La Mariée Sanglante

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Quoi de mieux pour sceller l’union nouvelle entre Artus Films et le cinéma bis made in Spain qu’un film débutant par un mariage ? Inutile de dire qu’avec l’ours loin d’être mal léché et le fantastique espagnol dans le coin, la lune de miel risque d’être aussi sanglante que la mariée…

 

Si tous les amoureux du cinéma hispanique dérangeant et dérangé connaissent par cœur Jess Franco, Amando de Ossorio, Paul Naschy, Juan Piquer Simon et compagnie, peu de bisseux citent Vicente Aranda dans l’équation. Moins méritant que les autres, le Vicente ? Du tout, mais peut-être le réalisateur né en 1926 à Barcelone n’appartient-il pas assez au monde de la série B pour être cité plus que cela ? Il est vrai que contrairement aux tortionnaires et autres macabres artisans cités plus haut, Aranda fait plutôt partie des intellectuels préférant les thèmes sociaux et politiques aux templiers zombies et sadiques à la tronçonneuse. Il en faut pour tous les goûts et cela ne l’empêche d’ailleurs pas de proposer des œuvres particulièrement intéressantes comme quelques polars, tel À coups de crosse, récit d’une vengeance orchestrée par une demoiselle violée par un inspecteur de police pourri jusqu’à la moelle et incarné par le meilleur acteur français de tous les temps, à savoir Monsieur Bruno Cremer. Un film violent qui souligne la brutalité que la gent masculine est capable de faire subir à la féminine, un thème que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans sa filmographie, notamment dans La Mariée Sanglante, adaptation du roman Carmilla de Sheridan le Fanu qu’Artus Films nous propose en DVD pour la rentrée, profitant de sa collection Cine de Terror pour s’aventurer sous la robe d’une mariée pas comme les autres. N’ayez aucune inquiétude, ce n’est pas Paul Naschy qui incarne la demoiselle de blanc vétue mais la nettement moins poilue Maribel Martin. Et devinez qui va aller récupérer la jarretelle de la mariée pour la poser sur sa cheminée réchauffant la crypte toxique ?

 

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Tan tan tan taaaan, tan tan tan taaaaan! Vive les mariés! Et les heureux roucouleurs sont Susan et son époux (le personnage n’a visiblement pas de nom, ou alors j’ai loupé un épisode) qui sont bien décidés à retourner la chambre d’hôtel prévoyant de les accueillir pour une lune où le miel coulera à flots… Sauf que la jolie Susan se sent soudainement oppressée, allant jusqu’à imaginer son viol par un inconnu sorti du placard et ressemblant à son mari. Troublée, elle préfère quitter les lieux pour aller se reposer dans la résidence de son amoureux, riche héritier qui dispose d’un manoir du plus bel effet. L’occasion de calmer ses esprits ? Malheureusement non car les bizarreries vont s’enchaîner, le comportement du jeune marié (Simon Andreu) devenant de plus en plus louche, l’homme appréciant visiblement les ébats amoureux teintés de brutalité, tandis que la jeune Carol, fille des domestiques, se comporte étrangement, elle aussi. Et pour ne rien arranger, Susan aperçoit dans le domaine et ses environs une mariée fantomatique qui finit par s’immiscer dans ses rêves, la poussant à tuer son conjoint dans ses songes… Très vite, Susan perd pied et ne sait plus différencier le fantasme de la réalité… Là où les productions de la Hammer comme The Vampire Lovers ou Lust for a Vampire jouaient la carte du vampirisme sans détour en collant des canines acérées à la belle Ingrid Pitt, Aranda préfère brouiller les pistes. Entre vampirisme, ghost story ou aliénation mentale, le réalisateur semble ne pas choisir clairement son camp, préférant jongler avec les trois possibilités, non pas par indécision mais dans le but évident de ménager son suspense, par ailleurs fort bien tenu. Il est effectivement impossible d’être certain de la finalité de La Mariée Sanglante, qui nous trimballe dans des directions opposées tout au long de son scénario, par ailleurs particulièrement réussi. Ecrit par Aranda en personne, il rebondit sans cesse d’une situation à une autre sans jamais suivre une trajectoire courue d’avance, ce qui permet à son œuvre de se distinguer de la majorité de la production bis de l’époque (et actuelle, d’ailleurs) qui avait tendance à rester sur des rails scénaristiques bien établis.

 

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Les surprises sont effectivement abonnées à La Mariée Sanglante, qui nous garde sous le coude quelques moments surprenants et, par ailleurs, loin d’être gratuits puisque relançant toujours le récit dans une direction nouvelle et inédite. Ainsi, la découverte d’une jeune femme enterrée vivante dans le sable d’une plage romantique en diable n’est pas seulement un gimmick visuel de toute beauté mais également un tournant dans l’intrigue. Aranda parvient en outre à créer des personnages qui s’échappent des ombres d’archétypes que l’on croise généralement dans pareilles productions, car sans être des monstres de caractérisation, ses protagonistes sonnent toujours justes grâce à des acteurs impliqués mais aussi à des dialogues crédibles et bien écrits. Il est indéniable que notre scénariste/réalisateur s’est placé dans la tête de ses personnages, qui réagissent toujours avec une certaine vérité et dont les agissements ne sont jamais sacrifiés sur l’autel du sensationnalisme. Voir le final, dont je ne révèlerai rien, qui aurait pu facilement jouer la grandiloquence horrifique mais préfère plancher sur un réalisme bienvenu qui, en prime, garde une force certaine permise par la mise en scène parfaite du Vicente. Car son La Novia Ensangrentada est une belle œuvre, ça ne fait pas un pli. Sans en faire trop, Aranda crée des images magnifiques qui ne s’embarrassent ni de mouvements de caméras compliqués ni d’une photographie trop bariolée. Là où le cinéma italien modelait la réalité pour la colorer et la rendre plus visuelle, plus magnifique, Aranda préfère choisir la plus belle des vérités (les décors naturels sont tout simplement splendides) pour magnifier son métrage, et donc son histoire. C’est sans artifices exagérés que l’espagnol crée un univers à la fois tangible et irréel, le fantastique ne s’introduisant que par de légères touches brumeuses et difficiles à pointer du doigt, un « je-ne-sais-quoi » jamais clairement défini mais auquel il est impossible d’échapper. Le monde entourant la mariée ensanglantée tient autant de la plus gothique des romances (on retrouve des ruines menaçantes, une cave assombrie, la grandeur lugubre d’un manoir aux domaines froids) que d’une vérité jamais démentie (la forêt, tout bonnement resplendissante, n’est pourtant jamais trop belle pour être vraie et sent la froideur automnale à plein nez).

