Dracula et ses Femmes Vampires

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A tout saigneur, tout honneur! Quoi de plus normal que de voir le légendaire Dracula tenir le record d’adaptations sur un personnage fictif ? Présent depuis les débuts du cinéma, qu’il soit horrifique ou non, notre comte aux dents longues nous rappelle son immortalité dès que l’occasion se présente. Et sa résurrection opérée dans les années 70 sous la direction de Dan Curtis est loin d’être misérable…

 

Qui n’aime pas Dan Curtis ? Ceux qui ne le connaissent pas ! Difficile en effet pour des fantasticophiles de ne pas avoir de la tendresse pour le monsieur, né en 1927 et qui nous a quittés en 2006 des suites d’une tumeur au cerveau. Un réalisateur qui aura certes fait quelques incursions dans le cinéma, comme avec l’excellent Trauma, mais qui restera dans la légende pour avoir surtout ramené l’effroi dans la petite lucarne. Car Curtis était un homme de la télévision, surtout connu pour avoir créé le soap horrifique Dark Shadows, auquel il donnera deux adaptations cinématographiques qui seront suivies, une quarantaine d’années plus tard, par la version de Tim Burton. Mais ce n’est pas tout et il faut citer La Malédiction de la veuve noire, Trilogy of terror, Les Visiteurs de l’au-delà et bien d’autres encore, la liste ne faiblissant que durant une partie des années 80, plus reposantes, et à la fin des 90, la retraite étant à ce moment-là consommée. Ce qui n’empêchera pas ce bûcheur de revenir à la réalisation en 2005 pour deux nouveaux téléfilms! Dan Curtis est donc un amoureux du fantastique, un genre qu’il apprivoise avec beaucoup de noblesse, d’amour, et auquel il donne de bien beaux avatars. Il était couru d’avance qu’avec pareille filmographie son chemin croiserait un jour ou l’autre celui de Dracula, chose faite en 1973, année de sortie de ce téléfilm qui le met face au grand Jack Palance. Une fois de plus, par ailleurs, puisque les deux hommes ont déjà collaboré sur une adaptation télévisée des mésaventures du Docteur Jekyll et de son pendant maléfique, Mister Hyde. Mais l’acteur aux traits anguleux (on ne sait pas trop s’il doit ce visage particulier à son passé de boxeur, à la chirurgie esthétique ou si l’on doit croire les rumeurs disant que son visage a été reconstruit suite à des brûlures survenues lors d’un entrainement dans un avion, lors de la seconde guerre mondiale, notons que Jack Palance a nié cette théorie qu’il dit inventée par ses agents et quelques journalistes) n’est pas le seul dans la danse puisque Curtis fait également appel au grand Richard Matheson, bien connu pour ses talents de romancier mais qui est également un scénariste méritant, comme le prouve ses adaptations de Poe pour Roger Corman. C’est donc à lui que revient la tâche de dépoussiérer un peu le roman de Bram Stoker, qu’il va alléger de quelques thématiques ou incohérences qui ne lui semblent pas du meilleur effet…

 

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L’histoire, vous la connaissez tous: Jonathan Harker est envoyé dans la demeure du comte pour l’aider à trouver une maison à sa convenance mais ce brave Dracula est surtout intéressé par la photo d’une jeune femme que le jeune homme a emporté avec lui, celle de sa fiancée. Notre vampire tombe instantanément amoureux de la demoiselle et va partir à sa recherche pour lui faire des suçons. L’histoire classique, donc, ce qui n’est pas étonnant puisque le titre d’origine est Bram Stoker’s Dracula, un patronyme qui souligne l’envie de coller au plus près au roman. Matheson s’est tout de même permis quelques modifications, ainsi lorsque Dracula tombe raide dingue de la dame, c’est parce qu’elle est le portrait craché de la femme qu’il aimait voilà plusieurs centaines d’années. De même, Curtis et Matheson vont mélanger, pour la première fois, le personnage fictif et son exemple réel, Vlad Tepes, bien avant que Francis Ford Coppola ne fasse de même et se permette de copier le téléfilm de Curtis dans les grandes largeurs, allant jusqu’à lui emprunter son titre, la version TV devant dès lors se contenter d’un simple Dracula sur le boitier, perdant la filiation avec Bram Stoker, qui rejoint donc les rangs Coppola. Le pouvoir des gros studios… On ne gagne jamais à la chaise musicale avec eux, vous avez beau avoir le cul bien assis depuis vingt ans, ne croyez pas qu’ils ne viendront pas vous déloger de votre siège à grand renforts d’avocats. Reste que ces petits changements opérés par Matheson feront date et participeront grandement à donner à Dracula son image d’amoureux damné, d’homme qui souffre. Si les grandes lignes du scénario sont donc similaires à celles des autres adaptations, Le Cauchemar de Dracula en tête, nous n’avons pas pour autant la sensation de nous envoyer le même film, Curtis sachant fort bien se différencier de ses camarades de classe, tout en finesse. Si la recette est la même, l’exécution change tout et quelques épices peuvent modifier le goût…

