Les Vampires du Dr. Dracula

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L’ours Artus quitte pour un temps la flamboyante Italie des années soixante pour aller poser sa blancheur écarlate dans l’Espagne de la même époque, et ce pour notre plus grand plaisir puisqu’il ramène dans ses crocs un sacré petit loup du nom de Waldemar Daninski. Pour rugir de plaisir ? Oui, trois fois oui !

 

Jacinto Molina, plus connu des bisseux sous le pseudonyme Paul Naschy, a beau avoir la carrure d’un catcheur bourru (et pour cause, il en fut un), cela ne l’empêche pas d’avoir un cœur gros comme ça. Mais tout l’amour que son palpitant renferme, il le dirige vers les créatures de la nuit qui hantaient son adolescence, car Naschy est l’homme qui aimait les monstres, et plus particulièrement ceux du bestiaire classique de la Universal. Vampires, momies et surtout loups-garous le fascinent depuis que ses yeux se sont posés sur les écrans décolorés mais hypnotiseurs des cinémas diffusant les perles horrifiques d’antan et ce n’était qu’une question de temps avant que l’espagnol tente de les rejoindre dans l’autre monde, le cinématographique. Il lui faudra malgré tout patienter avant de pouvoir plonger réellement dans un univers de terreur, Naschy devant se contenter d’une dizaine d’années passées en tant que figurant dans des productions non-horrifiques (westerns, péplums, …). Mais au terme de cette petite décennie, le Jacinto décide de prendre le diable par les cornes et rédige un script nommé La Marca del Hombre-lobo (« La marque du loup-garou » si nous traduisons) qu’il amène sur la table des censeurs, passage obligé dans une Espagne des sixties qui ne plaisantait pas avec l’image que son cinoche renvoyait d’elle. Le culturiste l’apprendra d’ailleurs bien rapidement, le comité auquel il fait face lui expliquant gentiment que des lycanthropes en Espagne, ce n’est pas possible, le pays étant trop propre pour que l’on y trouve de pareilles monstruosités. Qu’à cela ne tienne! Si le scénariste ne peut pas plonger son territoire dans la fureur morbide, il transposera son récit ailleurs (comme Jess Franco le faisait pour éviter les mêmes ennuis), à savoir quelque-part entre la Pologne et l’Allemagne, ce qui ne pose d’ailleurs aucun problème à la prohibition cinématographique. Désormais tranquille et libre de faire ce qu’il lui plait dans ses pages fantasmagoriques, le Molina trouve un producteur et tente de faire venir son idole Lon Chaney Jr. pour qu’il vienne incarner l’obligatoire homme-loup. Quoi de plus normal que de faire appel à celui qui se laissa pousser la fourrure à plusieurs reprises pour incarner le malheureux Larry Talbot, lycanthrope déprimé par sa condition maudite. Mais malade et touché par la bibine, l’américain refuse la proposition, ce qui forcera Naschy à se glisser dans le costume velu de la bête. Ce qui lui portera chance, son personnage, Waldemar Daninski, devenant une figure culte du cinéma d’épouvante espagnol, permettant à son interprète de devenir une star du genre. Car La Marca del Hombre-lobo fut un excellent tremplin pour le petit musclé (Naschy n’étant pas une montagne), le film marchant fort bien et relançant en partie la production horrifique de son pays. Le début d’un long parcours durant lequel Molina retrouvera régulièrement (il a tout de même incarné Daninski douze fois!!!) son duvet diabolique…

 

