La Longue Nuit de l’Exorcisme

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Lucio Fulci a toujours été le poisson qui nageait en sens inverse de la production bis de son époque. Alors que les plupart des gialli prennent place dans des milieux citadins, lui préfère partir se ressourcer à la campagne. Et toujours dans le but de se distinguer de ses confrères, il n’y tue pas des femmes mais des mioches!

 

Y’en a qui ont dû tirer la gueule! Faut dire que durant les années 70 et 80, L‘Exorciste était le film « in » lorsqu’il s’agissait d’effroi et tous les spectateurs l’ayant vu à l’époque ne juraient que par les têtes qui tournent, le vomi verdâtre et les crucifix dans le vagin. C’était donc fort logiquement que les conjurateurs en herbe se lançaient sur toutes les œuvres, souvent italiennes, proposant une expérience similaire. Et c’est tout aussi logiquement que les producteurs répondaient à la demande et proposaient à ces ennemis du grand Satan des avatars du film de Friedkin. Et lorsqu’ils n’avaient aucune œuvre opposant démons lubriques et curés outrés, ils prenaient le premier film recelant la moindre note de magie noire en son sein pelliculé qui leur tombait dans les mains et lui offraient un petit lifting en modifiant son affiche et en changeant son titre. Ce qui nous amène à cette Longue Nuit de l’Exorcisme qui cache en fait un Non si sevizia un paperino (que l’on traduira par « ne torturez pas un caneton ») qui ne contient strictement aucune scène d’exorcisme dans son récit. Pas une. Certes, il y a une « sorcière » qui pointe le bout de son nez, pas même crochu qui plus est, mais ce n’est pas cette pauvre dame qui viendra réconforter ceux qui avaient déjà prévus leurs tabliers pour se protéger de torrents de dégueulis à la mode Linda Blair. Donc oui, il y avait de quoi tirer la gueule! Mais si le film n’est pas ce pour quoi on a voulu se l’envoyer dans les mirettes, il mérite tout de même que l’on s’attarde dessus. Tout d’abord parce que c’est un Lucio Fulci et que Lucio Fulci c’est de la balle. Ensuite parce que c’est un giallo et que l’on sait que celui qui donna une touche ritale à l’enfer au travers de plusieurs films avait pour habitude d’amener quelques touches d’originalités à un style très codé. Et devinez quoi ? C’est encore le cas cette fois-ci!

 

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Alors que ses confrères Dario Argento, Sergio Martino, Massimo Dallamano et autres Umberto Lenzi restent les pieds bien ancrés dans le béton d’une Italie citadine, Lucio Fulci préfère partir se reposer en province et tâter du bon air de la campagne, ce qui constitue déjà une première différence entre les œuvres rivales et la sienne. Oubliez les escaliers et les cages d’ascenseur, les ruelles sombres et les parkings mal éclairés, ici vous mettrez les pieds dans de denses forêts, des montagnes écorcheuses et de vieilles églises. De là à dire que les lieux sont paisibles, il n’y a qu’un pas que l’on ne franchira pas. Car il y a un taré dans le coin, mesdames et messieurs! Mais ne criez pas tout de suite, le gredin ne s’en prend qu’aux enfants. Donc si vous n’avez pas de chiards, rien ne vous empêche d’aller passer quelques jours dans ce village à l’ancienne, aux maisons terreuses et collées les unes aux autres, seulement séparées par de labyrinthiques ruelles. Un vrai retour dans le temps des plus agréables! Mais si les célibataires et les couples sans enfants ne jugent pas la présence du malotru dérangeante, les autorités ne voient pas ses agissements d’un bon œil. D’autant que le bougre a déjà fait quelques victimes… Bien évidemment, policiers et journalistes mènent l’enquête, une entreprise qui ne s’annonce pas comme simpliste vu la multitude de coupables potentiels… Serait-ce le vieil ermite qui a fait le coup ? Sa sorcière de femme ? Cette jolie jeune fille aux mœurs un peu trop modernes et qui touche à la schnouff à l’occasion ? Le curé ? Sa mère ? Ou tout simplement l’un des villageois, qui semblent tous aussi dingues les uns que les autres, coincés entre la superstition, des croyances ancestrales et la paranoïa ?