 

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La plus évidente est bien entendu Jack Palance, qui prête donc ses traits tirés au plus connu des vampires. Une interprétation de grande tenue, l’homme étant parfait dans la cape de l’empaleur, sa grande silhouette se confondant sans peine avec celle du célèbre monstre. Il est par ailleurs tellement impliqué dans le rôle qu’il sera bien content lorsque le tournage touchera à sa fin, se sentant plus obscur qu’aux débuts. Actor Studio, quand tu nous tiens ! Son interprétation fait en tout cas office de synthèse, semblant emprunter un peu a chacune des précédentes incarnations. A Max Shreck il reprend le coté virus qui se répand comme la peste chez ces pauvres femmes, à Béla Lugosi il emprunte une certaine élégance, à Christopher Lee il pique la bestialité. Et son apport sera la déprime, la mélancolie, ce Dracula n’étant pas qu’un monstre assoiffé de sang mais un être cherchant à retrouver son amour perdu, par tous les moyens, ce qui explique ce voyage risqué à mi-parcours, peu justifié dans le roman aux yeux de Matheson. Mais le titre français, Dracula et ses femmes vampires, serait-il mensonger ? Il est vrai que l’on pourrait songer à une version plus érotique que romantique à l’écoute de ce titre mais il n’est pas dans le faux pour autant puisque Dracula a bel et bien à son service quelques demoiselles aux dents pointues. Elles ne sont cependant pas un point particulièrement important du scénario mais elles ont le mérite d’être là. Notre cher comte n’est d’ailleurs pas la bête sexuelle que pouvait être Christopher Lee, qui gardait sous sa coupe des victimes consentantes, qui semblaient plus voir en lui un bon amant qu’une mort certaine. Le Dracula version Palance est plus mystérieux pour ces femmes et il ne semble se montrer à elles que le moins possible, représentant surtout une maladie qui se répand dans leurs veines. Un amoureux indélicat qui laisse ses conquêtes ensanglantées sous des arbres, comme un meurtrier abandonnerait un cadavre inutile. Le personnage est donc des plus ambigus, comme se contredisant sans cesse. Il peut être d’une grande tristesse lors d’une scène, très noble, pour ensuite devenir une furie se battant avec une dizaine d’hommes dans la suivante. Notre Dracula est donc changeant, mais toujours impressionnant et très juste, et c’est cette imprévisibilité qui fait le sel du film.

 

