Ken le Survivant, le Film

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Amis italiens, cessez de penser que vous avez le monopole du post-apo! Car s’il est vrai que vous avez versé dans le genre plus que n’importe quel autre pays, ceux qui auront créé LA saga du genre, c’est les nippons. Et quand les japonais se penchent sur un monde dévasté, ils le font en dessin et en faisant voler têtes et intestins. Le meilleur des mondes ?

 

Il est vrai que l’Australie a quasiment inventé le genre avec les Mad Max de Miller, que l’Amérique continue d’apporter sa contribution (The Road, Le Livre d’Eli) et que l’Italie n’a pas faibli durant les années 80 à grands coups de 2019, après la chute de New York et autre Guerriers du Bronx. Et si le héros emblématique du genre est et restera sans doute le Mel Gibsonien guerrier de la route nommé Max, il devra partager le titre avec le crayonné Kenshiro, figure héroïque de Ken le Survivant (« Hokuto no Ken » en VO), un manga créé par Tetsuo Hara (au dessin) et Buronson (à l’histoire) et qui reste l’une des valeurs sûres du petit monde du manga, que ce soit en format papier (de nombreux spin-off sont sortis et il continue d’en arriver) ou en version animée (plusieurs séries, des OAV, des films). Un succès qui ne démentit jamais, prouvant que Ken est bel et bien un survivant décidément peu décidé à rendre les armes. La recette du succès ? Un monde post-apocalyptique, bien évidemment, mais qui aura été agrémenté d’une bonne dose de kung-fu, le futur se mêlant à un passé ancestral, les motards barbares se partageant le désert avec des spécialistes de la tatane qui semblent sortir de la 36ème chambre de Shaolin. Mais ces adeptes de l’art martial ne se contentent pas de briser le nez des voyous du futur, ce serait bien trop simple. Non, ces génies du combat peuvent, selon leurs capacités, découper leurs ennemis comme du saucisson ou faire exploser leurs corps, ce qui occasionne bien évidemment des séquences sacrément gores. Ce qui va lancer le mouvement et faire du manga un véritable phénomène, qui sera décliné sur tous les supports imaginables, de nombreux jeux-vidéos sont ainsi débarqués dans les consoles des enfants japonais (il faudra attendre ces dernières années pour en avoir des réussis, cela dit), tout comme les figurines produites en nombre pour satisfaire les fans collectionneurs. En France, c’est surtout la série animée qui est connue, créant le scandale à l’époque du Club Dorothée pour sa violence, telle qu’elle fut lourdement censurée et que les doubleurs refuseront de faire leur travail s’ils ne peuvent pas changer les dialogues et placer des vannes, ce qui rendra culte cette version française certes très drôle mais également honteuse puisque faisant tomber dans le guignol une œuvre qui, si elle acceptait de verser dans l’humour à quelques occasions, était avant tout très sérieuse et dramatique. Reste que ceux qui étaient choqués par la série risquent de nous faire une descente d’organes devant le film…

 

