Le Bossu de la Morgue

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Après cinq années à manger de la tarte aux poils sous le costume du velu Waldemar Daninski, il était temps pour ce bon vieux Paul Naschy de se raser et adopter le look d’une autre grande figure du cinéma fantastique, à savoir celle d’un être cabossé à l’extérieur comme à l’intérieur…

 

Depuis son couronnement en 1968 pour le visuellement splendide Les Vampires du Dr Dracula, Paul Naschy est devenu une star du cinéma d’exploitation hispanique, un statut que cet adorateur du Dieu Fantastique espérait depuis belle lurette. Le joli succès rencontré par les mésaventures du déprimé Waldemar Daninsky permettra à Naschy de récupérer les frusques usées des monstres de la Universal et de la Hammer, et principalement la fourrure poussiéreuse du loup-garou, qu’il incarnera à de nombreuses reprises. Mais celui dont le véritable nom est Jacinto Molina n’est pas qu’un fanboy du lupus énervé et adore également les autres monstres du registre du fantastique, qui seront presque tous incarnés par sa pomme à un moment ou un autre de sa carrière. Et d’ailleurs, ceux qui ne le seront pas auront l’honneur de se fritter contre lui, le musculeux bisseux n’hésitant jamais à plonger dans les enfers du crossover pour faire se rencontrer deux gloumoutes patibulaires. Et après tout, pourquoi pas ? Cette naïveté typique du cinéma horrifique des années 40 fit même des merveilles une fois transposée dans une esthétique sixties qui piquait autant à la Hammer qu’au meilleur du cinéma gothique italien. Ravissement pour les sens, Les Vampires du Dr Dracula fut également la naissance d’une recette scénaristique dont Molina (son vrai nom étant également son nom de plume là où Naschy représente son coté comédien) ne s’éloignera que rarement. Car pour Naschy, plus il y a de monstres à la fête et plus elle est réussie! Ce procédé, il le reprend pour Le Bossu de la Morgue, l’un de ses films les plus appréciés, sorti en 1973 sous la direction de Javier Aguirre (Le Grand amour du comte Dracula, le sinistre comte étant par ailleurs joué par Naschy). Car si de bossu il est bien entendu question, d’autres figures et ombres sacrées du répertoire horrifique viendront mettre leur grain de sel dans ce classique du cinéma bis qui sort en ces temps bénis chez Artus Films. Alors n’ayez pas peur, prenez ma main, et venez dire bonjour à Gotho, le tenancier d’une morgue pas comme les autres…

 

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Gotho (Paul Naschy, donc) n’a pas de chances: déjà un peu simplet à la base, il se coltine en prime une bosse sur le dos qui a tendance à rendre sa silhouette particulièrement disgracieuse, ce qui attire sur lui les moqueries les plus viles. Son seul réconfort: Ilse, une jeune fille à l’article de la mort et se reposant dans l’hôpital dans lequel officie Gotho en tant que bon à tout faire à la morgue et qui est d’une extrême gentillesse à son égard. Mais décidément touché par le sort, notre pauvre héros tordu voit l’amour de sa vie s’envoler vers l’autre-monde, le laissant seul face à un monde hostile qui ne cesse de le moquer et ne lui laisse que la violence pour seule réponse. Désormais un assassin vengeur, Gotho est forcé de se planquer dans des souterrains bien cachés dans lesquels il a trainé le corps de sa bien-aimée, qui pourra profiter de sa putréfaction entourée des rongeurs du coin. Désormais en fuite, le pauvre bosselé va bien avoir besoin d’aide pour pouvoir éloigner la police, qui le soupçonne sérieusement des horribles meurtres récemment commis dans son entourage (pas la peine de s’appeler Columbo pour se douter de sa culpabilité, d’ailleurs). Et de l’aide, Gotho va en recevoir de la part de son employeur, le docteur Orla, incarné par Alberto Dalbés, décédé en 1983 et vu dans Les Expériences Erotiques de Frankenstein de Jess Franco, dans lequel il portait déjà la blouse blanche. Vous vous rendrez d’ailleurs bien compte que les rôles de savants fous ne lui étaient déjà pas étrangers dix années avant de tâter du Franco puisque le scientifique Orla cache derrière son apparence proprette des ambitions folles, à savoir la création d’un être vivant à partir de chairs mortes. Mais vu que les décisionnaires ont refusé de financer ses études et lui ont même ordonné de les abandonner (tu m’étonnes !), il se rabat sur la clandestinité et décide d’utiliser Gotho comme homme de main. Après tout, la cachette de ce dernier fera un beau laboratoire à l’abri des regards et le Quasimodo espagnol pourra lui amener des corps, le meurtre n’étant pas un problème pour celui qui pense que son patron ramènera à la vie son Ilse chérie…