 

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Qui a déjà vu un giallo, voire même un simple film policier, remarquera bien vite que ce n’est pas avec son scénario particulièrement classique que l’ami Lucio cherche l’innovation. Nous sommes là face au canevas classique du genre, avec ses multiples suspects et ses héros qui mènent l’enquête. On comptera tout de même une volonté de ne pas faire passer les policiers pour des branleurs qui cherchent un coupable à tout prix, du genre à coller sous les verrous le premier bossu venu pour satisfaire la population, forcément pas contente que l’on tranche dans leurs lardons. Si, comme souvent, ce n’est pas la police qui découvrira le fin mot de l’histoire, il faut reconnaître qu’ils sont montrés comme des gens soucieux de bien faire leur boulot et profondément honnêtes. Cela change des gialli habituels qui dessinent volontiers les forces publiques comme des débiles qui commettent bévues sur bévues. C’est donc par quelques petites touches qui éclaboussent de ci de là le récit que La Longue Nuit de l’Exorcisme trouve sa singularité. Comme notamment le fait de laisser les demoiselles tranquilles puisque, pour une fois, ce n’est pas elles qui sont les cibles du maniaque de service mais bel et bien les marmots, qui tombent comme des mouches dans la nature environnante. Mais ne comptez pas sur Fulci pour tomber dans la violence infantile la plus crasse, le réalisateur montrant le strict minimum lors des meurtres, sa caméra se coupant dès que l’un des gamins va se prendre la dernière fessée de sa vie. Ce qui ne veut pas dire que le carnage manque d’intensité, d’une part parce que Lucio amène plutôt bien le suspense, mais aussi et surtout d’une autre parce que les découvertes des cadavres sont plutôt mémorables, voire gores. Comme lorsque l’on retrouve un gosse la tête dans une rivière avec l’arrière du crâne fracassé ou un autre noyé dans une laverie à l’ancienne. On reconnaît d’ailleurs bien la patte du réalisateur, qui emballe toujours avec un mélange d’élégance et de sécheresse ses scènes horrifiques.

 

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Le clou du spectacle est d’ailleurs cette scène hallucinante du meurtre de la sorcière, persécutée par les habitants qui voient en elle la coupable. L’occasion pour Fulci de jouer sur les contrastes, usant de musiques rock puis plus romantiques pour bande-son de cette scène atroce qui voit la pauvre femme se faire agresser par une meute d’hommes vengeurs qui vont la torturer. Coup de chaîne, de barre de fer, droites dans la gueule, et tout cela au beau milieu d’un cimetière qui tient plus du chantier que du lieu de repos… Ce qui permet d’ailleurs au réalisateur de L’Enfer des Zombies de verser dans le gore, chaque coup porté déchirant la chair de l’infortunée, qui en sera réduite à ramper jusqu’à une route qui ne verra aucun automobiliste s’arrêter pour sauver la blessée. L’une des plus belles séquences de la filmographie de l’italien, qui nous rappelle que s’il prétendait ne guère aimer le gore (du moins c’est ce que raconte Dardano Sachetti), il n’hésitait jamais à s’en servir. Mais cette fulgurance n’est pas le seul moment marquant de cette Longue Nuit de l’Exorcisme puisque l’on pourra admirer la plastique Barbara Bouchet dans une scène pour le moins particulière puisque la belle, âgée d’une trentaine d’années à l’époque et entièrement nue, se met à provoquer un jeune garçon qui n’en est pas encore à l’adolescence en lui proposant de s’approcher et de lui faire l’amour. Pas le genre de trucs que l’on verrait de nos jours, c’est certain. Et si Fulci se la jouait poète de la violence dans la scène de la sorcière, il opte plutôt pour une ambiance plus psychédélique pour cette scène à l’érotisme déviant. Aussi beau que dérangeant. Malheureusement, et c’est une habitude chez Fulci, les scènes qui le passionnent sont aussi bien emballées que celles qui ne l’intéressent guère (celle de parlotte, généralement) montrent un certain relâchement. C’est une composante du cinéma du maître que son inégalité, au sein même d’une seule œuvre, et l’on peut clairement pointer du doigt les parties qui intéressaient le réalisateur des « ponts » qui les reliaient. On ne peut pas se passionner pour tout, certes, mais cela entraine également un certain déséquilibre dans la mise en scène qui peut également apporter un désintérêt pour les scènes d’exposition.