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Je ne parle bien évidemment pas du film live avec Gary Daniels mais bel et bien du premier film animé sorti en 1986 et réalisé par Toyoo Ashida, déjà en charge de la série et également réalisateur du premier film Vampire Hunter D en 1985, ce qui est visible puisque l’on reconnaît immédiatement son style tout comme son amour du gore. Un artisan des années 80, qui aura bien du mal à faire perdurer son style, il est vrai fort daté (mais du coup assez charmant), durant les années 90 et 2000, sa participation à l’animation japonaise se résumant dès lors à une ou deux réalisations et quelques maigres productions. Celui qui est décédé en 2011 restera donc le réalisateur de Ken le Survivant, film comme série. Pas de changement particulier pour lui au niveau de l’intrigue en tout cas puisque celle-ci reprend celle de la série, qui reprenait déjà celle du manga (en y ajoutant quelques épisodes « filler » comme on dit, qui ne font pas partie de la trame d’origine du manga adapté et on pour but de faire du remplissage). On retrouve donc en 1h40 les grandes lignes des huit premiers tomes du manga, bien évidemment un peu modifiées pour pouvoir tenir en un film. Certains personnages sautent, d’autres ne font pas tout à fait la même chose que dans les versions précédentes, mais rien qui vienne modifier le goût de la purée. On retrouve donc ce monde ravagé par des guerres nucléaires, rendu aussi aride que stérile et gouverné par la violence. Dans le bordel ambiant se trouvent malgré tout des écoles d’arts-martiaux, plutôt rétrogrades par ailleurs, les deux plus puissantes étant le Hokuto (un coup de poing et ton corps explose) et le Nanto (un coup de tranche de la main et t’es découpé en morceaux). Kenshiro (Ken pour les intimes) est l’héritier du Hokuto, et donc le seul à encore pouvoir le pratiquer, quand bien même le bonhomme est plutôt pacifiste et préfère se balader avec sa petite amie Yuria (Julia dans la VF) plutôt que de casser des mâchoires à la chaîne. Ce qui commence à taper sur le système de Shin, un gus du Nanto, follement amoureux de Yuria et persuadé que son boyfriend actuel est un chaton perdu dans un monde de chiens. Il décide donc de kidnapper la demoiselle, non sans avoir laissé Ken pour mort en lui offrant sept cicatrices sur le torse en guise de souvenir pour l’au-delà. Jagi, frère de Kenshiro (ils sont pas vraiment frères mais bon, si vous lisez le manga en entier vous vous rendrez compte que c’est un joyeux bordel et que Hokuto no Ken c’est le Dallas du post-apo), profite de l’occasion pour balancer son frère dans un ravin, désireux de prendre sa place d’héritier, tandis que Raoh (Raoul en VF, et oui…), son deuxième frère (qui n’a aucun lien du sang avec Jagi et Ken non plus) tue leur maître et décide de laisser sa place d’héritier pour devenir, tout simplement, le maître du monde. Y’a des jours comme ça où on décide de faire un truc et on s’y tient. Mais Ken n’est pas mort et est bien décidé à prendre sa revanche sur tous ses anciens amis (il est trahi dans tous les sens le pauvre) et récupérer sa petite amie, il sera d’ailleurs aidé dans sa quête par Rei, un homme fort du Nanto qui cherche sa sœur, kidnappée par Jagi.

 

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Si vous êtes un néophyte de l’œuvre de Hara et Buronson, tout ceci doit vous sembler un brin compliqué et mettant en scène trop de personnages qui semblent se tirer dans les pattes à longueur de temps. A vrai dire, c’est un peu ça, car s’ils en mettent plein la tronche à Ken, ils ne sont pas forcément potes entre eux comme le prouvera une confrontation entre Shin et Raoh. Vous devez probablement penser que « de toute manière, c’est un anime tiré d’un manga de baston, donc peu importe l’histoire qui n’est jamais qu’une excuse pour que tout le monde se foutent sur la gueule durant 1h40 ». Oui et non. Si le principal attrait commercial est en effet le fait que les différents protagonistes se déchirent le corps dans des combats gores au possible, Ken le Survivant ne se résume jamais à cela. Car si vous trouverez des scènes gores assez gratinées, vous risquez aussi d’être surpris, peut-être déçus, en remarquant que l’accent est plutôt placé sur l’aspect dramatique du récit. Car il y a ici une dramaturgie limite Shakespearienne, avec un amour impossible (Ken est du Hokuto, Yuria du Nanto, mais ce n’est jamais exploité, pas même dans le manga), des frères qui s’envient les uns les autres et qui vont se battre à mort, des sacrifices par amour ou par amitié,… Vous avez ici une trame de drame qui a juste été transposée dans un univers décadent, où des punks armés de haches attaquent les innocents avant d’avoir la cervelle qui éclate. Bien entendu, ne vous attendez pas à une profondeur abyssale dans les dialogues, car si Ken le Survivant sait être une œuvre intéressante à analyser (cela vaut principalement pour le manga), c’est avant tout si vous voulez bien en faire l’effort. Car de prime abord, c’est juste du « t’as été méchant, je te tue, et je vais te prouver que je suis plus fort que toi et même que c’est moi que la fille elle aime et pas toi » et les personnages (et les scénaristes) ne nous donnent pas vraiment les clés pour ouvrir la porte sur la finesse de Hokuto no Ken et ses thèmes. Le film a par ailleurs le cul entre deux chaises et fait des choix scénaristiques assez surprenants…