 

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Vous devez probablement vous dire que Naschy nous refait le coup habituel du mélange de monstres, envoyant ici le bossu popularisé sur les grands écrans par Lon Chaney dans Le Bossu de Notre-Dame version 1923 dans les pattes d’un cousin éloigné du Baron Frankenstein. Et s’il est vrai qu’à vue de jumelles tout ceci tient du « monster mash » bête et méchant (mais jouissif, entendons-nous bien!) digne des Vampires du Dr Dracula, on se rend vite compte que l’ami Jacinto s’est nettement amélioré au scénario lors des cinq années qui séparent cette aventure bombée du match de catch gothique opposant le loup-garou aux suceurs de sang. Certes, notre musculeux conteur se contente de reprendre une formule qui a fait ses preuves, placée quelques part entre les délires des Universal Monsters lorsqu’ils étaient en fin de vie et une certaine dramaturgie qui lorgne clairementt du coté de Frankenstein s’est échappé! et ses suites de Terrence Fisher (et Freddie Francis, ne l’oublions pas). Mais là où notre culturiste peinait à créer une intrigue pleinement satisfaisante dans Les Vampires…, qui transmettait plus volontiers son récit par ses dialogues que par ses pourtant somptueuses images, il se reprend nettement dans ce Bossu de la Morgue, bien plus fluide et mieux pensé en amont. Ainsi, là où les vampires tombaient comme une touffe de chauve-souris dans la mélasse, sans doute parce que le Jacinto s’était décidé à la dernière minute de rajouter des dents pointues dans son script, l’arrivée de notre machiavélique docteur Orla ne choque personne et semble même couler de source puisque l’intrigue se déroule dans un hôpital. Aucune raison de s’étonner d’y trouver un savant, même fou, d’autant que celui-ci compte utiliser la première partie de l’histoire à son avantage. Dans le même ordre d’idées, le script de La Marca del Hombre-Lobo comportait quelques silhouettes humaines qui avaient bien du mal à s’inscrire dans le récit autrement que pour une légère figuration alors que celui d’El Jorobado de la Morgue ne délaisse que peu de ses personnages. Hormis deux docteurs bienpensants qui n’ont finalement que peu d’emprise sur la trame narrative, tous les protagonistes apportent quelque-chose au schmilblick et le font avancer d’une manière ou d’une autre, quand ce n’est pas pour amener quelques nuances dans la personnalité de Gotho ou des thématiques intéressantes.

 

