrement en valeur. A en voir les pochettes des galettes américaines qui ne bénéficient par ailleurs pas de bonus, on pourrait ranger Phase IV aux cotés de séries B insectoïdes à la Mosquito ou Ticks, là où ce n’est finalement pas sa place. Car Bass n’a pas fait un « Monster Movie » comme il en existe tant et a préféré miser sur une SF plus personnelle, empruntant un peu au 2001 de Kubrick, et nous aura proposé un film des plus atypiques. Normal pour un homme qui l’est tout autant puisqu’il est l’une des stars d’une branche souvent restée dans l’ombre du cinéma, celle des concepteurs de génériques d’ouverture. Saul Bass s’est effectivement fait un nom en s’occupant des séquences de départ de quelques films bien connus de nos services et dont le plus populaire est très probablement celui de Psychose. Phase IV sera par ailleurs son premier film (et, ironiquement, on n’y trouve aucun générique d’ouverture) en tant que colonel de l’armée et malheureusement son seul puisque sa première réalisation, et donc l’unique, va se planter, le taclant brutalement et ne le poussant pas à réitérer l’expérience. Et putain, à la vue de Phase IV on se rend compte que c’est une perte terrible pour le cinéma…

 

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Drôle de découverte que fait le docteur Hubbs, scientifique bien coté dans le petit monde laborantin, qui se rend compte que les fourmis séjournant en Arizona se comportent de plus en plus bizarrement. Les insectes s’amusent en effet à construire d’étranges pilonnes de terre et commencent à avoir la main mise sur ces lieux désertiques, éradiquant leurs prédateurs naturels et se mettant même à s’attaquer aux maisons des fermiers du coin, qui risquent de ne pas survivre bien longtemps à cette invasion, certes minuscule mais réellement dangereuse. Plus malignes que la moyenne, ces bestioles méritent bien d’être étudiées et Hubbs décide de s’associer avec un collègue, James Lesko, scientifique lui aussi et spécialiste des moyens de communications animaliers. Une fois la région évacuée, ils construisent une sorte de bunker ressemblant à une boule de l’Atomium, la remplissent d’ordinateurs et autres engins de pointe et se mettent à analyser les insectes. Mais les fourmis n’aiment pas trop que l’on vienne foutre le nez dans leurs affaires et commencent à réagir, tentant d’éliminer les deux scientifiques, récemment rejoints par une jeune fille qui n’a pas réussi à déserter la région. Une lutte entre l’homme et la bête débute, faite de stratégie et de réflexion… Comme vous pouvez vous en rendre compte à la lecture de ce synopsis, nous sommes bien loin d’un Des Monstres attaquent la ville où les fourmis utilisent leur force pour éradiquer leurs ennemis, Phase IV s’inscrivant plus volontiers dans une lutte psychologique et tactique. Un jeu d’échec durant lequel chacun avancera ses pions en espérant porter le coup fatal à l’adversaire. Car nos deux laborantins découvrent bien vite que ces fourmis sont un danger planétaire, leur colonie risquant de s’étendre sur notre monde tout entier. Chacun des deux camps va redoubler d’inventivité pour tenter de vaincre l’autre, l’homme utilisant ultrasons et poisons, les fourmis s’infiltrant dans le bunker ou utilisant la chaleur à leur avantage…

 