 

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On ne sera pas surpris de voir les huit premiers tomes remaniés et la fin être changée (après tout, à l’époque du film le combat entre Ken et Raoh, qui est au centre de tout, n’avait pas encore de conclusion), tout comme il semble normal que certains personnages giclent (désolé Toki et Mamiya, on pensera à vous). Le problème ne vient donc pas de ce qui manque mais plutôt de ce qui reste. La logique du film n’aurait pas été remise en question s’il s’était lancé dans une furie destructrice, se contentant d’enchaîner les tueries. Mais voilà, à la place le réalisateur Ashida préfère miser sur l’ambiance (les plans semblent parfois tirer un peu en longueur et il se passe parfois de nombreuses minutes sans dialogues) et sur l’histoire plutôt que sur l’action. Il faut par exemple attendre trente minutes avant que Ken ne tue quelqu’un, alors que c’est tout de même l’attraction principale, preuve que le but est ici de développer un minimum la dramaturgie et tenter de rendre justice au travail de Buronson. Une intention louable mais qui est malheureusement foutue à terre par quelques scènes qui ne collent pas du tout avec la psychologie des personnages. On se retrouve avec une Lynn, gamine de la série et sans doute le perso le plus pacifiste de tout le manga, qui va admirer, le sourire aux lèvres, l’avancée de l’armée de Raoh qui, pour rappel, est le grand méchant de l’histoire! Un peu déplacé, non ? D’ailleurs parlons-en de Raoh, personnage quasiment principal du manga (il vole quasiment la vedette à Ken) et plus ambigu qu’il n’y paraît, un être terriblement violent mais également emprunt d’une grande tristesse, qui versera des larmes à quelques occasions (mais bon, tout le monde chiale à un moment ou un autre dans les mangas du style). Est-ce le cas ici aussi ? Oui, Raoh est ambigu dans ce film aussi, le problème c’est que c’est fait sans finesse. Alors qu’il se comporte comme un bel enfoiré durant 1h35 (au bas mot), il décide cinq minutes avant la fin (et attention, ça va spoiler légèrement) de se montrer plus brave, juste parce qu’il croise Lynn, qu’il n’a jamais rencontrée mais qu’il appelle pourtant par son prénom (Lynn prend d’ailleurs un peu trop de place ici alors qu’elle est assez chiante et ralentit tout, à l’opposé de son avatar papier). On reconnaît la volonté de montrer Raoh sous un jour proche du manga, mais on sent bien que l’on n’a pas le temps de le faire dans le film et plutôt que d’assumer d’en faire un salaud (ce qu’il était dans le manga à ce stade de l’histoire) on préfère montrer que l’on respecte la trame générale du manga, même si ça tombe totalement à plat dans le contexte de ce long-métrage. Si Raoh met plusieurs tomes pour dévoiler sa sensibilité et sa bonté, bien cachées jusqu’alors, il devient ici un brave homme en un claquement de doigt et ça ne colle pas.

 