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Si Dracula est bien entendu l’attraction principale, il n’en est cependant pas le seul atout, Curtis étant lui aussi une ressource dans l’affaire. Sa réalisation est ici impeccable et se distingue de la Hammer (qui restait le modèle à l’époque) par plus de dynamisme. Plus de plans, plus de décors, plus de mouvements,… Le coté « théâtral » disparaît peu à peu pour plonger le spectateur dans un univers plus réaliste, à la photographie plus sèche, plus grisâtre, plus triste. Les personnages y sont dépeints comme moins dignes, plus fébriles, plus humains finalement, à commencer par un Van Helsing, par ailleurs très bien joué par Nigel Davenport (Phase IV), plus médical, moins sûr de lui que le très stoïque Peter Cushing. Mais la filiation avec la Hammer ne se perd pas puisque l’on y retrouve une tête sympathique, celle du joli cœur Simon Ward, qui va ici seconder Helsing et qui fut l’assistant du baron Frankenstein dans l’excellent Le Retour de Frankenstein de Terence Fisher. Et puisqu’on est dans les têtes connues, notons également la présence de Fiona Lewis, présente dans la suite des aventures du Dr Phibes mais également le nanar à requin Tintorera et le génial L’Aventure Intérieure de Joe Dante. Que du beau monde, ces joyeux acteurs ayant probablement pris du plaisir à se balader dans ces décors tous magnifiques, surtout les intérieurs. Le château de Dracula est splendide et ressemble à un labyrinthe abandonné et poussiéreux, le comte passant visiblement plus de temps dans sa jolie crypte, blindée de pièges. Très belle aussi semble sa demeure anglaise, que l’on voit peu mais qui semble des plus vétuste et froide. Là encore, Curtis semble avoir mis un point d’honneur à nous en donner autant que possible, alors que la Hammer ne nous aurait montré que deux ou trois pièces du château, Curtis fait évoluer son Jonathan Harker comme un Simon Belmont dans les Castlevania, ce héros temporaire allant jusqu’à escalader les toits et inspecter les plus délabrées des pièces. Un vrai bonheur visuel qui se renouvelle régulièrement, nous faisant également visiter les inévitables caveaux et cimetière.

 

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Ce Dracula et ses Femmes Vampires est donc une belle réussite, qui se paie en prime le luxe d’avoir une musique entre deux eaux, à la fois triste et effrayante, sombre et mélancolique. Un mélange qui sied bien à cette œuvre, si réussie qu’elle ne connaîtra pas qu’une exploitation télévisée et sera diffusée sur les grands écrans dans quelques pays, dont la France. Et ça, peu de téléfilms peuvent s’en vanter, une preuve supplémentaire de l’intérêt que mérite cette version du mythe. Curtis a réellement fait de l’excellent travail et l’on peut sans problème déposer son film aux cotés de ceux de Murnau, Browning et Fisher sans que cela fasse tâche. Il n’est par ailleurs pas si fou de penser que l’on tient peut-être ici la meilleure de toutes… C’est en tout cas une grande chance pour nous de le voir enfin disponible en DVD (il est effectivement sorti en début d’année) et l’on espère que cela poussera les éditeurs à se pencher sur le reste de la filmographie de Dan Curtis. Car il reste quelques pépites à aller chercher au fond de la mine… Allez, au boulot les nains!

Rigs Mordo

 

 

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  • Réalisation: Dan Curtis
  • Scénarisation: Richard Matheson
  • Titre original: Dracula (USA)
  • Production: Dan Curtis
  • Pays: USA
  • Acteurs: Jack Palance, Simon Ward, Nigel Davenport, Fiona Lewis
  • Année: 1974

11 comments to Dracula et ses Femmes Vampires

  • Dirty Max 666  says:

    Encore un dvd « Mad » que je regrette de ne pas avoir acheté…surtout après avoir lu ton excellente critique ! Ta comparaison avec les films Hammer est, comme toujours, très pertinente et donne vraiment envie de voir ce « Dracula et ses femmes vampires ».

  • Roggy  says:

    Ah ! Jack Palance. Je me souviendrai toujours d’une soirée bis à la cinémathèque où, à la 1ère apparition de son visage, une rafale d’applaudissements nostalgiques étaient venus balayer l’écran avec amour…

  • Princécranoir  says:

    Je garde cette lecture sous le coude (le DVD est encore emmitouflé dans son blister) et vais me mettre en quête sur ce blog de « John dies at the end », dernier trip ultra-barré du génial Coscarelli. Dire qu’il y en a qui voudraient me faire gober que « les gardiens de la galaxie » est un film déjanté ! 😉

  • Roggy  says:

    En terme de film déjanté, je vous conseille le fendard « Symbol » de Hitoshi Matsumoto. Un réalisateur fou comme le prouve aussi son « Big man Japan ».

  • Mr Vladdy  says:

    Un classique qui me fait de l’œil depuis un moment. Il est sorti il y à pas longtemps en plus dans une nouvelle édition dvd et/ou bluray non ? En tout cas, celui ci aussi est sur ma liste. Merci pour ses petites piqûres de rappel 🙂

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