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Car s’il a incarné une momie, Jack l’éventreur, Fu Manchu, Dracula, un bossu et encore bien d’autres monstres et autres désaxés au cours de sa prolifique carrière (plus de cent films en tant qu’acteur, tout de même), sa popularité vient définitivement de son rôle du canidé Daninski, qui démarre donc ses aventures dans ce Les Vampires du Dr Dracula, titre français crétin (et encore, aux USA c’était l’encore plus imbécile Frankenstein’s Bloody Terror). Crétin parce qu’il tente de tout miser sur la popularité du comte aux dents longues, à l’époque à la mode grâce à la Hammer et Christopher Lee, mais également parce qu’il a pour ambition de faire passer le tout pour un film de vampires alors que nous sommes face à un pur film de loup-garou. Attention, il y a bel et bien des amateurs de suçons sanglants dans cette bande bis de 1968, mais ils sont loin de détenir un record de présence, les chauves-souris ne pointant le bout de leur canine que dans le dernier acte. La France fera le coup régulièrement aux productions espagnoles avec Naschy en vedette puisque l’on retrouvera des La Furie des Vampires et des L’Empreinte de Dracula qui, eux aussi, n’entretiennent que de légers rapports avec le vampirisme (l’un des deux ne contient d’ailleurs aucun vampire en son sein). Reste que Dracula ne vient pas montrer sa jolie cape et laisse sa place à un confrère vampire dans ce Les Vampires du Dr Dracula qui préfère la brutalité d’un terrible lupus à l’aspect suave du comte ténébreux. Et c’est donc sur ce fameux Waldemar que s’attarde le récit, le pauvre homme se faisant mordre par un loup-garou réveillé par un couple de gitans qui aura eu la mauvaise idée d’aller traîner dans le caveau où reposait le monstre. La malédiction s’est donc transmise dans les veines du pauvre Daninski qui se retrouve marqué par le démon, ses nuits se retrouvant désormais bien plus agitées, y compris pour ses victimes qui tomberont sous ses colériques coups de griffes. Sur le papier, ce premier opus horrifique pour Paul Naschy ne se distingue donc que fort peu du classique de la Universal, à savoir Le Loup-Garou, et pour cause: le musculeux auteur n’a jamais eu pour intention d’innover réellement, sa filmographie se plaçant plus volontiers de coté de l’hommage que de celui de la révolution. Naschy ne change jamais réellement la recette qui lui fit passer de si bons moments dans sa jeunesse, l’extrémisant plus qu’il ne la modernise, l’ibérique jugeant tout de même profitable de faire couleur le sang plus fréquemment que dans ses plus prudes modèles, qui n’avaient pas encore connu l’avènement du gore avec Blood Feast. Ce n’est cependant pas avec Les Vampires du Dr Dracula que le goreux pourra se rassasier, ces premiers méfaits de Daninski n’étant que légèrement plus sanglants qu’une production Hammer. Les rares apports de Naschy faits au genre se trouvant finalement être la volonté des amis du héros de le soigner, ce qui crée un esprit de groupe bienvenu et plutôt rare dans le genre, puis l’arrivée de vampires venus se cogner avec le loup-garou. Et encore, si ce crossover horrifiant nous semble original, c’est seulement parce que la Hammer ne s’était jamais risquée à filmer de pareilles rencontres, faisant remonter les derniers matchs entre monstres aux productions Universal des années quarante, qui débutèrent les hostilités avec Frankenstein meets the Wolfman, film qui marqua à vie Naschy.

 

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A vrai dire, ce n’est de toute façons pas le fond qui intéresse vraiment dans Les Vampires du Dr Dracula mais plutôt sa chatoyante forme. Fermez les yeux (finissez la phrase avant, quand même) et imaginez un instant un film de l’âge d’or de la Universal qui serait tenu par les équipes de la Hammer avec Mario Bava à la photographie. Plutôt tentant, non ? Voire même carrément bandant! Et bien ce film qui vient de naître dans votre imagination, c’est La Marca del Hombre-lobo. Car comment décrire autrement le tableau général que nous offre Emilio Foriscot, chargé de la photographie qui nous montre qu’il a bien retenu les leçons assénées par la plus étincelante des Italie ? Impossible, la référence au Dieu Bava étant inesquivable tant les couleurs les plus délicieuses semblent déborder de tous les cotés. Une crypte plongée dans le rouge sang, des lueurs jaunâtres s’échappant de ruines lugubres, des projections bleutées qui développent une nuit menaçante,… Et le tout dans des décors dignes de la Hammer, quand ils ne parviennent pas à faire mieux! Il faut voir cette forêt sortie du cinéma expressionniste qui parvient à sembler irréelle tout en étant bien naturelle! Visuellement cela tient du génie et cela nous fait oublier sans mal que la mise en scène est un peu trop statique, le réalisateur Enrique López Eguiluz (El Santo contre les tueurs de la mafia) ne semblant guère motivé à l’idée de faire virevolter sa caméra. Mais peu importe, ses compositions figées n’en restent pas moins des toiles de maître qui savent jouer avec les décors et les perspectives (certains parlent d’ailleurs d’un tournage en 3D), plaçant toujours les personnages aux bons endroits pour créer des plans aptes à imprimer la rétine. Les images marquantes ne manquent donc pas, les yeux du spectateur s’écarquillant autant devant un Waldemar luttant douloureusement contre sa condition lycanthropique face à de funèbres bougies que lorsque sa bien-aimée s’appuie vaporeusement contre un arbre dans une nuit maudite. Les scènes d’un gothique ardent ne manquent pas, Naschy permettant via son script à Enrique López Eguiluz de déballer les passages obligés de l’effroi à tendance médiévale. Nous revoilà donc une énième fois devant une descente dans une crypte menaçante ou face à la profanation d’un caveau renfermant de terribles secrets, une délicieuse routine que l’on retrouve toujours avec le plus grand des plaisirs mais qui sera tout de même malmenée au détour de quelques séquences plus téméraires, comme ce combat entre deux loups-garous dans une salle des tortures!