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Si Le Bossu de la Morgue est un film d’exploitation pur jus et s’assume comme tel en balançant à l’écran son lot de scènes gores, de monstres, de décors gothiques et de sexe, il n’oublie jamais de proposer quelques sujets assez peu évoqués dans le cinéma de genre (et encore moins dans le mainstream) comme bien évidemment l’amour nécrophile, et ce bien avant que Joe d’Amato et Jörg Buttgereit ne viennent tâter du sein mort. Car le Gotho doit assister à la disparition progressive et odorante de sa dulcinée, qui perd peu à peu contenance et se transforme en une masse de chair inanimée qui commence à attirer des habitants de mauvais augure tels les rats. La mort d’Ilse n’était ici une libération que pour la jeune fille, le calvaire de son prétendant ne débutant que maintenant tandis qu’il la voit pourrir. Et une fois son corps disparu, sa dernière étincelle d’existence dissolue, ne persiste que l’espoir utopique de voir le faussement sympathique Docteur Orla la ramener à la vie via ses expériences, quand bien même celles-ci ne portent pas à la confiance (il donne l’impression de créer un tas de viscères dégueulasse). Intéressante aussi est la question posée sur un possible amour nouveau durant le deuil du précédent, Gotho s’attirant les faveurs de la jolie Elke (Rosanna Yanni, elle aussi à l’affiche du Grand amour du comte Dracula), ce qui apporte bien évidemment des remords à notre déformé ami, qui ne se contente pas d’être un horrible meurtrier parti en roue libre. On notera d’ailleurs que la performance de Naschy, si elle n’est pas du genre à briser les cœurs, est en tout cas plus remarquable que lorsqu’il est dans la peau de Waldemar Daninski, avec pelage ou non! Son jeu s’accorde d’ailleurs plutôt bien avec le reste du casting qui n’en fait ni trop ni trop peu et se trouve être fort crédible. Bien entendu, on n’attend pas de pareille production une distribution apte à faire tomber les Oscars, et c’est heureux, tout comme il ne faut certainement pas imaginer que le fond réfléchi et plus profond qu’il n’y parait du film vienne gâcher le spectacle bis, qui est bel et bien au rendez-vous.

 

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Œuvre hybride, voire bipolaire, Le Bossu de la Morgue n’hésite pas à faire le grand écart et passer d’une intrigue très premier degré, pour ne pas dire mélodramatique, au grand-guignolesque le plus débridé, un sentiment de mélange des genres qui nous frappe dès les premiers secondes du film alors que résonne une musique de fête foraine qui tranche avec les magnifiques décors d’un petit village à l’ambiance papale (et donc pas franchement rigolote) et la froideur clinique de la morgue dans laquelle travaille Gotho. Un univers plutôt austère dans lequel on imagine mal des débordements fantastiques qui surgissent pourtant bel et bien, et au fur et à mesure s’il vous plait. Le film bascule donc peu à peu vers le délire le plus total, tout en gardant son sérieux absolu, seul un petit sourire en coin pouvant trahir ça et là l’aspect second degré qui se dégage, peut-être malgré les auteurs, de l’ensemble. Paul Naschy et Javier Aguirre s’enfoncent progressivement dans des sables mouvants terriblement bis tout en gardant leurs airs les plus tragiques. Car comment ne pas percevoir une pointe d’humour en entendant la créature d’Orla, qui gueule comme un dératé derrière une porte (l’un des plus gros mystères à résoudre du film est d’ailleurs son look, que l’on imagine bien crade) et nous fait dire que décidément, ce monstre ferait un bien agaçant voisin. Comment ne pas percevoir le spectacle renvoyant au plus déjanté des théâtres parisiens dans ce festival de têtes coupées, de cadavres malmenés, de corps plongés dans l’acide, de viscères qui s’écoulent devant l’écran ? Impossible! Et ce mélange des genres, voire même des humeurs, confère au film d’Aguirre (la colère de Dieu ?) un ton aussi éloigné que possible de la neutralité, une atmosphère de folie que l’on prête bien volontiers aux personnages. Naschy, qui aimait bien enjoliver sa légende, n’était d’ailleurs pas le dernier à en rajouter une couche, expliquant que les macchabés découpés dans cette délicieuse série B étaient réels. Mon œil! On aurait par contre aimé que les pauvres rats qui se prennent un bain de flammes fussent plus factices, la scène où Gotho leur fout le feu dans sa salle des tortures étant particulièrement désagréable à regarder… Un (gros) couac qui sera d’ailleurs le seul à venir ternir l’image que l’on a du Bossu de la Morgue.