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Vous l’aurez compris, sur 1h40, il n’y a peut-être, en compilant, qu’une vingtaine de minutes allouées à la baston et au gore en général. Par chance, le coté sanglant est ici bien servi, avec de nombreuses mises à morts qui sont généralement rudes: têtes tranchées, viscères qui sautent, tronches qui explosent avec la cervelle qui s’envole, coup de marteau dans la tête, crâne scié, corps écrasés par un géant,… De ce coté-là, il n’y a rien à dire, et c’est sans doute la version animée la plus généreuse en la matière, le dessin-animé se censurant naturellement (en balançant des filtres dégueulasses lors de ces scènes) en plus d’avoir encore été censuré par la suite tandis que les films récents n’osent pas aller aussi loin dans le crade. Quelques scènes voient des filtres apparaître pour diminuer l’impact de quelques massacres, parfois peu soutenables pour les gosses (lorsque Shin enfonce ses doigts dans le torse de Ken), mais la majeure partie des explosions corporelles reste très visible. Notons que l’animation s’emballe dans ces moments, un soin particulier ayant été appliqué pour l’occasion, soin que l’on ne retrouve pas forcément dans le reste du film. Non pas que ce soit mal branlé, mais disons que Hokuto No Ken a toujours été assez statique, y compris dans ses combats, qui ne sont pas vraiment menés par des ninjas sautillants mais plutôt par des frigos qui se cognent chacun à leur tour (et j’exagère à peine). Visuellement, c’est bien évidemment assez daté, on n’est pas face à du Miyazaki dont les plus vieux travaux restent actuels même trente ans après. Il faut donc aimer, ce qui n’est pas toujours évident, surtout lorsqu’on est fan du manga et que l’on voit les persos féminins ainsi humiliés (la gueule de Yuria, c’est juste pas possible). Mais il faut reconnaître qu’il y a, forcément, plus de moyens que pour la série animée, que ça bouge mieux, que c’est plus joli, tout en gardant le même style pas toujours très beau (Ken est tout de même moins raté ici).

 

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A vrai dire, il est difficile de savoir à qui conseiller ce film. Pas sûr que ceux qui ne connaissent rien à l’univers de Buronson et Hara seront séduits, quand bien même cela reste une entrée en la matière recommandable et qui a l’effet d’une synthèse pas désagréable (et puis, dans le genre post-apo, c’est quand même bien sympa et tous les éléments sont là). Le film reste malgré tout destiné aux fans, qui seront ravis de voir les techniques des héros enfin mises en valeur, tout en étant peut-être gênés par certaines libertés prises sur les personnages et une relative lenteur. On aurait effectivement apprécié que le film soit moins long et mise un peu plus sur l’action, certains combats étant tristement courts (le deuxième affrontement entre Ken et Shin qui doit durer six secondes à tout casser). Mais le gore est là et est bien joli et quelques scènes sont très réussies, comme celle où Rei affronte Raoh alors qu’un montage parallèle montre Ken arriver sur les lieux, le tout sans dialogues. Mais le prix de la séquence la plus réussie revient au générique de fin, non pas parce que nous sommes heureux que cela soit terminé, mais parce que nous pouvons y voir un Ken prit de l’illusion d’un monde meilleur, beau comme jadis, marchant dans la forêt tandis qu’une Yuria de souvenir court autour de lui, sur une musique d’une grande nostalgie, avant que tout cela ne soit brisé par la triste réalité, celle d’un homme marchant dans le désert, seul, se dirigeant vers une ville fantôme. Beau à en pleurer et le moment de tendresse d’une œuvre imparfaite mais globalement satisfaisante et, surtout, assez touchante. En prime, la VF ne part pas dans les délires à la « Hokuto de cuisine et Nanto de fourrure », pour une fois…

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Toyoo Ashida
  • Scénarisation: Susumu Takaku
  • Titre: Hokuto no Ken (JAP)
  • Producteur: Shôji Kishimoto
  • Pays: Japon
  • Acteurs (voix): Akira Kamiya, Kenji Utsumi, Kaneto Shiozama, Yuriko Yamamoto
  • Année: 1986

9 comments to Ken le Survivant, le Film

  • Mr Vladdy  says:

    Ca me rappelle des souvenirs tout ça. Une oeuvre que j’aimerais bien revoir 🙂

  • Roggy  says:

    J’ai toujours adoré ce dessin-animé, violent, tordu et barge. Et, je me souviens aussi de la version live de 1986 avec Gary Daniel 🙂 moins tordu et barge…

  • Dirty Max 666  says:

    Dans le dernier Mad, il y a un dossier qui risque de te plaire, Rigs : Post-apo et Japanimation !

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