 

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Le microcosme fou dans lequel évolue le spectateur avec ce couple qui se déchire peu à peu est donc le genre d’univers que l’on ne quitte qu’avec peine. Heureusement, la galette que nous propose Artus nous permettra d’y revenir plus d’une fois, ce qui sera peut-être nécessaire pour faire le tour des thématiques placées ci et là par Aranda, qui traite de plusieurs sujets avec une certaine finesse puisque tout passe par l’image et qu’aucun thème majeur ne vienne envahir lourdement le récit. Mieux, le réalisateur utilise ses exposés, quasiment sociaux, pour donner de nouveaux rôles à ses personnages, qui peuvent passer de victime à menace au fil de ces délicieuses minutes. Le mari (appelons-le Prince Maximilien Roggynati, tiens, c’est tout de même triste de ne pas avoir de nom…) se trouve donc être au départ un époux fort indélicat, qui déchire la robe de mariée de sa compagne pour faire l’amour (il s’essuie même les doigts plein de confiture sur le voile, le dégueulasse), la tire par les cheveux et la pousse à lui faire une fellation quand il ne la poursuit pas dans sa demeure. L’entrejambe très en forme, Prince Maximilien Roggynati n’a que le sexe à la bouche (avec un nom pareil ça vous étonne ? pas moi), ce qui commence à peser sur Susan, qui se sent fort justement harcelée. C’est donc l’homme, ici représenté comme une menace constante et violente, qui semble être le mal du film, bien plus que cette discrète mariée fantôme qui se trouve être plutôt passagère que conductrice dans la première partie du film, qui joue sur l’ambigüité de la relation entre les tourtereaux, Susan finissant par se laisser prendre à ce petit jeu de la violence sexuelle… Tout en détestant son mari! Car la seconde moitié de La Mariée Sanglante inverse la tendance et fait basculer le récit dans le thriller saphique, le lesbianisme prenant le pas sur l’hétérosexualité brutale des débuts, nos dames blanches se retournant face à celui qui a eu l’outrecuidance de les pénétrer. Et la vengeance se fera par une autre intrusion, cette fois celle d’une lame vengeresse dans la peau du malotru. Si Aranda nous montrait une image particulièrement laide du mâle dans ses prémices, il s’évertue désormais à rendre les femelles castratrices, telle une critique à charge du féminisme, ici tout aussi maléfique que la supériorité bestiale masculine. L’homme et la femme, tous pourris ? On peut tout de même imaginer que l’auteur avait ici plus à cœur de critiquer son héros que son héroïne, qui est plus présentée comme une victime, des autres mais aussi d’elle-même, que comme une psychopathe patentée…

 

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Niveau DVD, Artus fait encore un boulot impeccable, la qualité de l’image étant au niveau du film, c’est-à-dire splendide. Et notons également que, définitivement bien servie, La Mariée Sanglante jouit d’une version française excellente qui ne rend donc pas obligatoire la vision de la chose en version originale! Certes, la galette n’a pas énormément de bonus (diaporama et scène alternative), Alain Petit étant déjà revenu en long et en large sur la production espagnole dans les bonus du Bossu de la Morgue. Mais peu importe, le plus important reste définitivement le film… Splendide sans trop en faire, intelligent sans tomber dans le pompeux le plus fatigant, subtil sans oublier d’être compréhensible, La Mariée Sanglante est une œuvre d’art élégante, complète, totale, un classique encore méconnu qu’il faut réhabiliter de toute urgence. Et passer à coté relève quasiment de la criminalité… Un coup de cœur, un vrai, qui aura passé la bague au doigt de votre serviteur.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Vicente Aranda
  • Scénarisation: Vicente Aranda
  • Titre original: La Novia Ensangrentada (ESP)
  • Producteur: Jaime Fernandez-Cid
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Maribel Martin, Simon Andreu, Alexandra Bastedo
  • Année: 1972

2 comments to La Mariée Sanglante

  • Dirty Max 666  says:

    Je suis impatient de découvrir à l’écran toutes les belles choses dont tu parles, Rigs. En plus, « La mariée sanglante » est une adaptation de « Carmilla », ce que j’ignorais. Un bouquin que j’adore (le saphisme y est superbement traité). L’éditeur avait déjà sorti en dvd un autre film tiré du roman de Le Fanu : « La crypte du vampire ». Un bon Christopher Lee mais « The vampire lovers » reste pour moi imbattable. En revanche, l’intervention d’Alain Petit va me manquer sur cette édition. C’est à chaque fois un régal de l’écouter.

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