 

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Car il n’y a guère à reprocher au film, qui n’est pas chiant pour un sou, toujours impliquant et qui revisite suffisamment ses modèles pour ne pas donner l’impression d’assister à une redite, d’autant que quelques autres influences viennent ajouter un peu de sel (il y a du L’Homme au Masque de Cire dans quelques scènes de morgue…). En bref, Naschy a la bosse dans le dos et on l’a dans le calbar. Seront peut-être décontenancés ceux qui embrayent sur Le Bossu de la Morgue juste après avoir terminé Les Vampires du Dr Dracula (qui, je le rappelle, sortent en même temps chez Artus avec La Mariée Sanglante) puisque de toute évidence l’aspect visuel baroque qui participa à la réussite des premiers méfaits de Daninski laissent ici leur place à une photographie sèche, voire terne. Décevant ? Non, fort à propos! Cette rugosité sied en effet fort bien à l’univers putride et désenchanté dans lequel vit Gotho, un monde qui n’a rien de coloré, rien de fantaisiste, et donc rien d’heureux. Le Bossu de la Morgue contient plusieurs moments magnifiques, comme cette scène montrant le bossu évoluer dans une cathédrale en ruine pour y cueillir des fleurs, mais Aguirre ne tente à aucun moment d’enjoliver ces instants, les filmant simplement et leur apportant une photographie qui semble leur retirer toute vie. Quoi de plus naturel pour une œuvre se déroulant en partie dans une morgue ? La mort suinte par tous les pores du film, qui lorsqu’il quitte les couloirs sans vie de l’hôpital rejoint les catacombes inquisitrices où l’on retirait leur dernier souffle vital aux malheureux. Mais tout rustre soit Aguirre dans sa représentation d’un fantastique désabusé, il s’égare malgré lui (et sans doute grâce au plus naïf, et donc poétique Paul Naschy, qui pour le coup ressemble à son personnage) à quelques idées d’une poésie macabre que n’aurait pas renié un Lucio Fulci, telle cette image marquante d’un homme attaché à un cadavre, tous deux défiguré par l’acide, marchant comme des morts en quête de l’enfer, dans de labyrinthiques et lugubres vestiges terreux. Difficile de résister à des pareilles images, tout comme il est difficile de ne pas succomber à l’édition d’Artus Films qui joint au chef d’œuvre un bouquin sur l’âge d’or du cinéma horrifique hispanique, tout comme ils l’avaient fait pour le cinéma gothique italien avec Les Amants d’Outre-Tombe. Mais si vous n’aimez pas lire, ce qui serait quand même bien dommage, sachez qu’Alain Petit refera ce petit tour d’horizon dans un bonus vidéo durant aussi longtemps que le film ! Elle est pas belle la vie ?

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Javier Aguirre
  • Scénarisation: Paul Naschy, Javier Aguirre, Alberto S. Insúa
  • Titre original: El Jorobado de la Morgue (ESP)
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Paul Naschy, Alberto Dalbés, Rosanna Yanni, Víctor Alcázar
  • Année: 1973

4 comments to Le Bossu de la Morgue

  • Dirty Max 666  says:

    Artus et Paulo peuvent être fiers de tes chroniques, Rigs ! Après « Les vampires du Dr Dracula », tu décris à merveille toute la folie qui habite ce « Bossu de la morgue ». Pour l’instant, je me suis seulement procuré la galette de « La mariée sanglante » mais tu m’as convaincu de choper aussi les deux Naschy. J’attends maintenant ton texte sur le Vicente Aranda, histoire de clore cette nouvelle trilogie artusienne !

  • Roggy  says:

    Heureusement que vous êtes là pour parfaire mes connaissances sur le bis européen. J’ai vu « les vampires de Dracula » mais, j’avoue que les deux autres me sont inconnus. Je vous laisse donc errer dans les limbes abyssales entre bisseux 🙂

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