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Disons-le tout de suite, Phase IV n’est pas le film qu’il vous faut si vous partez dans l’optique de voir une petite série B bourrée d’action et de gore. Ce n’est clairement pas le propos de Saul Bass qui préfère s’attarder sur le coté plus psychologique de l’intrigue, étudier deux hommes qui étudient eux-mêmes une autre espèce. Le film se pare donc d’un récit ressemblant plus à un journal de scientifique, avec leurs analyses, leurs doutes et leurs difficultés à cohabiter, qu’à une structure classique. Il n’est d’ailleurs pas question ici de faire comme tout le monde et le film se veut aussi atypique que possible, sans jamais sacrifier sa clarté scénaristique et en maintenant l’intérêt du spectateur. Le but n’est pas ici de le perdre dans des réflexions scientifiques assommantes ou de le noyer dans des séquences bizzaroïdes jusqu’à l’excès mais plutôt de le changer des ses habitudes, de le bousculer un brin. Reste que le rythme du film est volontairement lent, histoire de retranscrire le quotidien des deux savants, mentalement stimulant mais très peu mouvementé. Ce qui pourrait ne pas plaire à tout le monde et perdre quelques potentiels spectateurs, qui n’apprécieront sans doute pas plus les assez longues séquences s’attardant sur l’organisation des fourmis. Car si nous avons droit aux bidouillages de clavier et de tubes à essais des scientifiques, pourquoi ne pas profiter de la manière dont les fourmis dirigent leur vie et établissent leurs stratégies ? Des moments résolument « autres » qui en rendront peut-être certains somnolant mais qui en raviront d’autres. C’est le cas de votre serviteur qui a adoré ces séquences, à la limite du psychédélique, accompagnées par une musique au synthé, emplie d’une étrange mélancolie, soulignant la naissance d’un monde ignoré de tous. De magnifiques scènes qui font beaucoup dans la réussite du film, de par leur poésie d’une part, parce que c’est aussi l’occasion d’observer des insectes faire de biens étranges choses en gros plan d’une autre. Les bestioles sont d’ailleurs filmées comme de véritables monstres, souvent effrayants, mais qui ne semblent être jamais montrés du doigt comme des êtres mauvais. Ces fourmis sont plutôt montrées comme les humains qui les combattent, des êtres devenus suffisamment brillants pour pouvoir diriger le monde comme nous le faisons et se poser tout en haut de la chaîne alimentaire. Si nous l’avons fait, pourquoi pas elles ?

 

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Contrairement à la plupart des films d’envahisseurs qui se déroulent dans la brutalité, dans un rapport de force clair pour dominer notre belle planète bleue, Phase IV donne l’impression que tout cela se déroule de manière naturelle. Nous n’avons pas ici affaire à des martiens venus nous soumettre en esclavage ou nous détruire pour prendre nos biens mais à une simple évolution de la vie terrienne. Le temps des hommes semble révolu, ce sera désormais celui des fourmis, et si la violence risque d’arriver, ce sera après le générique de fin, Saul Bass préférant se concentrer sur cette bataille silencieuse, point de départ d’une guerre invisible. Il y a un goût de fin du monde dans Phase IV, presque de renoncement, fait de manière intime puisque seuls deux hommes se rendent compte de ce qu’il se passe. Toujours dans cette volonté de ne pas faire comme tout le monde, Bass ne souligne pas une quelconque détresse, il n’aggrave pas la situation avec quelconques artifices et garde son calme, tout comme les deux scientifiques, conscients du danger mais également admiratifs devant ces fourmis. Les moments les plus tendres du film reviennent d’ailleurs a celles-ci, qui semblent réellement touchées lorsque leurs compagnes meurent suite aux destructions humaines, tandis que les hommes montrent moins de tristesse lorsque les leurs périssent, comme le montre la découverte de cadavres près du bunker, qui n’émeuvent pas beaucoup Hubbs. Le film se déroule avec flegme, quand bien-même Bass a réalisé des scènes montrant des résultats plus dommageables pour la Terre, une vie plus compliquée à cause des fourmis, séquences qui seront écartées du montage final, Bass préférant sans doute rester dans cette atmosphère étrangement paisible. Une atmosphère par ailleurs pas franchement mise en valeur par la pochette, qui nous montre un monde enflammé et post-apocalyptique, une fourmi traversant une main humaine, une image présente dans le film mais pas franchement tournée de la même manière…

 