 

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Par chance, les comédiens sont ici plus talentueux que la moyenne du cinéma de Fulci, pas toujours généreux en acteurs au poil. Ici, tout le monde est à sa place et il n’y a guère que la brésilienne Florinda Bolkan (déjà présente dans le Lizard in a woman’s skin du même Lucio) qui attirera quelques sourires moqueurs lors de son interprétation de la folie, à grands coups de gros yeux à s’en déchirer les paupières. Reste que si nous ne sommes pas face au meilleur film de son auteur, La Longue Nuit de l’Exorcisme mérite le coup d’œil en dépit de ses quelques petites longueurs imputables à la difficulté qu’à Fulci de rendre chaque parcelle de son histoire intéressante. Certes, il y a des défauts (comme le fait que l’on devine bien vite qui est l’assassin), mais l’aspect dramatique apporte un quelque-chose en plus que l’on ne retrouve pas tous les jours dans les gialli. Car aussi exécrable soit le tueur, il n’est finalement qu’une partie d’un mal qui semble avoir infecté tout le village, tous les habitants étant, à un niveau ou un autre, des pourris. Un nihilisme qui égratigne également les gosses, qui toutes victimes qu’ils soient n’en restent pas moins des petits pervers en puissance. Les amateurs de Fulci remarqueront d’ailleurs que leur italien préféré testait déjà quelques idées qui reviendront dans ses productions suivantes, comme une chute d’une falaise qui est accompagnée d’un visage arraché par la roche (scène reprise dans L’Emmurée Vivante) ou la présence de Donald dans le récit, le canard n’étant visiblement pas un personnage que le Lucio appréciait outre mesure puisque la star de Disney (qui lui cherchera des noises et fera changer le titre du film qui visait alors son canard marin) reviendra dans L’Eventreur de New York. Ce dernier est d’ailleurs le pendant urbain de La Longue Nuit de l’Exorcisme, les deux films partageant les mêmes thématiques, comme la perversité et les moyens de l’éradiquer, à savoir la mort, seul moyen de préserver l’innocence de jeunes enfants voués à devenir des bêtes. Notons que Riz Ortolani, qui compose la zikmu, réutilisera lui aussi certains thèmes dans Cannibal Holocaust, faisant de ce Non si sevizia un paperino un véritable vivier à idées. Fulci nous livre donc ici un giallo diffèrent, qui mise plus sur une critique sociale dans laquelle tout le monde ramasse (et l’Église en premier lieu, ce qui compliquera l’exploitation du film par ailleurs) que sur ses atouts horrifiques. Une œuvre plus intéressante que passionnante mais c’est en tout cas à découvrir.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Lucio Fulci
  • Scénarisation: Gianfranco Clerici, Lucio Fulci, Roberto Gianviti
  • Titres: Non si sevizia un paperino (ITA), Dob’t Torture a Duckling (USA)
  • Producteur: Renato Jaboni
  • Pays: Italie
  • Acteurs: Florinda Bolkan, Barbara Bouchet, Tomás Milián, Irène Papas, Georges Wilson
  • Année: 1972

8 comments to La Longue Nuit de l’Exorcisme

  • david david  says:

    un giallo brillant,malsain,un twist barré
    du grand art !
    super critique Rigs

  • Dirty Max 666  says:

    « La longue nuit de l’exorcisme » : encore un titre français bidon. Au moins, le film de Fulci n’a pas été massacré par ses producteurs comme le « Lisa et le diable » de Bava, devenu ensuite… »La maison de l’exorcisme » ! Sinon, j’ai fait un rêve : un dvd collector de « Non si sevizia un paperino » édité par The Ecstasy of Films (avec dans la foulée « Perversion story » et « Le venin de la peur », deux autres merveilles fulciennes toujours inédites chez nous). Et puis ce « Non si sevizia… » reste un giallo marquant. Son atmosphère délétère, son traitement à contre-courant et son casting « au poil » (mais aussi à poil, en ce qui concerne la superbe Barbara Bouchet)valent franchement le détour. Encore une fois, beau travail, Rigs.

  • Roggy  says:

    Pour une fois, la traduction française n’est pas si mauvaise, parce que « faut pas découper du canard », c’était plutôt moyen 🙂 Sinon, encore une belle chronique de notre cuisi… chroniqueur favori 🙂

  • Princécranoir  says:

    C’est toujours avec grand plaisir qu’on se paie une tranche de Fulci assaisonné avec une bonne dose de crimes sanguinolents. Je n’ai pas vu celui-ci encore (et donc je me garde bien de lire ici certains passages qui pourraient déflorer mon plaisir) mais fort de ces louanges certainement méritées, je l’ajoute à la liste de mes envies.

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