 

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Face à un tel torrent visuel, même le plus terrible des défauts ne peut lutter. Et des défauts, Les Vampires du Dr Dracula n’en manque pourtant pas. Notamment au niveau du scénario qui aurait gagné à être un peu plus travaillé, notamment au niveau de son intrigue. Car on se demande tout de même ce que ces foutus vampires cherchent à faire en emprisonnant ainsi les loups-garous, leurs plans n’étant jamais expliqués dans ce film pourtant assez bavard. Car de manière paradoxale, le film, aussi visuel soit-il, se repose entièrement sur ses dialogues pour faire avancer l’histoire, ce qui n’est jamais une option avantageuse puisque le tout sonne très forcé. D’autant que les comédiens ne sont pas tous des plus talentueux, à commencer par un Paul Naschy qui s’en tire plutôt bien une fois ses poils poussés (il en fait des caisses mais ses prédécesseurs en faisaient tout autant) mais qui a bien du mal à transmettre toute la détresse de son personnage, par ailleurs assez mal écrit (à quoi bon le présenter comme un être potentiellement diabolique au début du film si cette facette de sa personnalité est totalement abandonnée par la suite ?). Ce qui n’est encore rien face au vampire en chef qui n’impressionnera pas grand monde, son aspect déroutant se trouvant plus dans sa tendance à sautiller partout et jouer les toréadors que dans sa majesté visiblement restée dans son cercueil. On notera également une trame musicale un brin répétitive qui n’est réellement réjouissante que lorsqu’elle se lance dans des chants sataniques qui rappellent la bande-son de La Révolte des Morts-Vivants et ses suites d’Amando de Ossorio. Mais toutes ces carences ne portent jamais d’estocade fatale, la magie du Bis opérant définitivement. Car Naschy est un bon sorcier qui parvient à diriger nos regards dans la direction opposée à celles de ses maladresses et nous les faire oublier, trop hypnotisés que nous sommes par la grandeur gothique de l’aspect visuel. Magnifique et réjouissant, véritable condensé de tout ce que l’on aime, Les Vampires du Dr Dracula nous emporte littéralement et l’on ne peut que féliciter Artus Films pour l’excellence de leur copie, splendide à tous les niveaux. Certes, il n’y a aucun vrai bonus à l’horizon, ceux-ci s’étant plutôt dirigés vers l’édition du Bossu de la Morgue, autre pépite avec le père Naschy, dans laquelle vous trouverez un long entretien (une heure-et-demie) d’Alain Petit qui revient pour vous sur l’âge d’or du cinéma fantastique espagnol et qui se penche donc sur la genèse de ce La Marca del Hombre-Lobo, un nouvel indispensable à venir trouver refuge dans les poils soyeux de l’ours Artus.

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Enrique López Eguiluz
  • Scénarisation: Paul Naschy
  • Titre original: La Marca del Hombre-lobo (ESP)
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Paul Naschy, Manuel Manzaneque, Aurora de Alba, Dyanik Zurakowska
  • Année: 1968

8 comments to Les Vampires du Dr. Dracula

  • Princécranoir  says:

    Me voilà de nouveau par ces mots alléché, curieux de rendre une petite visite un de ces soirs aux « vampires du dr Dracula », et ce même s’il semble y avoir autant de comte transylvanien dans cette cave que de bouteille de Château Margaux 61 dans la mienne. Préparant le terreau des Underworld, Twilight et autres True Blood, avec sa photo repeinte en Bavacolor et sa déco dénichée dans les plus beaux rayons de chez Hammerama, cette production à l’ibère par très rigoureux semble réunir toutes les qualités exigées par les vrais amateurs à poils durs.

  • jacques  says:

    Belle chronique, Rigs !!

  • Roggy  says:

    Ah ! Paul Naschy. C’est toujours un plaisir de voir ces loups-garous un peu désuets mais tout de même sympathiques. Merci Rigs pour ta chronique poilue et transformiste 🙂

  • freudstein  says:

    je répond tardivement a cette chronique…mais voila bisseux dans l’ame,paulo naschy a une place particulière dans mon coeur… »les vampires du dr dracula », »le bossu de la morgue »
    et autres « dans les griffes du loup-garou » ont une saveur particulières(souvenirs de video-clubs du debut des eighties sous la bannière vip, fantastic video…),le cinéma fantastique et horrifique espagnol,malgré franco à l’époque,n’avait pas froid aux yeux
    et savait fournir des bandes d’exploitation de bonnes factures…on peut pas en dire autant de notre pauvre cinéma français..( oui d’accord il y avait eurociné ,mais bon…)

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