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L’originalité du film tient également à ses deux faces, opposées. Car si la vie des fourmis est montrée avec un coté poétique évident, voire même une once de bienveillance, avec une musique omniprésente lors de ces passages, les moments montrant les humains sont d’une grande simplicité. Aucune musique si ce n’est le son de leurs appareils, pas de plans particulièrement esthétiques non plus, Bass préférant montrer un monde stérile, celui de chercheurs qui semblent laisser leur humanité en dehors du bunker pour ne garder que leurs cervelles en ébullition. Seule cette jeune fille perdue vient changer un peu la donne, comme pour créer un contrepoint avec les savants, par ailleurs très bien incarnés par Nigel Davenport (Dracula et ses femmes vampires de Dan Curtis) et Michael Murphy (le Shocker de Wes Craven, le maire de Gotham dans Batman Returns). Mais les stars sont bien évidemment les fourmis, à commencer par la reine, inquiétante et même franchement dégueulasse par moment, notamment lorsqu’elle pond ses œufs. Notons par ailleurs que l’affiche du film vante leur appartenance extra-terrestre, expliquant que de vilains aliens contrôlent ces pauvres bêtes pour conquérir notre monde, ce qui n’est jamais expliqué dans le film. Il est au contraire plutôt exprimé que ce serait le cosmos qui aurait des effets sur certaines espèces et modifieraient leur comportement et intellect. Une nouvelle preuve du coté psychédélique de l’œuvre, qui tombe clairement dans la SF sans s’acoquiner avec les extra-terrestres qui sont restés dans leurs soucoupes. Ce qui n’empêche pas le film de se montrer très graphique, permettant à Saul Bass de nous offrir des images très travaillées, comme la découverte de ces colonnes de pierre créées par les fourmis mais aussi ce cadavre dont s’échappe les insectes, sortant de sa main trouée comme d’un vulgaire coin de terre. Le film n’hésite pas à nous donner froid dans le dos à quelques occasions, comme lorsque les personnages tombent dans des trous, pièges tendus par les fourmis, ou lorsque des animaux sont attaqués, comme cette souris qui se fait bouffer en quelques secondes, envahie par une marée noire qui semble la faire se décomposer.

 

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Des images marquantes, Phase IV en a d’autres, comme ce final étrange et qu’il serait criminel de dévoiler, mais aussi ce cimetière de fourmis, les survivantes pleurant les mortes. Saul Bass se permet même une scène quasiment inédite: une séquence au suspense fort mettant en scène… une fourmi et une mante religieuse ! La deuxième commence effectivement à fondre sur la première, lentement, tandis que la croqueuse rouge est en train de s’attaquer aux fils de l’air conditionné du bunker. Une scène qui semble résumer l’intrigue du film, qui souligne que tout tient à un fil, à de l’infiniment petit, et que deux simples petits insectes peuvent faire la différence, leur combat n’étant même pas connu des deux protagonistes, qui eux-mêmes mènent une bataille inconnue du reste du monde. Mais si Saul Bass mérite clairement notre estime, il n’est pas le seul à participer à la réussite du film, un certain Ken Middleham l’aidant bien, l’homme se chargeant de toutes les scènes montrant les fourmis dans leur fourmilière. Un pro de la question, qui shootera d’autres séquences mettant en avant les insectes pour divers films ou documentaires. Une aide de poids, donc, qui vient mettre un succulent grain de sel dans un plat savamment concocté. Car ces quelques jours en compagnie de deux camps opposés et durant lesquels la Terre pourrait se changer en fourmilière sont passionnants et restent, à ce jour, une expérience véritablement unique. Quand l’infiniment petit donne quelque-chose d’infiniment grand… Un chef d’œuvre à réhabiliter de toute urgence et qui ne mérite certainement pas l’insupportable oubli qu’il subit. Faites-vous une faveur, tentez l’expérience. Le fleuron de la SF.

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Saul Bass, Ken Middleham
  • Scénarisation: Mayo Simon
  • Producteurs: Paul B. Radin (oui, pour un producteur ça fait bizarre…)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Nigel Davenport, Michael Murphy, Lynne Frederick
  • Année: 1974

6 comments to Phase IV

  • Princécranoir  says:

    Quelle excellente idée de remettre à l’honneur ce fleuron du cinéma d’anticipation seventies ! Mais quelle cruauté de nous allécher ainsi avec cette analyse enlevée et ces photogrammes plus séduisants les uns que les autres, sachant qu’aucune édition n’existe dans nos contrées ! Les éditions étrangères valent-elles malgré tout l’investissement, malgré l’absence de sous-titres français ?

  • Roggy  says:

    J’aime beaucoup ce film d’anticipation des années 70. Certainement la meilleure adaptation des « Fourmis » de Bernard Werber 🙂

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